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Croquis de France et d'Orient

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— Monsieur Marnet, je vous en prie, occupezvous de mon fils : mariez-le ! Vous qui ne vous mariez pas, il paraît que vous faites des mariages I II paraît même que vous en faites d'heureux 1

Il prenait un air modeste pour répondre :

— Madame, c'est ma spécialité. J'avoue que la plupart des unions conseillées par moi ont bien tourné. Et je le dois à un principe dont je ne m'écarte jamais : je ne fais que le mariage pauvre. Ce n'est pas assez dire. Mon exclusivisme est plus grand encore. Ainsi, tout l'hiver, à Paris, je refuserais impitoyablement d'appuyer un projet quelconque, j'écarterais les complicités qu'on m'offrirait, même légères, même lointaines. Mais, ici, à la campagne, je deviens un

autre homme. Mes voisins, en majorité, sont des propriétaires peu fortunés et très hospitaliers. A quinze lieues à la ronde, ils me reçoivent à dîner, me font chasser, pêcher, m'envoient des fruits en été, du gibier en automne, me consultent avant d'acheter leurs chevaux ou leurs chiens, me quêtent pour leurs bonnes œuvres : tout cela, sous prétexte que, étant célibataire, je dois m'ennuyer dans ce solennel château où mes pères faisaient plus de bruit que moi. La pensée m'est venue de rendre à ces braves gens leurs politesses en mariant leurs filles. Ai -je raison? ai -je tort? quand un de mes amis me déclare son intention de rompre avec le célibat, je passe en revue les domaines hypothéqués du canton, j'indique un ou deux noms, et je dis : « Renseignezvous ; il y a là, peut- être, du bonheur en disponibilité. »

— Vous n'allez jamais jusqu'à la « 'mode? te aisance », monsieur?

— Jamais, madame : elle a plus de prétentions que la fortune. Au contraire, une certaine étroitesse de vie m'intéresse ; j'estime la gêne ; il m'arrive de recommander l'honorable dénuement. C'est là, dans ces conditions au-dessous de la médiocre, qu'un homme a le plus de chances de rencontrer ces dons infiniment rares : la simplicité, la vaillance, un peu de reconnaissance d'avoir été préférée et épousée, l'aptitude au bonheur . Vousne sauriez croire, madame, le nombre de jeunes filles, qui mettent ce nom-là au

pluriel. Elles s'imaginent qu'il y a une foule de petits bonheurs, qu'ils courent les rues, qu'on les appelle par la fenêtre, et qu'ils frappent avant d'entrer. U n'y en a qu'un grand, qui ne s'en va qu'une fois, et qui ne se fait connaître qu'en partant, de ceux qui ne l'ont pas deviné. Or, beaucoup de riches, à cet égard, ne sont pas physionomistes. Et c'est pourquoi je marie les filles sans dot de mon canton.

VJ L'homme qui parlait de la sorte, de temps en temps, aux mères qui le consultaient, avait trentecinq ans, une gravité naturelle, de grands traits difficiles à émouvoir, une longue barbe en carré qui le vieillissait, la résolution très affichée de ne pas se marier, et, comme on le voit, le goût, à moins que ce ne fût la charité, ou le travers de marier les autres. Les discours qu'il tenait sur ce sujet mettaient en fuite la plupart des mères. Toutes cependant ne se décourageaient pas. Claude Marnet conservait une clientèle. Bon an. mal an, il mariait un de ses amis avec une de ses voisines. En ce moment, trois semaines avant l'ouverture de la chasse et en pleins loisirs, il donnait l'hospitalité à un lieutenant de cuirassiers, candidat éventuel, et lui disait un soir, sur la terrasse d'où l'on voit la route comme un fil bleu, au bout des prés :

— Crois-moi : épouse ma meilleure cliente, une perfection, une occasion.

— Elle s'appelle?

— Marie, fille de la baronne O'Miette, vingt ans, parfaitement ruinée.

— C'est engageant!

— Je le crois! Laisse-moi achever : instruction plutôt élémentaire; — elle n'aura pas beaucoup à désapprendre pour être une femme charmante ; — aucune prétention, aucune pose; une dernière goutte de sang irlandais qui lui monte aux joues avant qu'on la salue; des yeux qu'on pourra regarder toute une vie sans se fatiguer ; un cœur comme on n'en fait plus, capable de s'oublier. Avec tout cela, un avantage vraiment rare : une mère veuve, logée à l'étroit, et qui ne cherchera pas à reprendre sa fille, deux ou trois mois chaque année, sous les plus vains prétextes et les plus faciles à rencontrer : une grossesse de Marguerite, un rhume qui exige le changement d'air, le froid qui sévit dans la ville de garnison, la chaleur qui l'accable, une absence de monsieur, qui part pour faire quinze jours de manœuvres, mais qui doit se résigner à trois mois de veuvage. C'est une mode régnante et passablement tyrannique, mon ami, ces reprises de bellemère. Rien de pareil à craindre avec la baronne O'Miette : elle a quatre autres enfants ; la place lui manque pour les loger, et le bruit la gêne. Es-tu favorisé ?

— Et quand verrons-nous mademoiselle Marie ?

— Demain, à la grand'messe de mon village.

Le lendemain matin, dans la petite clairière

sablée de sable jaune qui séparait lé manoir de l'Épine d'avec le bois taillis, le jardinier-valet de chambre-cocher, Frédéric, amenait, en la tenant par le mors, une forte jument, attelée à une calèche antique. Les quatre petites O'Miette, habillées de rose et gantées, pendant que la jument tournait devant le perron, se mirent à applaudir.

— Bravo ! Voilà le poulain ! Le voilà !

En même temps, un poulain, de couleur ardoise foncée comme la mère, haut sur pattes, le poil tout hérissé par endroits, et l'œil folâtre, sortait de l'écurie, arrivait au petit galop, et se rangeait à gauche, le long de la poulinière, qui tourna la tête, contempla le nourrisson de son œil fatigué, et jugea que tout était bien.

La porte du château s'ouvrit. Mademoiselle Marie O'Miette s'avança, vêtue d'une robe de laine blanche à revers, coiffée d'un chapeau de paille avec huit marguerites, tenant une ombrelle blanche au-dessus de sa tête. Le reflet de toutes ces blancheurs pâlissait son visage qui était plein et rond, les yeux qui semblaient d'une couleur entre vert et or comme la mousse fraîche, les lèvres qu'elle avait fines et aiguës, les cheveux frisés, d'un châtain clair. Quand elle abaissa l'ombrelle, — et elle le fit dans un mouvement bien naturel de surprise, — toutes les nuances montèrent d'un ton.

— Comment ! dit-elle, vous avez laissé sortir le poulain ! Rentrez-le vite 1

— Mademoiselle, il faut qu'il vienne avec nous. Je connais la jument : elle n'ira pas si elle n'entend pas son poulain.

— Pour un si petit voyage ? Une heure et demie en tout !

— Mademoiselle, à cet âge-là, ça ne se sépare pas plus qu'une nourrice et son nourrisson.

— Nous serons d'un ridicule ! Maman, dites à Frédéric que cela ne se peut pas ! Ou alors qu'on mette le poulain dans la voiture : personne ne le verra, et moi, j'irai à pied ! Mais avoir cette petite bête pour escorte, afficher à ce point la misère de notra écurie, crier à tout le mode que, sauf la Jodelle que voilà, nous n'avons pas un cheval pour nous traîner ; en vérité, cela m'humilie ! . . . Vous savez que M. Claude Marnet est dans le pays depuis huit jours, maman ?

Une dame mince, pâle, en deuil, qui n'avait qu'un sourire, toujours le même, pour accueillir les dons de la vie, qu'il s'agit d'un malheur, d'une simple contrariété, d'une offense ou d'une déception, leva le regard au-dessus de la capote de cuir craquelé, soupira et avança la main, — une jolie main très bien gantée, — pour tourner la poignée d'argent de la portière.

Mademoiselle O'Miette connaissait si bien la réponse qu'elle sauta dans la calèche, sans demander d'explications complémentaires. Elle était si jeune de cœur qu'elle se mit à rire presque aussitôt avec ses

Meures et à suivre, tantôt >ur la gauche et tantôt sur la droite, les gambades du poulain.

Celui -ci fut simplement drôle tant que la voiture roula dans un chemin désert, entre deux taillis ou des prés. Il devint gênant sur la grande roule, quand on approcha du village. Était-ce le son des cloches, le beau nivellement du terrain, la vue des paysan en marche qui l'enhardissait? Il ne se contentait plus de tourner autour de la calèche ou de trottiner à la hauteur des lanternes, la tête inclinée et touchant la croupe roulante de la Jodelle. Non : il se livrait à des galops d'essai. On le voyait se ramasser, sauter presque sur place les quatre pieds en fagot, puis se détendre, s'allonger et partir à toute vitesse, pour s'arrêter tout à coup et revenir en fanfaronnant vers la poulinière indulgente. Les bonnes gens qu'il frôlait s'écartaient avec des cris. On se retournait. On se montrait du doigt la caravane. Les petites O'Miette se tenaient immobiles sur les coussins, et se regardaient entre elles.

Cependant, au milieu de la place de l'église, Claude Marnet et son ami attendaient l'arrivée de la baronne O'Miette, et surveillaient le tournant de la route. Le lieutenant, tout à coup, se pencha, ouvrit de grands yeux, et fut pris de fou rire.

— Est-ce que c'est la voiture du château? demandat-il, en redressant furieusement ses moustaches.

— Oui, dit Marnet,.., les pauvres gens..., vraiment, c'est la première fois...

— Moi aussi, c'est la première fois que je vois un pareil spectacle... Très pittoresque... Nous connaissions la « jument suitée » des Concours agricoles : mais, attelée, flanquée de son poulain en liberté, elle est d'un grand effet.

Marnet, qui n'avait pu s'empêcher de sourire d'abord, sentit une larme de pitié lui monter aux yeux. Il venait d'apercevoir à travers la glace, au fond de la calèche qui n'était plus qu'à une cinquantaine de pas, la robe blanche de mademoiselle Marie.

— Pauvre enfant surtout ! murmura-t-il. Ce qu'elle doit être malheureuse, et confuse, et rouge !

Frédéric ralentit l'allure de la Jodelle, prit son air le plus digne, avertit par de petits « hop ! hop ! » les groupes de paysans qui ne se rangeaient pas assez vite, et, sur la place noire de monde, devant la porte de l'église, arrêta la calèche. Le poulain était en arrière-garde. Il dépassa la voiture immobile, revint vers la Jodelle, le cou tendu, la caressa un instant du bout de ses naseaux, pour demander une permission, et, trouvant l'occasion favorable, inclina la tête, la glissa sous le ventre de la bonne jument, et se mit à téter, avec un léger mouvement de recul à chaque gorgée, comme un sonneur de cloche.

La portière fut poussée , et mademoiselle Marie descendit la première, à dix pas de Claude Marnet qu'elle reconnut fort bien. Elle n'était pas rouge, elle n'était pas malheureuse mais, rose et gaie, comme d'ordinaire. Apercevant le poulain et tant de

visages moqueurs ou simplement amusés, elle eut une seconde de souffrance: elle sentit le ridicule, l'impossibilité de fuir, l'aveu lamentable que faisait l'équipage du château de l'Épine ; elle accusa le coup en fermant les yeux. Mais ce ne fut qu'une faiblesse rapide. Mademoiselle Marie parut comprendre la gaieté générale, et la permettre, par la manière dont elle regarda autour d'elle; puis elle se plaça entre la croupe du poulain et la portière. La baronne, qui sortait de la calèche, ne vit pas l'animal. Les quatre autres petites O'Miette vinrent se ranger à ses côtés, en éventail. Et accompagnée de sa nichée, grave, un peu solennelle, marchant péniblement, elle s'avança vers le portail de l'église. Dans le trajet qui était court, elle fut saluée par Claude Marnet et par le lieutenant. Toute la bande s'inclina et continua. Marie se retourna, et, par-dessus son épaule, jetant un regard à son voisin, un autre à la Jodelle, dit gentiment :

— Maman prétend que nous élevons un poulain ; moi, je crois que nous le gâtons. Qu'en pensez-vous monsieur?

Elle ajouta, montant déjà les marches de granit :

— Cette pauvre maman est toute souffrante depuis le printemps. J'ai toutes les peines du monde à lui faire faire le tour du bois. Vous viendrez nous voir?

Les mots chantaient avec les cloches. Elle disparut. Elle ne s'était pas plainte. Elle avait laissé entendre ce qu'elle voulait.

— Brave fille! dit Claude Marnet. A sa place, j'en connais dix qui auraient refusé de venir, et vingt qui auraient eu le mauvais goût de venir en boudant.

— Elle est agréable, dit l'officier très fraîche. Mais le genre est un peu simplet pour moi. Il faut la marier dans l'infanterie. Sa paire de chevaux me chiffonne.

— Tais-toi, je t'en prie! répondit Marnet. Tu es indigne d'être heureux, voilà tout !

Il était très ému, et il passa les trois jours qui suivirent à se promener solitairement dans le grand hall de son château.

Le quatrième jour, il roulait à vive allure. dans sa charrette, vers Je manoir de l'Épine. Le domaine était minuscule : une vieille tour, reste d'une forteresse abattue ; un bois taillis tout autour; un peu plus loin, du côté de l'Orient, un pré plein de jonc ; plus loin encore, une lande qui couvrait une colline et dominait le pays. Lorsqu'un voyageur se montrait au sommet de la colline, il était aussitôt signalé, d'en bas, par les enfants de la baronne, ou par les domestiques. Il n'en fut pas autrement pour Claude Marnet. À peine avait-il fini de monter la côte, à peine apparaissait-il sur le bleu du ciel, dans la belle lumière de trois heures, entre une touffe de bruyères et une autre d'ajoncs, que les quatre petites O'Miette, qui jouaient avec leur bonne à la lisière du bois, se mirent à crier :

LH POULAIN il

— Une visite, Marie, une visée !

Marie accourut sur le perron, d'où on ne pouvait rien voir. Elle avait une aiguille à la main, des brins de fil accrochés à son tablier mauve, et de l'ombre dans les yeux, qui se dissipait au soleil. Elle éleva la voix :

— Les petites ?

— Quoi donc ?

— Est-ce une visite à pied?

— Non, une voiture à deux roues.

— Un cheval gris pommelé ?

— Oui, un monsieur à grande barbe... Mais non... mais si, il a de la barbe... Et un monocle, Marie; je vois l'éclair de son monocle !

— Alors, c'est M. Marnet. Vite, vite, revenez, les enfants: Vèus n'êtes pas présentables. Alice? Jeanne? Lucie? Geneviève?

On entendit des cris, un galop endiablé. Les petites O'Miette firent le tour du château pour ne pas rentrer par le vestibule parqueté. L'escalier de service résonna sous leurs- pieds. Pendant les dix minutes qui suivirent, le plus parfait silence, au contraire, enveloppa la vieille maison. On eût pu la croire même inhabitée si, derrière les vitres closes, çà et là, es rideaux n'avaient pas remué. Mademoiselle Marie débarbouillait ses sœurs, les recoiffait, et agrafait des robes.

Elle s'était si bien occupée des autres, qu'elle descendit au salon sans avoir enlevé son. tablier. Un

regard mécontent de sa mère l'avertit de cette étourderie. Mademoiselle Marie jugea qu'il était trop tard, et garda, par-dessus sa robe, le tablier semé de filsblaucs.

— Mère, dit-elle en entrant, elles viennent... Nous allons toutes vous les présenter, monsieur !

— Qu'elles ne se hâtent pas ! dit Claude Marnet.

— Non, va leur dire que nous les appellerons, ajouta madame O'Miette. Plus tard. Elles nous gêneraient en ce moment.

— Suis-je de trop, moi aussi ?

— Vous nous manquiez, au contraire, dit Claude Marnet,

La jeune fille sortit, renvoya les enfants dans le parc avec défense de jouer à des jeux violents, recommandation expresse de ne pas grimper aux arbres, prière de ne pas se rouler sur l'herbe, et revint au salon. Il se passait assurément quelque chose de grave, et les tapisseries de Beauvais, qui illustraient les murs d'une suite de forêts de chênes avec perroquets et licornes, avaient dû entendre des paroles émouvantes. Les deux fauteuils de la baronne et de M. Marnet avaient évolué et s'étaient rapprochés de la fenêtre. Madame O'Miette, plus pâle que de coutume et plus distraite, s'éventait avec un coupe-papier d'ivoire et, regardait la campagne. Son voisin, toujours si maître de soi, si fier d'un certain flegme naturel qui l'avait plusieurs fois fait passer pour Anglais, paraissait nerveux/ inquiet

comme un simple Français^ qui n'a pas tout ce qu'il souhaite, et considérait Je parquet, du côté de la porte.

— Continuez, cher monsieur, dit la baronne O'Miette avec un sourire forcé. Marie n'est pas de trop, comme vous le disiez fort bien. C'est elle qui décidera...

— ... du sort d'un de mes meilleurs amis, mademoiselle.

— Le lieutenant de cuirassiers?

— Non, mademoiselle. Celui dont je parle a trentecinq ans. Il se croyait à l'abri des surprises qu'il ménageait aux autres, et dont il jouissait en dilettante autant qu'en ami. Il a beaucoup de barbe, un commencement de calvitie...

— Oh ! si peu 1 dit en riant Marie.

L'interruption, l'air aimable dont elle fut

faite, donnèrent du courage à Claude Marnet, qui continua :

— Je le répète, un commencement de calvitie, une physionomie grave, et on l'a pris pour un sage. Erreur I II n'était pas môme désintéressé. En s'occupant de marier ses amis, sans en avoir bien conscience, il cherchait pour lui-même; il choisissait, par la méthode d'élimination. Le voici réduit à une extrémité qu'il n'avait pas prévue; il est devenu amoureux, séduit par une bonne grâce, un charme, une vaillance, qui ont grandi peu à peu sous ses yeux; il a peur d'une jeune fille.

Marie 0 '.Miette pâlit un peu, mais n'hésita pas.

— Dites-lui qu'il a tort, fit-elle.

Les grands mots étaient prononcés. D'autres vinrent. La visite se prolongea beaucoup, et ne parut longue qu'aux enfant* que tout le monde avait oubliés. La première fraîcheur du soir trouva la baronne. Marie et Claude Marnet groupés devant la fenêtre ouverte sur les bois. C'était l'heure où les ombres bleuissent, où la lumière se fait dorée, où les souvenirs se relèvent d'eux-mêmes/ dans les âmes, comme des herbes de sillons./

— Expliquez -moi. dit Marie, ce changement si prompt. Vous me connaissiez depuis ma plus tendre jeunesse. Vous rappelez-vous, il y a dix ans... il y a deux ans... il y a dix mois... Eh bien l vous m'aimiez déjà, mais pas de la même manière. Qui vous a décidé f Qui vous a révélé à vous-même ce que vous pensiez? Quelle a été la cause déterminante?

— Vous ne le soupçonnez pas? Elle est devant vous.

— Et c'est ?

Il étendit le bras vers une percée du bois, au bout de laquelle on voyait fuir un pré. Deux ombres inégales tachetaient l'herbe illuminée.

— Le poulain! dit-il.

Tous se mirent à rire, même la baronne, qui n'avait rien vu.

Voilà deux ans que ces choses sont passées. Et comme les hommes sont de grands enfants, sans

raison dès qu'ils aiment et facilement ridicules quand ils sont heureux, Claude et Marie, époux en justes noces, ont refusé de vendre le poulain, devenu un cheval de toute laideur. Us s'attendrissent en le voyant paître. Qu'avait-il fait, cependant, ce beau dimanche d'août, si ce n'est, comme tous les poulains, suivre sa mère et boire un coup de lait?

MONSIEUR JOA>\\I

Elle lui disait souvent :

— Joauni, tu n'es pas raisonnable ; tu travailles trop. Si tu continues à te fatiguer ainsi, je te mets à la retraite.

Il baissait la tête, pour avoir l'air plus respectueux, et répondait, avec un sourire flatté :

— Quand mademoiselle voudra. Mais.de moi-même, je ne quitterai jamais le service de mademoiselle.

— Jamais, Joaniri?

— A moins que je ne devienne tout à fait infirme de ma main.

— Mais, je te le défends! Allons ! mon bon Joanni, va dire de seller Tempête.

Il transmettait l'ordre à l'écurie, et. dix minutes plus tard, sous le porche où le bruit de leurs piéti-

ncmcnts se heurtait et se brisait en échos, deux chevaux passaient en ligne, Tempête qui portait mademoiselle d'Estrel, et Benjamin qui portait Joanni. Ils tournaient à droite, dans la rue presque déserte encore, et le groom, les mains écartées, prêt à refermer les battants de la porte cochère, levait les épaules et disait tout bas : « A-t-il de la chance, le vieux ! C'est toujours lui qui accompagne ». Il regardait s'éloigner, au pas mal assagi du départ, le demi-sang pommelé, sur lequel se tenait très droit, sanglé dans sa livrée brune à boutons d'or, le serviteur de confiance de mademoiselle d'Estrel, et, un peu en avant, sur un alezan fin, la ligne fine de l'amazone encadrée dans le bleu du matin. Tout s'effaçait. On traversait la place de la Concorde. L'avenue s'ouvrait, et les chevaux, d'eux-mêmes, se mettaient au trot. Lajeune fille avait de si beaux cheveux et d'une telle sève ardente, qu'on eût dit qu'elle piquait des diamants aux torsades de sa nuque. Mais elle n'y pensait guère. Elle sentait confusérnent, délicieusement, l'harmonie de sa jeunesse avec le matin. Quelquefois, dans les allées du Bois, elle se détournait un peu. On devinait un profil de Grecque, le rose d'une joue, deux lèvres entr'ouvertes : « Au petit galop, Joanni ! » Et le vieux, luttant contre la fatigue, l'embonpoint, le désir perpétuel qu'il avait de laisser souffler sa bête, mais impassible toujours et correct, tâchait de maintenir Benjamin dans l'ombre de Tempête.

C'était une joie sans seconde pour mademoiselle

d'Estrel, cette promenade matinale. Elle y trouvait une solitude relative, de la santé, de l'éclat. l'ivresse d'une allure qui dépasse nos forces, et une nature qui suffisait amplement à son rêve. Elle ne distinguait pas très bien les choses qu'elle devait admirer d'avec celles qui l'attendrissaient. Les merveilleux jours ouverts dans les futaies, le mouvement des chemins et des ombres qui les suivent, la largeur et la douceur presque toujours voilée des lointains, — car la poussière est une brume, — lui plaisaient assurémont : mais elle regardait non moins volontiers une troupe de moineaux battant de l'aile sous la pluie d'arrosage ; elle souriait aux fleurs de marronniers qui tombent sur les gazons ras et tiennent lieu de pâquerettes, tantôt roses, tantôt blanches. Son goût de l'élégance la portait vers l'artificiel, et elle n'avait point l'idée de ces prodigieux raffinements que d'autres découvrent dans la sauvagerie. Autant dire qu'elle était artiste médiocrement, ce qui n'est pas pour surprendre, et ne pouvait, en aucune façon, lui nuire aux yeux d'un futur mari. Mais elle était bonne; elle avait le don de se faire aimer, même de ses inférieurs, preuve d'un si grand nombre de vertus qu'il est presque impossible de les énumérer. On ne médisait pas d'elle dans les antichambres. Plusieurs de ceux qui la servaient lui étaient dévoués, comme les serviteurs des anciennes légendes, et surtout l'un d'eux, qu'elle avait toujours connu aussi vieux, aussi blanc, aussi dicrne : Monsieur Joanni.

Il riait de ceux qui. à force de demeurer parmi les nirni'S maîtres, ont pris quelque chose de leur figure et de leur geste. Avec ses cheveux demi-longs, roulés en tourbillons plats, frisés, pareils à de l'astrakan blanc, ses joues rasées, ses paupières que les veillées d'état avaient appesanties, sa démarche glissée et enlevée, où l'on sentait le calcul, la gravité de l'homme et son désir de plaire, il rappelait un peu les comédiens chargés des rôles de marquis. Il parlait bien; même il faisait la phrase, et toujours arrondie : • Si mademoiselle veut bien me le permettre, je dirai à mademoiselle qu'il est arrivé, à son adresse, un petit colis. — Bien ; apporte-le. Est-ce du gibier? — J'en demande pardon à mademoiselle. Elle pense bien que je ne dirais pas un colis si c'était une Ijnurriche. Je croirais plutôt à des confections. » A cause de son importance, les autres domestiques l'appelaient Monsieur Joanni. Onne connaissaitpasson nom de famille, et lui-même ne s'en souvenait qu'une fois l'an, lorsque mademoiselle, avec une bonne grâce que Joanni citait fréquemment comme exemple, écrivait la lettre du 1er janvier, qu'il envoyait à une très vieille sœur, dans un très petit pays. Sa véritable famille était celle des d'Estrel. Il en avait suivi, aimé, vu mourir, et regretté deux générations. La troisième lui gardait sa place près du foyer, et le laissait libre de choisir les occupations qu'il préférerait. Joanni s'était fait argentier; il inspectait aussi, hors cadre, sans mandat mais rigoureusement, les

divers services de la maison, et accompagnait mademoiselle dans les promenades en voiture et à cheval. Songez qu'elle avait vingt-quatre ans et qu'elle était seule au monde, dernière de sa race, avec une fortune énorme. Il craignait pour elle une foule de choses qu'il n'exprimait qu'en formules complexes et voilées. Il lui était arrivé de dire, dans la tranquillité de la campagne, où tout le monde fait un songe, même les vieux Joannis :

— Ah! mademoiselle, faudra- t-il tout de même qu'il soit bien, celui que vous épouserez 1

— Sans doute. Mais tu le connaîtras le premier, Joanni : je te préviendrai .

Elle avait ri, et il avait senti vivre et se réjouir cette tendresse humble qui était en lui, ce dévouement du serviteur, le plus obscur et le moins intéressé qui soit, et qui n'a pas même un nom parmi les amours humaines.

Près du château où mademoiselle d'Estrel habitait de mai à octobre, maison basse, murs lierres, douves autour et prairies plates semées d'arbres, il y avait une chapelle, bâtie d'après les ordres et les plans d'un ancêtre, possesseur du domaine. Une fondation obligeait le châtelain à faire célébrer, chaque dimanche, une messe, et à laisser entrer les gens des fermes, car le bourg était éloigné et le chemin lamentable. Et. chaque dimanche, c'était Joanni qui répondait la messe, allumait les cierges, agitait la clochette, devant une assemblée composée de deux

sortes de fidèles : en bas, les paysans avec leur veste de laine qui, mouillée, sentait encore le mouton, les petites filles rougeaudes à jupons courts, les mères abritées dans des capes sombres, et là-haut, dans la tribune dont la balustrade était garnie de velours, mademoiselle d'Estrel, seule au premier rang, droite, en pleine lumière, tandis qu'au fond s'estompait et se courbait la silhouette d'une dame de compagnie.

Or, un dimanche de septembre, comme les glycines et les peupliers, premiers touchés de la mort, avaient déjà perdu leurs feuilles et empêchaient qu'on ne crût à l'innocente douceur de la lumière; un jour qu'il s'était éveillé plus las et plus rhumatisant que de coutume, Joanni, qui servait la messe, se détourna vers la tribune, et aperçut le plus inattendu et le plus douloureux des spectacles : derrière mademoiselle d'Estrel, un peu en retrait, un jeune homme et une dame en noir qu'il n'avait jamais vus.

11 devina tout de, suite que c'était « lui », et comme il avait encore beaucoup de naïveté malgré son grand âge, il se dit que le moindre mot, la moindre confidence banale, aurait distingué d'entre les serviteurs ordinaires le vieux Joanni, et que c'eût été une récompense. La tristesse, contre laquelle il se défendait malaisément depuis quelque mois, l'envahit. Il eut le regret de la vie, une sorte de vision de l'ingratitude universelle, et, n'osant accuser celle qu'il avait servie et cmi s'était montrée bonne, au mains quel-

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quefois, il s'en prit prit à cet inconnu, qui venait là en maître improvisé, ne sachant rien du passé. Pauvre histoire de soumission, de travail, de veilles, de remerciements émus pour une petite marque d'intérêt, qui donc pourrait vous raconter, et qui donc y penserait en ce moment ? Et qu'importerait, d'ailleurs, à cet étranger? Joanni le détestait, pour l'avoir regardé. En avait -il vu de semblables, mon Dieu, tout semblables, à Paris et ailleurs : réguliers, têtes en bois sculpté, longues moustaches, taille élancée, les vêtements coupés sur le même modèle, le même air inutile et content I II était si violemment porté contre le fiancé ; il avait les yeux si pleins de larmes à cause d'elle, que le vieil argentier, que mademoiselle d'Estrel avait prié de servir à table, le sachant d'une entière discrétion, commit des erreurs sans nombre et des maladresses coûteuses. En pareil cas> — ce n'était pas son début dans la fêlure des assiettes de Saxe, — mademoiselle d'Estrel avait un mot de consolation. Il l'attendit en vain. Vers le soir, dans la demi-heure qui précédait le dîner, il revenait, portant des fleurs coupées pour les corbeilles, lorsqu'il entendit qu'on parlait de lui, dans une allée voisine. Une voix rieuse, souple, charmante, disait :

— Vous avez vu ce matin mon pauvre Joanni ! Il est un peu mûr.

— Dites donc choppe. J'espère que vous n'avez pas l'intention de m'en faire cadeau, et que vous vous er séparez?

Le vieux devint tout paie de saisissement. Lui, qui ne s'était jamais arrêté pour écouter, il s'arrêta. Il écouta pour savoir la réponse. Cinquante ans de vie donnés à cette fiancée et à ses pères, cela méritait une défense, n'est-ce pas? un souvenir indulgent, quelque chose qui signifiât : * Prenez garde ! ne le traitez pas durement ; il s'est fatigué pour moi » ? Eh bien ! il n'y eut pas même de réponse. Il entendit des rires qui se cherchaient, s'appelaient et diminuaient. Leur joie n'avait pas même été troublée, une seconde.

Joanni ne savait pas que les gens très heureux perdent, pendant un temps, la faculté de voir la peine des autres. Il pleura toute la nuit. Le lendemain, il alla trouver mademoiselle d'Estrel, et lui dit :

— Ma sœur est morte. Il faut que je parte.

Et elle ne vit pas que, ce qui était mort, c'était une petite flamme d'amour qui avait trembloté devant elle enfant, petite fille, jeune fille, et que venait d'eteindre son premier rire de jeune femme.

Le temps est bien loin où madame Giron, veuve, encore jeune par l'éclat de ses yeux, de sa voix, de ses joues roses comme des pommes, consentait, une fois par année, à laisser son faire-valoir et son logis rural qu'enveloppait un demi-hectare de légumes et de fleurs, et à venir dîner en ville, à plus de huit lieues de là, chez son beau-frère qui était mon aïeul. Jadis, elle arrivait à cheval, accompagnée d'un gars de labour en veste noire galonnée, qui ne lui servait pas de défenseur, car elle était d'humeur à n'avoir peur de rien, mais qui tenait l'emploi de sujet à grogner, portait le bagage, allait devant dans les gués, criait aux rencontres de voitures, et écartait avec le manche du fouet les ronces des anciens chemins. Depuis que les routes étaient devenues de

larges levées sans herbe, sans fondrières, ma grand'tante prenait plus simplement la diligence, la veille du 31 décembre, et débarquait sur le pavé vers l'heure de midi. On avait envoyé au-devant d'elle la vénérable Fanchette, un peu pour lui faire honneur, mais surtout à cause de l'oie. De tout temps, madame Giron avait offert le rôti du repas familial. "Fanchette allait donc chercher, dans le coffre de la voiture publique, la pièce soigneusement recommandée, roulée dans deux serviettes de fine toile et déjà plumée, parée, prête pour la broche. Elle la couchait au fond d'un panier que le vannier avait fabriqué d'un osier indestructible et pesant ; par-dessus, elle mettait les marrons, dont la bête serait farcie, des fruits d'automne, des gâteaux anisés, spécialité du Craonnais, et un flacon d'une certaine liqueur de cassis composée d'après une recette savante où toutes les fleurs jouaient un rôle, depuis le jasmin, la rose, l'œillet incarnadin, jusqu'à la « pensée sans tache ». Je me souviens même que la « pensée sans tache » ne devait macérer que deux heures, son arôme étant plus subtil.

Et ma tante, Fanchette et le panier entraient chez mon grand-père, dans la maison qui s'élargissait autour d'une cour pavée, et qui n'avait en façade, sur la rue, qu'un étroit pavillon, coupé, vers le premier étage, par une vigne avec ses rames droites et ses torsades en haut relief.

C'est là qu'avait lieu le dîner de la Saint-Sylvestre,

et c'est là que, tout enfant, j'assistai à une scène tragique, dont le mystère me hanta longtemps.

Ma tante amenait le plus souvent avec elle « madame Caroline » et « madame Emilie », qu'elle appelait ses nièces. Les deux sœurs n'avaient avec elle aucune parenté. Mais la vieille femme les avait recueillies orphelines, dès leur petite enfance, puis élevées, puis mariées, et ses longues attentions, sa générosité, son amour maternel s'étaient exprimés et formulés dans un terme familial. C'étaient des nièces de conquête. Elles ne se ressemblaient pas. L'aînée, grave, réservée, un peu puritaine d'allures, avait épousé un médecin de campagne que nous ne voyions jamais et dont elle n'avait pas d'enfant. Cette privation de l'enfant, madame Caroline en souffrait comme d'un deuil qu'on écarte de sa pensée, dont on se distrait par l'effort constant de la volonté. Je suis sûr que son zèle excessif pour les choses du ménage, sa préoccupation de posséder la lingerie la mieux ordonnée, la fruiterie la mieux garnie de son gros bourg, étaient moins un travers de son esprit que l'amusement douloureux d'un cœur mal consolé. Sa sœur ne devait connaître aucun souci pareil. Nous l'aimions pour ses yeux aux longs cils qui nous appelaient, pour son cou d'ivoire fin et ses bras tout de suite tendus vers nous, créature frêle, impressionnable, un peu exaltée, en qui les âmes d'enfants, qui ne se trompent jamais en cela, devinaient la tendresse pure, l'unique vocation d'aimer et de rendre

heureux. Beaucoup plus jeune que « madame Caroline • . « madame Emilie » s'était mariée, il y avait dix-huit mois, avec une sorte de gentilhomme fermier du pays craonnais. qui avait attendu, pour l'épouser, d'avoir achevé la construction d'un très beau logis, sur une motte verte, au milieu de futaies en pente. Nous l'imaginions là, châtelaine heureuse, enviée. Elle n'avait pas paru au dîner de l'année précédente.

Lors donc que la Saint-Sylvestre fut revenue, nous nous acheminâmes, avec nos parents, vers la petite maison au cep de vigne. Le pavé des rues glissait. li tombait du grésil en tourbillons, comme jeté à la volée par des mains qui passaient vite. Un peu avant d'arriver à la porte, mon père nous dit :

— Vous ne verrez pas ce soir madame Emilie, et voua ne parlerez pas d'elle.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle a perdu son mari, subitement, voilà deux mois, et c'est un grand malheur dont il vaut mieux ne pas parler.

Ne pas parler, c'était possible pour nous. Mais pour les autres, pour ceux qui étaient grands et qui, bien plus que nous, songeaient aux duretés de la vie? Évidemment, ils pensaient tous à cette jeune femme absente, et la conversation, d'ordinaire si joyeuse, languissait. Nous dînions dans la petite salle du bas. toute tapissée de tableaux anciens, œuvres peu signées, que mon grand -père avait amassées avec une

longue patience, et qu'il aimait passionnément. Je revois les figures peintes qui nous regardaient, les rois mages vêtus de pourpre et de jaune, le grand portrait d'un banquier vénitien avec une balance, la Madeleine brisant ses bijoux, le départ d'une amazone pour la chasse. Je revois les convives, une douzaine, parmi lesquels madame Caroline, en noir, plus sévère encore que de coutume, et qui n'était venue, disait-elle, que pour se faire faire une nouvelle robe de deuil. Sur la nappe à liteaux rouges, des gâteaux secs, des poires, des oranges, dans des assiettes où était imprimée l'image des monuments de Paris; deux candélabres à trois branches; une argenterie usée, courte, marquée du nom en toutes lettres du possesseur ou de quelques parents dont il avait hérité. Et les choses allèrent ainsi jusque vers la fin du repas.

À ce moment, l'espèce de convention de silence que tout le monde avait observée fut brusquement rompue. Mon grand-père dit soudain :

— Quel chagrin elle doit avoir, la pauvre petite ! C'est affreux ! Vingt-quatre ans !

Le rouge qui cernait les yeux de madame Caroline s'aviva, devint tout humide.

— Et si complètement seule 1 répondit-elle. A présent que son mari n'est plus, ce joli domaine qu'il avait planté et embelli pour elle est pour ma sœur une cause de souffrances sans cesse renaissantes. Cependant, je n'ai pu la décider à quitter la Hulière.

Moi-même, après une quinzaine passée auprès d'elle, j'ai dû revenir à la maison. Une maison ne se garde pas seule, n'est-ce pas?

— Et depuis quand êtes vous sans nouvelles?

— Plus de trois semaines. Elle habite loin; elle ne m'a pas écrit... Aucune réponse à mes lettres... J'irai, si cela continue seulement huit jours... Je demanderai à mon mari la permission...

Les mots tombaient dans le grand recueillement de tous. Fanchette venait d'ouvrir la porte, et se préparait à enlever l'oie, à laquelle les convives avaient fait peu d'honneur. Dehors, le grésil redoublait, et nous entendions comme le martèlement de millions de doigts agiles sur les vitres.

Dans la pénombre du seuil, une forme se dessina.

Quelqu'un murmura : « Emilie ! »

Personne ne cria, personne ne se leva.

Elle était vêtue de voiles de deuil sur lesquels s'étaient fixés les grains blancs du grésil. Elle tendait un peu les bras, avec ce geste de berceau qu'elle avait quand elle nous' appelait. Son visage, pâle et transparent comme celui d'une belle vierge de marbre, ne se baissait pas vers nous. Elle regardait devant elle, à sa hauteur, comme si elle eût voulu reconnaître les peintures pendues au mur d'en face. Cependant elle ne cherchait aucun de nous, ni aucune chose. Elle avait, dans ses longs yeux chargés d'amour triste, une lueur, une pensée, une étoile nouvelle qu'elle portait en tremblant. Cela seul l'oc-

cupait. Et comme celles qui ont un message devant lequel elles s'effacent, la jeune femme ne salua personne, mais elle entr'ouvrit ses lèvres que nous regardions tous, et elle dit avec une effusion de tout son être :

— Magnificat anima mea, Dominumf

Alors, vaincue par l'émotion, elle ferma les yeux. Elle s'assit dans une chaise que Fanchette avait avancée. Et au bas des franges brunes de ses cils, des larmes commencèrent à tomber, tandis que les grandes personnes présentes, revenues de leur étonnement, l'entouraient et prenaient sa main, et la caressaient, mais doucement, comme un objet sacré, en répétant :

— Pauvre chère Emilie 1 Quelle consolation ! Vous ne serez plus seule ! Pauvre chère !

Ils parlaient tous ensemble, à demi-voix, attirés et retenus par la même affection qui hésitait en face d'elle, et tantôt la félicitait, et tantôt la plaignait. Je ne comprenais pas. Je ne voyais que les visages, sans pouvoir pénétrer les pensées dont je sentais que la jeune femme était toute enveloppée. Mais je remarquais qu'elle pleurait silencieusement, et qu'à mesure une espèce de bonheur transfigurait son visage aux paupières baissées. Elle avait allongé et rapproché ses mains sur ses genoux. Les gouttes de grésil, fondues par la chaleur, coulaient en larmes sur ses voiles .

Je fus emmené presque tout de suite par mes pa-

rente. .Je m'en allai, troublé par le mystère qui, pour moi, couvrait celte scène, jetant un regard sur Emilie, dont les joues se coloraient d'un peu de rose. Mon grand-père nous accompagna jusqu'au milieu de la rue, et il parlait à mots rapides et bas avec mon père. Comme je me souvenais qu'il avait coutume de raconter qu'aux dernières heures de l'année une étoile nouvelle éclate au firmament, je demandai :

— Grand-père, où est l'étoile, cette année ?

La bruine glacée ne tombait plus. Dans le bleu du ciel, il montra une étoile très brillante, juste à la pointe du pignon.

— Là, dit-il, elle est éclose, ce soir, sur ma maison.

Lorsque M. Poupry, rentier, c'est-à-dire clerc de notaire honoraire, apprit qu'il était désigné comme légataire universel « des biens meubles et .immeubles dépendant de la succession de mademoiselle Morel, ancienne couturière », il eut un moment de contrariété. Encore un enterrement ! Il savait qu'à force de suivre celui des autres on arrive au sien. Il n'aimait pas l'enterrement, qui rappelle cette destinée.

Il dut cependant prendre sa redingote, son meilleur chapeau de soie, et se rendre, à neuf heures, devant la « maison mortuaire », que décorait une bande de mauvaise étoffe noire, tendue autour de la porte par les soins du monopole. Une foule, composée exclusivement de femmes et de jeunes filles, stationnait là, dehors, sous la pluie fine d'hiver. Elle s'écarta sur

le passage de M. Poupry, et elle se reformait derrière lui, tandis que les tètes se levaient, au deuxième rang, au troisième, se penchaient, murmuraient: « C'est l'héritier, c'est lui, M. Léon Poupry, l'ancien clerc. » Il entendait. Cela le gênait, toutes ces curiosités féminines en mouvement, et ces yeux de trottins, petites-mains, essayeuses, ouvrières, qui le dévisageaient, et souriaient comme s'il eût été un cosaque du tsar. Il se sentait prisonnier en arrière, obligé moralement de s'avancer dans le chemin qui s'ouvrait et qui le conduisait droit au goupillon, au cercueil couvert d'un drap blanc et orné de trois couronnes en perles. Force lui fut d'entrer dans le couloir, de tourner à gauche et de pénétrer dans une pièce obscure, où se tenaient six femmes en deuil, vieilles amies de la défunte qui ne laissait pas de parents, et six « Enfants de Marie » en blanc, qui avaient, en cette ombre, de vagues figures roses, et des châles de laine tricotée sous leur voile, à cause du froid. Les employés des Pompes funèbres, selon l'usage populaire, déjeunaient sur le coin d'une table. Ils n'avaient que deux verres pour trois, et avalaient en hâte du pain, du beurre et un peu de lard, car la cloche de l'église voisine sonnait pour la « levée du corps » .

— Monsieur, dit une des femmes en s'approchant, monsieur Poupry ?

Il distingua, d'un effort de ses yeux tendus dans l'ombre, une tête maigre, ridée, un peu égarée, et dit, presque à coup sur :

— Qu'y a-t-il, mademoiselle?

Elle reprit, très bas, avec des regards de côté :

— C'est que j'ai une dette envers mademoiselle Morel, une grosse, soixante-cinq francs... Est-ce bien pressé?... Ferez- vous poursuivre?...

Il haussa les épaules, doucement, parce qu'il était doux :

— Je vous remettrai le billet, voilà, restez tranquille.

Il y eut un murmure dans la chambre : « Qu'a-t-il dit ? Avez- vous entendu ? » La vieille fille devint un centre d'informations, autour duquel se groupaient des robes noires et des robes blanches, en rond, comme des pétales. M. Poupry devina qu'il grandissait en ce moment, qu'il devenait un personnage, et, de plus en plus gêné, sortit, pour prendre la tête du cortège.

Il marchait, seul homme conduisant cette longue théorie de femmes, immédiatement après les six Enfants de Marie qui tenaient les cordons du poêle. Et il pensait à cette excellente mademoiselle Morel, qui avait cousu, taillé, peiné, épargné pendant trente ans, et qui lui laissait sa fortune. Combien? Peu de chose sans doute, il le saurait tout à l'heure. E n'avait avec elle aucune parenté, pas même des relations de voisinage, mais il lui avait rendu quelques services autrefois, du temps qu'il travaillait dans l'étude de maître Chenu. Brave créature, si humble, à qui pas une fois la vie n'avait souri, et qui n'avait jamais eu l'air de rien souhaiter au delà du pain quotidien.

Au cimetière, quand la cérémonie funèbre fut achevée, sur le sable mouillé des allées, il fut rejoint, enveloppé par les amies de mademoiselle Morel, des jeunes, des vieilles, toutes ouvrières de la couture ou de la mode, pas riches, et qui avaient quelque chose à demander. Elles le faisaient gentiment, avec des yeux d'abord baissés, puis levés, puis souriants, qui mettaient le clerc honoraire comme en plein soleil,

— Monsieur, je suis mademoiselle Clémentine, mademoiselle Jeanne, mademoiselle Marie, mademoiselle Maria; je voudrais bien avoir une petite statue qu'elle m'avait promise, un guéridon qu'elle voulait me donner ; je désirerais acheter, si ce n'est pas trop cher, le lit, l'armoire, l'étagère où il y a des fleurs artificielles et trois boules de verre irisé.

Il répondait :

— Mais oui, mademoiselle, assurément, pour vous faire plaisir.

Quelqu'un dit :

— Il faudrait bien deux voitures, monsieur Poupry, pour reconduire les petites en blanc?

Il tira de sa poche une pièce de cinq francs. Le nuage se dissipa :

— Au revoir, monsieur ; merci, monsieur. L'héritier resta seul avec le notaire qui avait suivi

en retard, et qui arrivait.

— Je crois bien, dit-il, que je viens de distribuer tout le mobilier : mademoiselle Morel n'avait pas d'immeubles ?

— Evidemment.

— A combien se monte le capital ?

— Monsieur, vous avez trois legs de cinq cents francs chacun à acquitter. Avec les frais d'enterrement, de succession, et ceux que je vous ferai, il vous restera tout juste le souvenir d'une bonne action.

M. Poupry inscrivit sur son calepin les noms des trois élues qui devaient se partager les quinze billets bleus : mademoiselle Estelle, mademoiselle Louise, mademoiselle Maria, et, dès le lendemain matin, n'ayant rien de mieux à faire, commença le rôle, inédit pour lui, de distributeur de legs. Chez mademoiselle Estelle, c'était loin, dans une banlieue en dos d'âne, où les maisons de pauvres étaient serrées, égales et sombres comme un banc de moules sur un rocher. Il ne la trouva pas. Mais il laissa sa carte. Deux heures plus tard, comme il achevait de déjeuner, la bénéficiaire entra, une maîtresse couturière de quarante ans, chétive, d'une misère timide et aigrie, et dont le chapeau noir à une seule plume grise avait fait au moins deux saisons de trop. Elle ignorait ce qu'il lui voulait. Il se leva, la serviette encore passée dans le faux col.

— Mademoiselle, j'ai été chargé, par cette pauvre mademoiselle Morel, de vous remettre un petit souvenir...

En parlant, il cherchait dans sa poche la liasco de cinq billets. Il la prit, et, regardant bien la légataire,

pour jouir de la surprise, il posa le petit cahier, encore relié par l'épingle, sur le coin de la table. Il n'y eut qu'un battement de paupière. Mademoiselle Estelle, qui n'avait pas dû posséder souvent pareille somme, ne parut ni heureuse, ni émue, ni étonnée, ni confuse. Elle n'avança pas la main. Elle ne fit même qu'effleurer du regard ce carré bleu posé sur la toile cirée blanche, et baissa les yeux sur le parquet, disant :

— Je ne m'attendais à rien, monsieur Poupry. Bien sûr, non !

Sou seul sentiment paraissait être le besoin de s'excuser d'une telle fortune.

Le vieux clerc n'était pas psychologue. Il ignorait que, à force de ne pas servir, le ressort de la joie se rouille, et que la faculté d'épanouissement ressemblait ici à de la vieille poudre, bourrée, pressée, inutile depuis quarante ans, et qui fait long feu devant l'amorce.

— Mais, prenez, mademoiselle, dit-il un peu froissé, prenez donc !

Lorsqu'elle fut sortie, il se pencha par la fenêtre, et vit que la vieille fille avait l'air de fuir. Elle courait presque ; elle sautait ; elle avait des mouvements d'ascension et d'envolée, comme un oiseau mouillé qui se souvient de ses ailes. C'était le bonheur qui grandissait.

— Ah 1 les femmes ! dit M. Poupry, qui croyait les connaître, toujours hypocrites ! Voyons la seconde.

Il eut un peu de mal à découvrir, dans un ancien hôtel devenu maison de vingt loyers, la chambre qu'habitait mademoiselle Louise, vaste salle carrelée, où des robes à moitié faites, des manches bouffantes, des corsages retournés montrant l'armature compliquée de leurs dessous, faisaient sur le dos des chaises comme un mobilier riche.

— Ma sœur n'est pas encore rentrée, dit une femme d'une trentaine d'années, assez jolie, bien mise, un peu troublée de cette visite. Elle va rentrer... Je m'étonne même...

M. Poupry, cette fois, prit les cinq billets, et les étala, bien ouverts, l'un près de l'autre, sur la table où l'on taillait.

— Oh ! monsieur, va-t-elle être contente ! La pauvre petite ! Elle qui a été malade tout l'automne, et qui ne peut plus guère travailler !

Au moment où il comptait le cinquième billet, elle entra, rose d'avoir marché, sans se douter de ce que venait faire ce vieux penché là, près de sa sœur.

— Tiens, chérie, voilà pour toi... mademoiselle Morel... un legs... cinq cents francs!...

Mademoiselle Louise s'arrêta, à deux pas de la porte ; le rose de ses joues disparut ; elle regarda les billets bleus, puis M. Poupry, puis les billets, puis sa sœur, et sa poitrine s'emplit de sanglots, et ses yeux s'emplirent de larmes jeunes, joyeuses, qu'elle n'essaya pas de retenir, et qui coulèrent, sans un mot, sur son visage pâle et son mantelet perlé.

— Vous voyez comme elle est, monsieur, une vraie enfant, une malade, émue de tout... Voyons, Louise, ne reste pas comme ça, dis quelque chose,... remercie monsieur...

— C'est déjà fuit, dit M. Poupry.

— Et puis, viens écrire le reçu, je vais t'aider... là, voici l'encrier, du papier...

Ce reçu I Elles s'étaient mises toutes deux, l'une assise, l'autre debout et courbée, pour le rédiger. Et l'une tâchait de dicter, et l'autre tâchait d'écrire. Mais les larmes tombaient sur la feuille blanche, la plume tremblait, les lignes s'embrouillaient.

— Tiens, finis-le, dit la petite en se levant. Moi, je ne vois plus !

La grande sœur haussa les épaules, comme une mère indulgente et contente, et acheva le reçu avec beaucoup de peine, c'est-à-dire avec beaucoup de joie aussi, mais plus sage, tandis que mademoiselle Louise appuyait son front aux vitres de la fenêtre et, même pour dire adieu, n'osait plus se retourner.

Le légataire universel des biens meubles et immeubles s'en alla satisfait, méditant sur les larmes de mademoiselle Louise, et sur la question sociale, dont il avait entendu parler. « Il faudrait beaucoup d'héritages comme le mien pour la résoudre, pensaitil. Mais j'envierais les distributeurs. » C'était un élégiaque au fond, ce vieux clerc qui avait passé sa vie dans la prose notariée. Il traversa la ville, du pas alerte que nous avons, quand l'esprit ne pèse

rien en nous, et chercha le numéro de mademoiselle Maria, la troisième élue, dans un faubourg de vieille et haute mine, dont les maisons avaient encore des façades en colombage et des pignons en fer de lance.

— Au fond de la cour, monsieur, l'escalier de gauche, trois étages, la porte en face.

L'escalier le mena devant une porte ouverte, sur le seuil de laquelle une femme âgée balayait.

— Mademoiselle Maria ?

La mère considéra avec un peu de méfiance cet homme qu'elle ne connaissait pas, et qui portait sous le bras une petite serviette en maroquin. Un huissier peut-être ? Par politesse, mais froidement, elle se recula, et le laissa entrer.

C'était comme une serre, chez elle, et c'était aussi une volière. Des géraniums en pot, des camélias d'une coudée, dont l'unique tige était attachée à un tuteur, des marguerites défleuries, des pots de basilic et de grosses plantes trapues, épineuses, faites comme des hérissons, avec une fleur rouge éclatante plantée en pleine chair. Et puis, au-dessus, accrochés au mur, des chardonnerets en cage, des sansonnets, même un couple de linots qui sifflaient dans la tiédeur du poêle allumé.

— Tout cela n'est pas à nous, dit la femme, craignant qu'il ne se méprît; la locataire du premier voyage, et nous gardons ses fleurs et ses oiseaux... Vous voulez parler à Maria ?...

QUINZE BILLETS BLEIS 41

Sur un signe afïirmatif, elle appela, et une jeune fille sortit de la chambre à côté. Elle était fraîche, vive, avec des yeux noirs et une bouche un peu grande qui découvrait, môme au repos, six dents blanches.

Lorsque M. Poupry lui eut répété sa formule du « petit souvenir » laissé par mademoiselle Morel :

— Ah! dit-elle en tendant les mains, cela ne m'étonne pas! J'étais toujours en retard, quand je travaillais chez elle. Nous demeurions si loin ! J'avais beau me dépêcher, j'arrivais après la demie sonnée. Elle me grondait, elle s'impatientait... Elle a voulu réparer les petits chagrins qu'elle m'a faits.

A quoi s'attendait-elle ? Probablement à un « cadre », ou à une pelote de velours. Elle rougit en recevant, dans ses mains tendues, le premier billet, elle regarda sa mère au second, et, quand elle aperçut le troisième, elle sauta au cou de M. Poupry.

— Tant pis ! dit-elle, vous êtes vieux, je vous embrasse !

M. Poupry se laissa faire. Il prolongea sa visite. Il demanda l'histoire de la mère, des nouvelles de la coulure, des détails sur le sansonnet...

Depuis lors, il pense souvent, et toujours avec émotion, à la troisième légataire. Quand on lui parle de la succession de mademoiselle Morel et qu'on lui demande ce qui lui en est resté, il répond :

« Un baiser. » Mais il ne s'explique pas. Il n'est pas revenu.

La petite avait dit : « Vous êtes vieux », et cela corrigeait, et cela "effaçait tout.

J'attendais un ami qui devait arriver tard dans la Je me suis mis à ma fenêtre, accoudé sur la barre d'appui, et j'ai regardé passer les heures.

Kl (es sont d'une tristesse pénétrante, unique dans le cours de l'année.

Rappelez-vous vos -promenades de février, et la recherche toujours déçue de nos yeux. Les talus n'ont pas une fleur. Le lierre pend le long des murs, endormi, attaché par ses ongles aux crevasses de la chaux. La pluie en a détaché des lambeaux, qui retombent du sommet, renversés, serrant encore les débris des treillages qui les portèrent un temps. Les dessous de bois sont lamentables. Tout, l'automne, et même au début de l'hiver, entre les cépées de chênes, dans les clairières ouvertes par la mort d'un

vieil arbre, au bord des sentiers où s'épanouiront, dans un mois, les premières stellaires, les végétations de l'été gardaient une apparence de vie. Ce n'était plus la belle verdure des jours chauds, le glacis changeant des feuilles pleines de sève, la pâleur saine des bourgeons qui se développent ou des lames qui s'allongent. Mais les touffes étaient encore debout; les joncs brunis se pressaient et ondulaient ensemble; il y avait, au sommet des tiges, des graines noires mêlées de duvet blanc, et l'on voyait des nids anciens parmi les branches. A présent, tout est couché, froissé, souillé. Les chasseurs ont passé ; les bestiaux ont piétiné la terre ; les dégels ont achevé de pourrir ce qui fut l'herbe vivante et souple. Et. si vous regardez vers les lignes de peupliers, où tremblèrent si longtemps quelques feuilles plus tenaces, tournant comme des girouettes autour de leur queue jaune, vous ne verrez plus que des balais gris, maigres, échevelés, avec une pie posée dessus.

Les soirs surtout sont mornes, et il faut plus que de l'habitude, une indifférence totale ou la grosse gaieté de certains pour n'en pas être ému.

J'attendais. De la chambre haute où j'étais, sans lumière derrière moi, j'apercevais, de l'autre côté de la rue, sur la gauche, la file fuyante des maisons du faubourg et, devant, les cases régulières, presque toutes égales, des jardins séparés par des murs, jar-

dins de pauvres gens, à moilié ensevelis dans l'ombre, où l'on ne pouvait déjà plus reconnaître que bien vaguement le coin planté de choux et le coin planté d'abricotiers ou de pêchers de plein vent. Au delà, très loin, s'étendait la campagne indistincte, un large coup d'estompé, avec quelque chose d'un peu luisant au milieu, qui était un fleuve. De ce grand espace ouvert, aucun bruit ne venait, autre que celui des hommes qui passaient dans les chemins, des volets brusquement ramenés sur les fenêtres ou du courant d'air froid, régulier, lent et fort comme une marée, qui remplissait la vallée et sifflait aux angles de toutes choses.

Nuit d'hiver ! Le souffle qui la traversait n'emportait que sa propre plainte : ni appels de coqs, ni trille? d'oiseaux qui se réveillent, ni voix lointaines de chanteurs mis en joie par le vin des coteaux . Je me le représentais comme un grand filet, tenu par une main invisible, traînant ses mailles pour recueillir la chanson du monde, et ne ramenant rien dans la hauteur des cieux, en cette saison morte.

Un des voisins d'en face, qui bêchait sans y voir, derrière les murs alignés, avait dit pourtant •

— Marguerite ?

Sa voix était assourdie et comme étouffée par la brume.

— Marguerite, sais-tu si l'amandier du fond n'est pas fleuri? On le dirait.

Quelle idée ! Le bonhomme rentrait si tard de sa journée, qu'il pouvait à peine distinguer les planches de terre remuée d'avec ses carrés de laitues, et son amandier poussait presque complètement hors de chez lui, toutes ses branches rejetées, soufflées comme par une bourrasque, allongées au-dessus d'un chemin qui se trouvait, pendant huit jours, tout blanc de fleurs au printemps. Non, rien n'avait pu éclore, dans cette lumière douteuse des matins, dans ce pâle soleil des après-midi. Mais je pensai, involontairement, aux pays plus doux que je connaissais.

Une femme traversa la rue, chargée d'un gros ballot de pissenlits, cueillis avec grande fatigue dans les prés; un dernier vol de corneilles glissa au-dessus de moi, silencieusement, et, sur l'écran grisâtre du ciel, tandis qu'elles volaient, j'eus le temps de voir qu'il y avait des vides dans le noir de leurs ailes. Alors, plus rien ne remua. Les lueurs veillant encore aux fenêtres basses du faubourg s'éteignirent. La nuit se fit complète. Et, de regarder longtemps la seule chose qui ne fût pas tout obscure, les nuages soudés en une seule masse, rayés d'espace en espace de bandes un peu plus sombres, comme en fait le mica rassemblé dans les rigoles des plages, il me vint de ces histoires de ténèbres comme il en dort toujours au fond de nos mémoires. Était-ce le nom de l'amandier qui m'avait rappelé celle-ci ? Était-ce seulement la nuit brune, la froide nuit toute pareille

i Fortunia fui revue, aux montagn s «le .-Ctnolfo ? Je ne sais pas. Mais je sais qu'elle se mêlait étrangement bien à ce paysage d'hiver et qu'elle convenait à de telles heures.

Je revis donc les montagnes pierreuses des Abruzzes, découronnées de leurs forêts, battues par la neige qui fondait dans le jour. Poggio-Cinolfo n'est qu'un village qu'elles portent sur leurs flancs. Et il y avait, en ce temps-là, une grande peste.

Presque tous ceux qu'elle atteignait mouraient. Les gens qui gardent dans leur esprit, fidèlement, les récits de leurs aïeules, racontent que parmi les morts se trouva bientôt une jeune femme, Fortunia, que ses parents avaient mariée, contre son gré, à un homme riche, qu'elle n'aimait pas. Elle aimait un garçon de toute petite condition, un artisan, selon l'apparence, mais qui n'avait rien dit, n'osant pas. Et, deux mois après qu'elle était sortie de l'église dédiée à saint Anlçine, au milieu dés acclamations qui saluaient le cortège des noces, elle y était rapportée mourante, parmi les malades qu'on mettait là, à cause de la contagion.

Elle avait déjà les lèvres si blanches et les yeux si éteints, ces yeux dont plusieurs avaient souhaité le regard, que les pauvres gens du pays, ignorant la médecine, la crurent tout à fait morte. A peine la nuit tombée, ils prirent le corps, et vite, traversant les rues et les places d'où chacun fuyait à leur

approche, allèrent le jeter dans la fosse commune, qui demeurait toujours ouverte, béante depuis des semaines.

C'était une nuit d'hiver, noire et triste comme celle-ci. Le vent galopait et sifflait, emportant loin du village la voix des corneilles grises perchées parmi les ifs.

Aussi, lorsque Fortunia, après plusieurs heures, s'éveilla de la léthargie où elle était plongée, et qu'elle comprit l'horreur de tous ces corps inertes étendus autour d'elle et qui l'enveloppaient de leurs bras, ses cris ne parvinrent pas. Elle se débattit, se dressa, réussit à sortir de la fosse, et, folle de terreur, courut jusqu'à l'église de Saint-Antoine. Toutes les maisons étaient fermées, les unes désertes, les autres habitées par des hommes et des femmes qui dor maient d'un sommeil effrayé par les rêves. Celle-là seule restait ouverte. Fortunia se dirigea à tâtons vers l'autel, arracha les nappes qui pendaient, et s'en fit un vêtement contre le froid. Puis, toute blanche, et chancelante de faiblesse, elle se traîna jusqu'à la porte de son mari.

— Ouvre ! dit-elle.

Et elle frappait faiblement.

A la troisième fois, quelqu'un parut à la fenêtre.

— Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-il.

— Ouvre ! je suis Fortunia !

Mais le mari, tremblant de peur, ferma la fenêtre en se signant.

— Va en paix où Dieu t'a placée, dit-il. Quand le fléau cessera, je ferai dire des messes pour toi.

La jeune femme s'en alla vers la maison de sa mère, et elle frappa de nouveau.

Le vent faisait rage, et soulevait les plis du lin blanc sur les bras de Forlunia.

— Ouvre-moi, maman ! je suis ta fille, ouvremoi !

Elle entendit un sanglot derrière la vitre, mais aucune lueur ne s'alluma dans la chambre, aucune main ne se tendit pour retirer le verrou de bois, tant la mère était persuadée, elle aussi, qu'elle avait affaire au spectre de sa fille.

Fortunia, dans ce grand abandon, se mit à songer à Menico, l'artisan, auquel elle n'avait jamais plus rlé depuis qu'elle était mariée.

« Ah ! pensait-elle, s'ils m'avaient laissé épouser le pauvre Menico, qui me voulait tant de bien ! Celui-là ne m'eût pas chassée 1 »

Elle n'osait pas descendre la rue. Cependant, se sentant défaillir et sur le point de mourir, elle descendit et passa la main, légèrement, n'ayant plus la force de frapper, sur la porte de la maison qu'habitait la mère de l'artisan.

La fenêtre s'ouvrit tout de suite, et, dès qu'il eut entendu la voix, Menico ouvrit encore la porte.

— Ame sainte, dit-il, si Dieu t'envoie pour me prendre, je m'en irai volontiers !

— Je suis vivante ! dit seulement Fortunia.

Et elle tomba évanouie.

Mais bientôt la vieille femme l'eut posée sur son lit, réchauffée, réconfortée avec le peu de nourriture et de vin qui se trouvait à la maison. Elles purent enfin causer, et Fortunia raconta son histoire.

Pendant ce temps, Menico avait été chercher un médecin à la ville voisine. Quand il revint, au jour naissant, il vit que Fortunia était déjà toute guérie et qu'elle faisait ses adieux avec ses remerciements à la vieille.

Il ôta son bonnet de laine :

— Vous pouvez nous quitter, Fortunia, dit-il; mais je dois vous dire que votre mari est mort, cette nuit, du mal qui a frappé partout, à Poggio-Cinolfo. Vous ne le retrouverez plus dans votre maison...

Quelques bonnes gens ajoutent que Menico, Fortunia et la mère laissèrent là le village, et qu'on les a connus à Rome, au temps ancien, racontant à leurs proches la nuit de février.

Le jour ne naissait pas encore à ma fenêtre, lorsque je cessai de penser au conte de Fortunia. Mais les nuages qui tendaient le ciel s'étaient dédoublés en deux couches, dont la plus haute était couleur de cendre, et la plus basse très blanche, très légère, comme un filet de mailles capricieuses, fait avec des fils de la Vierge, et qui aurait soutenu l'amas de vapeur grise moutonnant au-dessus. Comment la couche supérieure demeurait-elle dans

l'ombre, et comment le fin îissu de la seconde pouvait-il avoir cette transparence et ces bords de lumière? C'était le secret de la lune qui se levait, invisible pour moi, à l'horizon de la plaine. Elle avait glissé partout, sans se montrer, sa lumière diffuse et sans ombre, si pauvre que les choses demeuraient encore confondues, les arbres avec les murailles mousseuses des jardins, les toits couverts d'ardoises avec les ceps de vigne grimpant au linteau des portes closes. On eût dit seulement que les maisons du faubourg s'étaient rembourrées d'une ouate impalpable qui atténuait les angles, s'enlevait en rondeur sur les pignons, et rendait énormes les chats qui posaient sur les tuiles leurs pattes prudentes.

Je pensais aux nuits triomphales de l'été, où chaque heure a sa musique, son parfum et sa vie, où l'on se sent toujours voisin du jour qui vient de finir et qui se prolonge par mille bruits, ou de celui qui va naître et qui s'annonce par mille autres. Le silence de celle-ci, 'depuis des heures, était si funèbre, que j'allais fermer la fenêtre, avec ce petit frisson d'âme qui suit une mauvaise rencontre, lorsque je crus les entendre passer^

Était-ce bien eux ?

Oui, un léger cri très doux, un son d'argent, diminué, comme la lumière, par la grandeur de l'espace, était venu de là-haut. D'autres lui répondaient, tout pareils, comme pour dire : « Nous sui-

vons, n'ayez pas peur, la bande est au complet. » Et cela paraissait venir tantôt de l'Orient, tantôt de l'Occident, et l'on sentait que c'étaient des voix emportées par des ailes. Elles tournèrent. Un instant après, ce furent des sifflements brefs, haletants, poussés par des poitrines fatiguées, dans la course vertigineuse, en ligne droite. Puis j'entendis le ramage confus d'une troupe d'oies sauvages. Puis des appels plaintifs d'oiseaux plus menus, égarés dans la brume, trompés par les lumières de la ville, et qui se cherchaient en criant. La nuit était pleine d'oiseaux de passage. Ils la parcouraient en tous sens. Et cependant, même dans les clairières du ciel, on n'apercevait pas une ombre et pas un battement de plumes.

Autrefois, j'avais souvent veillé pour les attendre, pour surprendre ce concert nocturne qui vole audessus de nous et n'a point d'auditeurs. Il me jetait dans un ravissement. Je tâchais de l'exprimer en vers sur des cahiers d'écolier, heureux secrètement de me sentir tout pâle de cette fatigue noble. Et quand ils commençaient à lancer leurs notes si tristes et si douces, eux les errants, les voyageurs que j'enviais, je disais au vieux François qui couchait près de moi :

— Les entends-tu, François?

Il se levait, le brave homme, il entr'ouvrait sa lucarne, et murmurait, comme s'il avait eu peur de les faire se disperser aux quatre vents du ciel :

— Oui. monsieur, je les entends.

— Qu'est ce que c'est?

— Les premiers, là, qui tournent, ce sont des pluviers dorés.

— Tu crois qu'ils sont dorés, François ?

— Monsieur, je reconnais ça « à la siffle », qu'ils ont plus fine que les autres.

— Et ceux qui vont tout droit, François? Tiens, on ne les entend déjà plus !

— M'est avis que ça doit être des canards siffleurs. Us ont l'habitude de ne pas changer leur route, ceux-là, ni pour plaines, ni pour montagnes.

— Et les voix qui viennent après, toutes mêlées, est-ce les petits qui suivent leurs pères ?

— Non, monsieur. Des bécassines, pour sûr ! Ah ! les gueuses, comme elles vont !

A présent, je n'ai plus personne auprès de moi, qui lise avec tant de certitude dans la nuit. Je n'écris plus de lignes rimées. Je ne pense plus à veiller pour guetter l'heure fugitive où les oiseaux passent, avant le jour. Bien des choses ont changé au-dessous d'eux, la songerie habituelle de ceux qui les aimaient, les maisons vendues, laissées à d'autres ou détruites, le long faubourg pareil à un chaînon de taupinières sous la lune, et où il y a plus de souffrances, plus de gens qui meurent sans espoir et qui vivent sans amour, la plaine où il y a moins d'arbres, et moins de héronnières dans les boires du fleuve où les nids se cachaient si bien. Eux, que leur importe? ils suivent

la même route, ils s'assemblent aux mêmes époques, ils se reconnaissent aux mêmes chansons courtes, apprises sur les grèves. Et, de même qu'autrefois, leur passage en grandes troupes annonce, de très loin, une saison nouvelle qu'ils sont seuls à reconnaître, avant les merles, avant les fleurs de haies, avant les bourgeons serrés dans leur cotte de résine, seuls toutefois avec les amandiers.

En effet, le vent soufflait toujours froid, toujours dur et aigu. Les nuages couraient en masses lourdes, rapprochées de la terre. La nuit avait repris son immobilité et son silence de mort. Mais, tout à coup, dans un tourbillon d'air, un parfum infiniment léger, un parfum qui ne dura pas, frôla le bord de ma fenêtre. Je compris qu'il y avait au moins une petite branche d'amandier fleurie, tout à la pointe; que madame Marguerite serait surprise demain matin, et que les oiseaux avaient raison plusieurs semaines avant nous.

En même temps ma porte s'ouvrit, et mon ami entra.

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