EN VIE DE CONSTANTINOPLE
Le lendemain, le cauchemar était tout à l'ait dissipé, mais je pensais que, si la vision était fausse, la douleur était vraie, et qu'en acceptant d'aller voir l'entrée de l'empereur allemand à Jérusalem, je m'étais préparé, en même temps qu'une joie des yeux, une peine d'àme plus aiguë et plus vive que je ne l'aurais supposé.
Le train a continué de courir, pendant des heures et des heures dans le grand vent, sous le ciel gris. Il a perdu peu à peu ses voyageurs, les uns à Vienne, les autres à Budapest. JXous ne sommes plus que six lorsqu'il franchit la frontière roumaine. D'où je conclus que les Allemands qui ont voulu accompagner l'Empereur ont choisi une autre voie.
Celle-ci est cependant bien jolie. De tous les paysages qui semblent couler, depuis deux jours, le long de nos wagons, comme une bande sans fin, ceux de Roumanie m'ont le plus touché. Les lignes de la terre n'y sont pas plus belles qu'ailleurs, ni les cultures. Des champs de maïs immenses vont rejoindre des forêts. Et c'est presque tout. Mais nous allons vers le bleu ; les brumes de Paris, de Munich et de Vienne sont restées en arrière ; les bois d'horizon font une dentelle nette sur le ciel qui est d'un bleu léger, transparent, souriant ; quand des corneilles se lèvent, même un peu loin, on voit le jour entre les plumes de leurs ailes. Et puis la population est toute pittoresque. Vous qui pleurez sur la disparition des costumes nationaux, venez en Rou-
manie ! Les hommes, — c'est le seul mot roumain que je sache : on les appelle barbati, — gardent leurs buffles ou leurs vaches en pantalons blancs ; pardessus le pantalon, la chemise blanche retombe; par-dessus la chemise, ils ont une veste blanche soutachée de noir. Tous les bonnets sont de peau de mouton, comme les chaussures. Quelques groupes, aperçus à distance, font penser aux Bretons de Quimper, à ceux qui n'existent plus que sur les affiches et sur les vases peints. Mais le costume des femmes c'est l'Orient même : des voiles sur la tête, des jupes rouges, du bleu, du vert, des colliers. Je n'ai pas la prétention de rien apprendre sur ce sujet à des compatriotes que tant d'expositions universelles et d'orchestres ambulants ont bien renseignés. Ce que je veux dire, c'est que les notes claires et brillantes des costumes réjouissent et relèvent ici les grands paysages monotones ; c'est que j'ai vu accourir au-devant du train une petite gardeuse de chèvres qui portait un tablier cerise tout pailleté d'or, et qu'en cette saison d'automne, où les paysans récoltent les feuilles de maïs, dont ils font des meules pointues autour de leurs fermes, la moindre route, le moindre sentier tordu parmi les prés a son poème qui passe : une charrette traînée par des bœufs, et où sont étendues, revenant des champs, des paysannes roumaines, aussi poétiques de couleur et d'attitudes que les moissonneusesde Léopold Robert. . . Tout cela est déjà d'hier. A minuit, nous nous