EN VUE DE C0NSTANT1N0PLE
sommes embarqués au port de Kustendjé ou Costanza dont les travaux d'agrandissement sont exécutés, paraît-il, par une maison française. Je n'ai pu que deviner des maisons basses et de hauts mâts qui se perdaient dans la nuit, autour d'un joli paquebot blanc, tout illuminé. « Vos passeports, messieurs, n'oubliez pas vos passeports ! » Ces mots qui accueillaient les arrivants, disaient assez que nous étions sortis des États où l'on se promène, et que nous entrions dans ceux où l'on voyage. Parmi les passagers, quelques Allemands, quelques Anglais, des familles turques regagnant Constantinople et qui, dans l'entrepont, groupées et rapprochées, ressemblaient, sous la faible lumière des lampes, à un tapis d'Orient jeté sur des sacs.
Ce matin, la mer est assez calme. La mer Noire nous accorde un des cent vingt beaux jours dont elle dispose chaque année. Je suis sur le pont, « tout seul de mon languaige », et j'entends deux matelots roumains qui se parlent en fourbissant le cuivre d'une boussole. Je comprends une ou deux phrases, grâce au latin.
— Tu sais qu'il arrive aujourd'hui ?
— Bien sûr, puisqu'un bateau a été loué par deux sociétés allemandes. Elles sont parties, dès hier, pour aller au-devant de leur empereur, jusqu'aux Dardanelles.
La Priacesa-Maria marche bien. Nous apercevons avant midi les côtes d'Asie, longues et de trois
violets qui correspondent à trois plans montagneux. Elles sortent bientôt de la brume, dont se détache aussi l'extrême pointe d'Europe, plus basse et jusquelà confondue avec les rives de l'autre bord. Nous entrons dans le Bosphore, et l'enchantement tant de fois décrit commence pour moi qui l'avais souhaité. Le ciel n'est pas bleu, mais voilé très légèrement. Il me rappelle certaines chevauchées que nous faisions en Tunisie, par des matins ou des soirs que nous nommions des c temps de nacre » . Mais là-bas, dans l'air nacré, c'étaient des montagnes chauves et de rares villages blancs qui s'enlevaient : ici, les deux rives sont roses en bas et vertes au sommet, car les villages tournent avec les promontoires, se mêlent, montent à demi-colline et s'achèvent en vergers. Il y a de beaux arbres sur les hauteurs, de ceux qui accompagnent presque toujours, et comme de droit, les grands paysages du Sud, des pins parasols aux branches en couronne. Les minarets de Stamboul, la coupole de Sainte-Sophie montent au loin dans la brume fine. Nous courons parmi les navires immobiles. Les rares passagers sont sur le pont. Ils remarquent que le drapeau n'est pas hissé au mât de l'immense palais de l'ambassade allemande qui domine Péra : l'Empereur n'est pas arrivé.
Les quais sont couverts de monde, mais ce monde est la cohue ordinaire de Constantinople.
Rie» n'annonce encore, du moins bruyamment,