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L'ARRIVÉE A CONSTANTINOPLE

Constantinople, 18 octobre, 8 h. du matin.

J'ai parcouru, ce matin, les rues de Constantinople. Très peu de maisons sont décorées. Quelques pachas allemands ont orné leurs fenêtres avec des guirlandes de laurier et de buis ; çà et là on voit un drapeau allemand ou turc. Mais la ville est loin d'avoir, me disent de vieux habitants de Constantinople, l'aspect de fête qu'elle prend à certains jours, et notamment au 14 Juillet. La foule est seulement plus nombreuse, plus remuante, plus bariolée que de coutume. Des groupes, sur les terrasses, en haut de Péra et de Galata, regardent vers l'Occident, où la mer est toute bleue là où elle n'est pas éclatante de soleil. D'interminables processions de turbans, de

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fez, de bonnets d'astrakan descendent du côté du palais de Dolma-Bagtché, où l'Empereur et le Sultan vont se rencontrer.

Si les simples particuliers, — le mot citoyen paraît impropre ici, — ne se sont pas mis en frais, le gouvernement ottoman a dépensé, pour recevoir son hôte, des millions que chacun compte à sa fantaisie, parce que personne n'en sait le nombre; il a pris des précautions à la fois gênantes et drôles; il a eu des attentions qui paraîtront invraisemblables à qui n'a pas pénétré dans cette grande ville étrange.

La voiture qui m'emporte au grand trot saute sur les pasTés, retombe dans les ornières, tangue et roule sur ses ressorts.

— Ne vous étonnez pas, monsieur, me dit mon drogman; ceci est du véritable Constantinople. L'Empereur ne passera pas par ici.

Un peu plus loin, la route est plane, sablée, d'une propreté remarquable. L'homme se penche de nouveau, et me dit :

— L'Empereur passera dans cette rue, et on l'a refaite, vous voyez.

L'expression est juste. Les rues ont été refaites, non pas seulement celles que le cortège impérial suivra certainement, mais toutes les rues où il est possible que l'empereur Guillaume ait la tentation de passer. Les fonctionnaires turcs se sont évertués à deviner : i Où ira-t-il? » Et partout où ils ont pu supposer que ce visiteur promènerait son auguste

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fantaisie, ils ont remis la ville à neuf. Ainsi, pour le cas où un contre-ordre, un caprice, un de ces riens qui font tout en Orient, changerait l'itinéraire arrêté depuis la mer jusqu'à Yildiz-Kiosk, ils ont, en deuxjours, pavé sept kilomètres de route, réquisitionné une armée de travailleurs, et épuisé, je pense, une carrière. Ailleurs, non seulement la chaussée a été repavée, ou nivelée et sablée, mais les façades des maisons ont été peintes en jaune, quelquefois en jaune et blanc. La peinture officielle a rafraîchi les magasins et les palais, les casernes, les murs des vieux cimetières où meurent des cyprès centenaires, écheveaux de branches dépouillées, grises, qui ressemblent à des barbes d'iman. Beaucoup de masures, jugées indignes de restauration, ont été supprimées, ou, le plus souvent, masquées par des palissades, jaunes naturellement, correctes, et qui cachent la misère et aussi le pittoresque de la ville. On dirait que Constantinople va avoir une Exposition universelle.

Depuis longtemps aussi, les ouvriers ont été commandés pour embellir Yildiz-Kiosk et faire de ce palais une merveille, mystérieuse comme celles des Mille et une Nuits. Les Turcs, auxquels je ne croyais pas tant d'imagination, prétendent que la salle à manger est entièrement tapissée de cristaux de couleur à facettes, qui donneront l'illusion d'une salle en pierreries. Tous les maîtres des métiers les plus réputés ont dû cesser de travailler pour leur clientèle

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ordinaire. Le souverain avait besoin d'eux. Peut-être ont-ils obéi avec un peu de mélancolie, sachant que les payements descendent de là-haut par petites pincées d'or, mais qui finissent, cela va sans dire, par acquitter les dettes. On me montre la boutique d'un ouvrier d'art, qui fut gardé à vue par des sentinelles turques, et pendant plusieurs jours, afin qu'on fût bien sur qu'il ne perdait pas de temps et qu'il ne livrait aucune marchandise à des clients ordinaires. Le grand Client attendait.

Dans ce pays où rien n'étonne, où tout peut être vrai, on raconte encore bien d'autres choses : expulsion d'anarchistes supposés, ordre de la police à tout propriétaire habitant une rue où peut passer l'Empereur, de ne recevoir aucun hôte étranger; on va jusqu'à prétendre que les fonctionnaires ont reçu un mois de traitement sur lequel ils ne comptaient plus, et jusqu'à dire que les chiens... Je veux répéter la légende qui court dans le peuple, car, si elle n'a pas de fondement, elle montre sous un curieux aspect l'amour-propre oriental. Les buveurs de café, les fumeurs de longues pipes au fond des salles basses, ceux qui méditent, à deux ou trois, sur les affaires de la rue, affirment donc, avec un parfait sérieux, que le nombre trop grand des chiens, chargés, comme on sait, du service de voirie, avait ému les dignitaires préposés aux plaisirs de Guillaume II. Le sommeil des hôtes aurait pu être troublé par les aboiements de ces troupes de bêtes jaunes, à long

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poil, qui dorment le jour et chassent la nuit. Par ordre, trois mille suspects de race canine ont été arrêtés, conduits dans un endroit clos, écarté, une vaste salle de police, d'où ils seront relâchés après les fêles.

Car l'esprit des Turcs est un esprit de douceur, pour les bêtes. Us tiennent à leurs chiens, sauf à les mettre à l'ombre, une fois tous les dix ans, quand un empereur débarque.

En somme, il suffît de traverser Constantinople, ce matin, pour apercevoir que la fête qui se prépare est une fête militaire. Le chef de l'armée ottomane reçoit le chef de l'armée allemande. Ici, le sourire doit tomber. Les soldats sont très beaux, dans leurs uniformes qu'ils portent pour la première fois. Les rues sont pleines de détachements en marche, d'officiers de toutes armes, à cheval et couverts de décorations. La rudesse des visages, la force et la passivité des hommes évoquent des souvenirs d'histoire. Leur nombre fait que, malgré soi, on lève les yeux, avec une sorte d'étonnement, vers les immenses jardins de Yildiz-Kiosk, qui s'étagent sur la colline, citadelle à triple enceinte, silencieuse, fermée et formidablement gardée.

9 heures du matin.

La chaloupe du directeur de la Dette ottomane a pris à bord quelques invités. Nous croisons depuis

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une demi-heure devant le palais de Dolma-Bagiché, où le Sultan, invisible, attend les souverains allemands. La longue façade blanche n'a qu'une tache rouge : un tapis qui couvre quelques marches, devant une porte, à gauche. Les murs, sur toute la longueur, tombent à pic dans le Bosphore, de sorte que les curieux, les innombrables habitants de Constantinople, descendus des hauteurs et massés sur les quais, ne pourront rien voir. A droite de ce palais, il y en a un autre, celui-ci lugubre, toutes les fenêtres closes, le palais où est renfermé le frère du Sultan, Mourad. Le soleil baigne toute la rive d'Europe. Les arbres des jardins de Yildiz-Kiosk nous jettent l'étincelle de leurs feuilles en mouvement, comme le font les petites lames courtes du Bosphore; au milieu de la croupe qui descend jusqu'à Dolma-Bagtché, la route est découverte en un endroit, et là, une ligne rouge sombre indique la place des troupes qui sont massées sur le parcours des souverains.

Très vite, presque subitement, se dégageant des brumes lumineuses de l'Occident, de hauts navires apparaissent. Le premier, gris d'abord, en une minute devient tout blanc; un peu de rose émerge au-dessus de la ligne de flottaison. Il salue du drapeau. Le premier coup de canon part. Les batteries de la côte d'Asie répondent les premières, puis les canons d'un yacht ottoman ancré sur la côte d'Europe. Le Hohenzollern ralentit l'allure. 11 porte

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au grand mât le pavillon impérial, à l'avant le pavillon turc, à l'arrière le pavillon de guerre. Deux croiseurs suivent, blancs également, et qui viennent encadrer le navire du souverain, lorsque le Hohenzollern, tournant avec lenteur, présente la proue au palais de Dolma-Bagtché. En arrière, un peu loin, s'efforçant de rattraper les grands croiseurs, s'avancent les yachts du Sultan et des bateaux loués par des sociétés allemandes et d'où s'élèvent des hourras. La foule, sur les rives, ne crie pas. Dans la fumée percée par le soleil et chassée par le vent, entre le palais et les trois grands navires blancs, des milliers de barques, en un instant, se sont rassemblées et se mêlent autour de la nôtre, chaloupes, canots, yoles, affreux chalands menés par des Turcs en guenilles, petites mouches à vapeur montées par des pachas en uniforme de gala, chamarrés d'or et de plaques en brillants. Des hommes tombent à la mer. Personne ne se noie. Tous les échos d'Europe et d'Asie sont en éveil.

Je regarde la porte rouge. Un domestique trop zélé donne un dernier coup de balai. La garde albanaise se range sur les degrés du perron.

Les yeux sont maintenant tournés vers le navire du milieu, qu'un canot, monté par douze marins allemands, vient d'accoster. Par l'escalier de la coupée, l'Empereur descend, et s'assied à l'arrière du canot, 11 est vêtu d'un uniforme noir, coiffé du kalpack à aigrette blanche. Près de lui. j'aperçois

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une robe mauve. Les rames touchent l'eau, et, très vite, l'embarcation se détache du bord et file vers la terre. Elle passe à la poupe, à la proue des innombrables bateaux qui s'efforcent de se ranger d'abord, puis de la suivre. Parmi ceux-ci, serrant de près la chaloupe impériale, évoluant à droite et à gauche, agiles, surprenants de forme et de couleur, deux caïques du Sultan, effilés des deux bouts en bec d'espadon, la carène peinte en blanc et vernie, bordés de grands dessins d'or enroulés sur des fonds bleu et vert, et manœuvres par quinze rameurs. Sur l'avant, toute seule, une colombe d'argent ouvre ses ailes.

La-bas, à la petite porte rouge, un groupe s'est formé et arrêté un instant, puis a pénétré dans les salles du palais blanc. L'Empereur et son hôte se sont rencontrés.

Dix minutes plus tard, le cortège se formait, et, au petit trot des voitures, entre les haies de soldats, franchissait les deux- kilomètres qui séparent Dolma- Bagtché de Yildiz-Kiosk.

En débarquant à Ortakeui, j'ai pu assister au défilé des troupes qui revenaient de Yildiz-Kiosk. Toutes les musiques jouaient. Les rues étaient, non pas noires de peuple, mais rouges, roses et blanches. Toutes les voitures de Constantinople promenaient des femmes ottomanes, dont les plus jolies m'ont paru les moins sévèrement voilées. La foule était prodigieusement dense et vivante; tous les visages

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et tous les costumes se mêlaient, dans ce remous de l'Asie et de l'Europe qui se heurtent ici. Mais le défilé des troupes turques, habillées comme elles ne l'ont pas été depuis de très longues années, conduites par tous les grands chefs militaires, les uns vieux, lourds et tout à fait Orientaux de regard et d'attitude, les autres plus jeunes, formés dans les écoles allemandes et modelant leur geste sur les modèles de Berlin, saisissait bien plus fortement l'esprit. Tandis qu'elles passaient, lanciers bleus à plastron rouge; Albanais en veste blanche soutachée de noir; infanterie brune ou bleue, dont le nouvel uniforme porte trois galons rouges sur la manche ; marins en veste noire, bottés, avec leur drapeau cravaté de l'Osmanié et leurs officiers à cheval, je songeais que j'avais devant les yeux toute l'explication de l'empire turc, et un type d'armée qui n'existera bientôt plus que sur les rives du Bosphore : une armée passive, qui marche bien, mange mal, se bat bien et ne pense à rien.

Après le Pirée.

Le bateau russe qui nous conduit à Alexandrie, où nous prendrons un autre bateau pour Jaffa, fait escale aux Dardanelles, à Smyrne, au Pirée et en Crète. Partout il a chargé une grande quantité de marchandises et un grand nombre de passagers, surtout de passagers de pont, qui constituent une exposition ethnographique des plus complètes. Nous voyons dormir sur des nattes ou des matelas, se grouper ou se fuir, se quereller, se mépriser, parler, rire et manger, les représentants de toutes les races du monde méditerranéen.

Six Bédouins, servis par deux esclaves noirs, rêvent, boivent du café sur le gaillard d'avant, et ne

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sortent de leur silence que pour psalmodier la prière, trois fois le jour, tournés vers La Mecque; les domestiques turques de princesses égyptiennes invisibles bavardent sur le plancher de l'entrepont, et se lèvent et passent dans les couloirs des cabines, portant des plateaux chargés de sucreries; des infirmières russes, voilées de blanc, vêtues de noir avec une croix de Genève rouge sur la poitrine, apparaissent quelquefois, sortant je ne sais d'où; elles se rendent à Jérusalem, où vont aussi des moujiks pèlerins; des Grecs, lorsque la nuit est venue et qu'on ne peut plus voir les visages, chantent des chansons de Mitylène et de Chio; des Arméniens, des Albanais, des Monténégrins; des nègres occupent les moindres coins du plancher et s'y créent des quartiers, selon l'inévitable instinct, quartiers de quelques heures, limités et défendus par des murailles de tapis, de provisions et de vêtements.

Les cabines de première et de seconde classe sont partagées entre des Grecs, des Autrichiens, des Allemands, des Anglais, des Russes, et cinq ou six Français . Là encore, les races ne se mêlent guère. Et je ne songerais pas à m'en étonner, si le voisinage de l'Orient, et d'un certain Orient, n'ajoutait quelque chose à une réserve toute naturelle, entre inconnus qui n'ont de commun que l'itinéraire du bateau. Le paysage influe un peu sur eux : c'est Constantinople que nous avons laissée derrière nous; la Grèce, où il y avait la guerre hier; la Crète, qui n'a pas encore la

paix aujourd'hui ; l'Egypte; la Palestine et la Syrie. vers lesquelles nous courons. Les hommes, même les plus ignorants du détail des questions politiques, sentent que leurs intérêts nationaux sont en jeu dans ces régions du vieux monde où la gloire n'a pas cessé de se faire et de se défaire, depuis les temps anciens. Us pensent aux luttes d'influence engagées sur tant de points, et plus vives que jamais. En ce moment surtout, ils pensent à la primauté jalousée de la France en Terre sainte; et je suis sûr que, sur ce paquebot de la fin du xixme siècle, comme sur les nefs qui transportaient les contemporains de saint Louis, des voyageurs de langues diverses rêvent à la royauté de Jérusalem.

Il n'est pas besoin, pour faire ce rêve-là, d'espérer pour soi-même la couronne de Baudouin, dAmaury et de Guy de Lusignan. Les moujiks très primitifs et très humbles que j'aperçois là-bas le font assurément pour leur nation; ils voient la sainte Russie maîtresse du berceau et du tombeau du Christ. Ils ne souhaitent point pour elle une plus grande gloire. Eux, et des milliers de paysans comme eux, sont aidés, dans leur pèlerinage, par la puissante Société russe de Palestine, à la tête de laquelle se trouve, si je ne me trompe, le grand-duc Serge,

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Des conditions tout à fait exceptionnelles leur sont offertes pour le voyage, et les déterminent à l'entreprendre. Ceux-ci viennent par exemple des environs de Saint-Pétersbourg et de Moscou. Ils ont traversé presque toute la Russie d'Europe, la mer Noire, la Méditerranée, et cet immense trajet, aller et retour, ne leur coûte pas quarante roubles. Le billet qu'on leur a délivré est valable pendant un an. Ils ont emporté quelques provisions; ils en achètent dans les ports; en Palestine ils seront secourus par des œuvres largement dotées, ou bien ils vivront sur les petites économies qu'on avait amassées en vue de l'unique voyage désiré. Ils rapporteront le souvenir des Lieux saints dans les plus petits villages de chez eux, et, sans le savoir, ils seront les auxiliaires de la politique russe, qui combat résolument la noire en Palestine, et qu'on dit. en ce moment, particulièrement active. Certes, les dangers ne manquent pas qui menacent notre influence ! Il y a le danger russe, ancien déjà et que l'amitié des deux pays n'a pas écarté; il y a le danger allemand, que nous pourrons juger tout à l'heure; il y a le plus grand de tous, et c'est, le danger français. Nous nous désespérons si vite ! Nous avons tant besoin d'exagérer le mal que nous avons laissé faire, et tant de disposition à tout abandonner quand nous voyons nos fautes! Des fautes, nous en avons commis, et ceux qui en douteraient n'auraient qu'à interroger ces populations des rives de la Méditerranée, habituées à

considérer la France comme l'arbitre, la nation juste qu'on n'invoque pas en vain, celle qui n'a pas peur de s'exposer pour les faibles et qui ne demande rien pour son payement. La France, on l'a appelée, et elle n'est pas venue. Il en est resté, dans l'esprit des Orientaux, un étonnement que l'on découvre sans peine, et partout, et dès le premier pas. Mais on constate, du même coup, que rien n'est perdu, qu'une hésitation n'a pu compromettre des droits séculaires, que notre nom est encore intact, aimé ou redouté entre tous.

Je me rappellerai toujours le mot qui fut dit à l'un de mes compagnons de voyage, à Smyrne. Nous débarquions, pour quelques heures, ayant à la main le passeport délivré par le Sultan et nécessaire à qui veut faire le moindre déplacement en ce pays. Un fonctionnaire turc examinait le papier, à mesure que nous défilions devant les bureaux de la douane, et lisait, à demi-voix, la liste des pays que nous avions l'autorisation de visiter : Crète, Egypte, Palestine, Syrie. Par-dessus son épaule, un autre Turc, homme du peuple, regardait. Lorsque mon compagnon passa, un Français vif et de bonne humeur :

— Tu vas en Palestine ? demanda le Turc.

— Mais oui.

— Tu verras l'empereur des Allemands ?

— Sans doute.

L'homme fit un geste de mépris en désignant la

petite troupe que nous formions, une vingtaine depersonnes de toutes nations, et répartit :

— Quand votre Président viendra, toute l'Europe viendra !

Et ses mains se mirent en corbeille, pour signifier la multitude.

Après la Crète, 22 octobre.

Nous venons de débarquer, par faveur, à Rétimo, et d'être reçus, cinq ou six Français et autant d'Allemands, par l'amiral commandant l'escadre russe. Et cette promenade, dans la ville encore occupée par les soldats turcs, protégée par nos alliés et guettée de loin par les chrétiens insurgés, a été trop intéressante, elle nous a permis de voir un coin de la terre trop souvent nommé, depuis des années, dans les dépêches des agences, pour que je ne renonce pas à ma résolution de ne parler ici que du voyage de l'empereur Guillaume II en Orient.

Ce matin, au jour, nous mouillons dans la baie de Rétimo, au milieu de cinq bâtiments russes : le cuirassé Alexandre II, un aviso cuirassé, un croiseur, une canonnière et un torpilleur, disposés en ordre de combat devant une vieille forteresse turque, qui domine un promontoire de roches fauves. Les pierres de la forteresse, qui doit dater du temps de Venise, ont pris elles-mêmes le ton des roches voisines ; les murs, les créneaux coiffés de petites coupoles rondes semblent sculptés dans la falaise qui les porte depuis des siècles. Du côté de la terre, le promontoire s'ar-

rête brusquement, à pic, et, au-dessous, occupant i'espècede fossé qui le sépare des premières pentes des montagnes, s'étend une ville dont nous ne voyons guère que les blocs roses ou bleus, dans le limpide matin. Les lorgnettes sont braquées sur la jetée du port.

— L'évacuation n'est pas faite, dit quelqu'un, je vois des soldats turcs ! Que ce serait curieux de descendre !

Une demi-heure plus tard, l'amiral Skrydloff, averti par le correspondant russe du Svet, nous envoyait obligeamment un canot à vapeur. Notre confrère russe et les Français présents y montaient, prenaient au passage l'amiral, qui a mis son pavillon à bord de la canonnière Danietz, et nous nous dirigions sur Rétimo. En arrière de la ville, comme un éventail dont elle serait la charnière, des montagnes dentelées, nues, sans un arbre, belles seulement de la beauté de la lumière qui les enveloppe, les fouille, se brise sur toutes les surfaces, atteint par les reflets ce qu'elle ne peut toucher directement, et réduit les ombres à n'être plus que des traces violettes dans de l'or rouge. C'est un des points les plus arides de cette île immense qui en a de charmants. Un de mes amis me raconte qu'il a vécu pendant des semaines en Crète, au printemps; qu'il y a des vallées d'une fécondité

rare, des vignes, des oliviers aussi robustes que ceux de la Sicile, des bois de lauriers-roses bordés par des genêts, et tant de fleurs odorantes qu'on ne peut s'asseoir ou se coucher sans être étourdi par le parfum du sol.

— Messieurs, — nous dit l'amiral, qui parle français avec le calme de ceux qui pèsent leurs mots au trébuchet et n'en laissent passer que de bons, — soyez les bienvenus dans notre petit coin de Russie.

Il dit fort bien ce qu'il veut dire. Le piquet de garde présente les armes :

— Bonjour, mes enfants !

Alors, tous ensemble, articulant fortement les syllabes, selon la formule réglementaire, ils répondent :

— Que votre santé soit prospère, Excellence ! Deux colonels se joignent à nous. Leurs tuniques

blanches à boutons d'or ne paraissent pas étrangères dans cet Orient lumineux. Ils parlent fort bien le français, eux aussi, et nous montrent, avec un peu de fierté, cette région confiée à la garde de la Russie, et où le sang n'a pas coulé. Les boutiques sont ouvertes, boutiques turques ou grecques. On travaille, on achète, on dort. Il n'y a pas la même animation que dans les villes où la campagne peut entrer librement, La campagne, ici, est en armes. Les paysans avec leurs fusils, tiennent les montagnes à six kilomètres des portes de Rétimo. A peine avons-nous vu deux ou trois d'entre eux,

vêtus de bleu sombre, pantalon bouffant, veste courte, mouchoir noué autour de la tête, trotter dans les rues, sur un âne chargé de provisions. Ils saluent l'amiral sans quitter leur air sombre. Les soldats turcs saluent aussi. Ils sont assis devant les portes, par petits groupes, et la joie est visible sur leurs visages jeunes. C'est que les malheureux vont enfin retrouver leur pays natal, après sept années d'exil, sept années de service militaire dont trois tout à fait imprévues et illégales. On ne les a jamais payés. Ils ne recevront pas l'arriéré de leur solde. Mais, que leur importe? Ils partent. Ils ont reçu le fameux passeport, le teskêré, qu'ils ont renfermé tous dans un étui de métal, pareil à un étui à cigarettes, nickelé, orné de glaces, de verroteries, de tleurs peintes, et ils le regardent pendre à leur cou, au bout d'un galon d'argent.

Les rues de Rétimo rappellent en même temps les villes italiennes, à cause des façades peintes et de certains toits avançants, et les villes turques à cause des moucharabiés. Elles sont d'une propreté qui n'a rien d'oriental. Les Russes Font exigée et obtenu^. Nous passons devant des postes de soldats russes établis dans des maisons, devant des boulangeries militaires, devant des soldats isolés qui attendent un ordre ou qui reviennent au port. Et toujours le saLut

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cordial du chef s'en va vers eux, le premier : « Bonjour, mes enfants ! »

— Ils ne seraient pas contents si je ne leur disais rien, nous explique l'amiral ; ils croiraient que j'ai quelque chose à leur reprocher, qu'ils n'avaient pas bonne tenue, et ils seraient tristes pour le reste du jour.

Cette formule de salut, bien connue et cependant émouvante à entendre, comme tout ce qui porte en soi un peu de fraternité humaine, est indicative d'une méthode, et je préfère dire du génie d'une race. Dans cette ville qui est en état de siège, où, sur un signe, à la moindre alerte, les obus pleuvraient, les Russes cherchent à se faire aimer. Ils se montrent familiers avec les gens qu'ils gouvernent. H faut avoir vu l'amiral Skrydloff arrêter un petit marchand grec qui se glissait, effaré, le long des murailles : « Regardez-le bien, messieurs; un homme excellent, un homme d'ordre, qui nous a beaucoup servi; il s'appelle Un Tel » ; il faut l'avoir vu mettre la main sur l'épaule d'un lieutenant turc, ou nous présenter le balayeur municipal de Rétimo, fonctionnaire inédit jusque-là, précieux, qu'il est bon d'honorer devant la population. Ce bonhomme un Levantin quelconque, frisé, balayait dans une rue perpendiculaire à celle que nous suivions. L'amiral se détourne, marche vers lui, lui donne une petite tape d'amitié :

— Messieurs, voilà un travailleur qui gagne bien

scs journées. Il est à nous, nous lui avons donné cette marque pour prouver qu'il est à notre service.

Et le balayeur, très fier et très confus, contemplait le petit chevron de laine rouge cousu sur sa manche.

Tout cela était fait pour la Russie, et très bien fait. Je n'ai pas pu, en assistant à ces petites scènes répétées, ne pas songer aux récits des voyageurs qui ont traversé l'Asie, et qui racontent les procédés de pénétration des Russes, les postes avancés chargés de conquérir les sympathies des villages, la douceur dissimulant la force, la patte de l'ours cachant ses griffes.

Nous montons vers la citadelle. Au bout des ruelles, quelquefois, se lève un palmier, une treille, d'un relief et d'une immobilité de sculpture dans la grande lumière. Une chapelle bleue, à droite, où nous entrons, vient d'être construite par les Franciscains italiens. Depuis quelque temps déjà, des voyageurs allemands et anglais se sont joints à nous. Les nations se photographient- les unes les autres. La courtoisie est générale, l'expansion aussi. On ne pense pas à la Palestine. Le soleil est ardent sur les pentes rocheuses. Nous entrons dans la forteresse, vaste mu* raille enveloppant une crête de rochers et cachant un village en ruine. Là vivaient cinq cents bachi-bouzoucks. Aujourd'hui, il y a dans l'enceinte cinq soldats russes qui gardent le drapeau, et mille hommes de troupes turques, désarmés, qui attendent l'heure

de l'embarquement. Je n'ai vu qu'un soldat turc armé d'un fusil. Il se promenait autour du seul canon moderne qui existe dans le fort, une grosse pièce habillée de toile.

— Krupp, quinze centimètres, a dit un Allemand derrière moi.

C'était vrai. Quelques hommes souffraient de la fièvre. La plupart avaient cet air de gaieté que nous avions remarqué en bas, des vêtements usés, des souliers en lambeaux, et le teskéré pendu au cou. Au milieu d'eux, sur la demande de l'amiral, nous avons vu s'avancer, tout à coup, le pacha, en veste blanche et coiffé du fez. Je le plaignais de tout mon cœur. C'était un gros homme, à figure de soldat, les traits larges et creusés de rides droites. Il sauva sa dignité, en cette circonstance douloureuse, par l'obéissance passive, très simple, pas dramatisée. Il fit ce qu'on lui demandait ; il nous montra de vieux canons vénitiens, ciselés comme des vases, et où les Turcs avaient effacé à la lime l'image du lion de saint Marc ; il nous accompagna jusqu'au quai ; il prit congé de nous avec une poignée de main.

Au moment où le canot se détachait de la rive, un des colonels qui étaient avec nous eut un mot d'esprit cruel, mais dit avec tant de bonhomie î

— Pacha, dit-il, ne vous inquiétez pas : je reviens, je reviens !

Nous quittâmes la ville. Les petites maisons diminuèrent, fondirent leurs nuances, devinrent, au pied des collines fauves, comme une grappe oubliée. La baleinière accosta le paquebot, où tout finit, selon l'usage, par du Champagne et par des toasts.

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