L'ARRIVÉE AU CAMP
Jérusalem, 29 octobre.
Jérusalem pivoisée ! CeMe ville, seule entre toutes, près les douleurs qu'elle a vues, ne devrait pas connaître la trivialité de nos fêtes publiques, le lampion, le drapeau et le transparent. Seuls, les ornements sacrés lui conviennent. Elle parle et elle pleure par toutes ses pierres. Et voici qu'on l'a travestie. Personne sans doute ne l'a demandé, mais personne non plus ne l'a empêché. L'œuvre est faite. Et pour ceux qui la jugent en elle-même et ne sentent pas autre chose, elle est peut-être bien faite. Il y a des drapeaux allemands partout. Us abondent, mêlés à des drapeaux turcs, dans les quartiers nouveaux en dehors des murs, sur les enseignes des
l'arrivée au camp 371
boutiques, aux balcons. Devant les portes des orphelinats anglais, des banderoles sont jetées en travers de la rue : « Welcome ». A l'endroit où la route par où doit arriver l'Empereur commence à descendre vers la porte de Jaffa, un premier arc de triomphe s'élève. Il a été construit par les Israélites dont le faubourg est peuplé, et on peut y lire cette inscription, en hébreu et en allemand : « Guillaume II — Augusta- Victoria ; soit béni celui qui vient au nom de l'Éternel; nous le saluons sur le seuil de la maison de l'Éternel ». Plus loin, c'est l'arc de triomphe de la municipalité : deux minarets en bois, reliés par une voûte. Plus loin des poteaux enguirlandés de buis et de branches de sapin. Plus loin encore, comme la porte de Jaffa était un peu trop étroite et que le cortège aurait eu quelque peine à y passer dans la formation prévue, on a démoli un bout de rempart, — un simple mur de raccordement il est vrai, et de date récente, — et on a fait une avenue large pour pénétrer dans les ruelles tournantes. La caserne était tout proche : on l'a repeinte. Les soldats turcs l'ont même décorée. Sur la façade, s'étale la plus étrange et la plus naïve des panoplies : deux petit canons noirs accrochés à trois mètres en l'air, des fusils, des haches, des tambours, des clairons privés d'embouchure, quelques cornets à pistons, et, posés sur une étagère, parmi ces objets guerriers, trois livres reliés dont le titre échappe. Hélas ! et quand on s'avance encore dans la ville, l'élonncmcnt douloureux aug-
mente. Je visite le Cénacle : les musulmans ont badigeonné les colonnes en bleu et les chapiteaux en brun foncé. Je traverse la merveille pittoresque de Jérusalem, la vaste esplanade où était bâti le Temple, où se dressent aujourd'hui, parmi les oliviers, les cyprès et les ruines, les deux mosquées d'Omar et de El Axa, et j'aperçois, près de ces monuments célèbres, plusieurs portiques auxquels le temps et le soleil avaient donné cette teinte de poussière dorée qui est noble et qui harmonise ici toutes choses : les portiques ont reçu trois couches de couleur chocolat.
D'autres restaurations sont plus heureuses. Les routes ont été refaites. L'une d'elles, à l'orient de la ville, court sur la crête du mont des Oliviers, jusqu'à ce couvent russe d'où la vue est admirable sur l'escalier de plateaux sans une herbe, terre rouge et rochers gris, qui descendent à la mer Morte. On l'a réparée, non pour des années ou des mois, mais pour un jour. Une couche de pierre friable a été répandue sur le sol. Comme la température est demeurée extrêmement élevée et qu'il n'a pas plu depuis un temps très long, les voitures impériales ne creuseront que de petites ornières, et elles passeront. C'est tout ce qu'on a voulu. Demain pourra ressembler à hier ; demaiu les fellahs et les chameaux réquisitionnés reprendront leurs travaux ordinaires; les fondrières des chemins feront faire aux caravanes un détour à travers champs. Aujourd'hui seul importe. Toutes les innovations sont tentées à la fois :
l'arrivée au camp 373
il y a une voirie ; des poteanv «e lèvent de loin en loin, auxquels on va suspendre des lampes pour éclairer les rues ; les quartiers les plus abandonnés sont nettoyés et balayés ; la municipalité a même ordonné l'arrosage des grandes routes. Et c'est le spectacle le plus amusant du monde que celui de cette opération insolite. Des fellahs en guenilles montent les pentes, portant en bandoulière une peau de bouc remplie d'eau. L'animal semble vivre encore sur leur dos. Es tiennent dans la main droite une des pattes de devant ; les pattes de derrière, gonflées et suintantes, s'agitent par-dessus leur tête. Arrivés à l'endroit où la poussière est bien blanche et bien épaisse, les arroseurs publics délient un des pieds du bouc, et un gros jet court s'échappe, soulevant un nuage et laissant du mortier derrière eux. Alors ils brandissent la peau vide, en signe de triomphe, et redescendent à la fontaine.
La foule s'étonne et s'émerveille de tant de préparatifs. Elle est presque toute dehors. Un millier d'Allemands et quelques Anglais la parcourent et la divisent incessamment, à pied, à âne, à cheval, en voiture. Ils ont organisé des caravanes qui se croisent et se saluent; ils sont les maîtres de la ville, pour un jour...
Cependant, dès qu'on sort des faubourgs qui ressemblent à tant d'autres, dès qu'on entre dans la vraie cité qu'entourent les murailles crénelées et
374 CROQUIS d'orient
flanquées de tours, l'ineffaçable grandeur triste de Jérusalem saisit encore l'âme. Les petites flammes multicolores ne peuvent chasser l'unique pensée qui habite cette ville, toute de reliques et de sanctuaires ; elles ne peuvent égayer ces rues, dont plusieurs, toujours voisines, toujours présentes, s'appellent la Voie Douloureuse.
J'ai pu visiter le camp de l'Empereur dont l'accès est très sévèrement gardé. Il n'est pas établi sur une des collines qui meuvent en tous sens leurs pentes autour de Jérusalem, et d'où la vue eût été belle, mais dans un faubourg, au Nord, et sur un terrain sans horizon. La raison se devine. L'Empereur a voulu planter sa tente sur un sol allemand, et il a rejeté toute autre proposition. C'est donc autour de la villa d'un Russe naturalisé Allemand que l'Empereur et sa suite vont habiter, dans un jardin planté d'oliviers, bordé d'un côté par une rue, des trois autres par des maisons ou par des murs . Les tentes sont blanches, doublées d'étoffes de coton à grands dessins arabes, et disposées symétriquement entre les rangées d'arbres. A gauche seulement, on aperçoit deux grandes tentes vertes, parmi les blanches, et juste en face, de l'autre côté d'une allée, des baraquements vert d'eau. Les tentes vertes, envoyées par le Sultan, donnent seules l'impression d'une re-
l'arrivée au camp 375
cherche d'art et de luxe. A l'intérieur elles sont tendues de soie rouge. La plus grande surtout, qui servira de salon, est d'un haut goût oriental, avec ses draperies et ses divans brochés d'or, ses meubles de Damas incrustés d'ivoire, ses glaces et ses petites fenêtres, grillées à la façon des moucharabiés, qui ouvrent sur le demi-jour d'un chemin de ronde. Il a paru plus élégant à l'Empereur, — dans le sens latin du mot, — de loger sous un toit et entre des murs de carton et de se contenter du mobilier le plus simple. Ses appartements se composent d'un cabinet de travail tapissé de papier peint représentant des aigles, mais sans aucune tenture, sans rideaux, ni fauteuils, ni bibelots; d'une petite chambre à coucher avec un lit de cuivre doré, et d'une salle de bain.
Les appartements de l'Impératrice font suite et sont exactement semblables. Et c'est tout le palais de ce puissant souverain, qui pourrait bien, en cette circonstance, avoir fait une trouvaille de soldat et d'artiste.
Voilà le cadre où vont se jouer les actes, assez nombreux, d'une pièce dont on ne saurait prédire encore le caractère ni le dénouement. Et voici le lever du rideau : l'arrivée à Jérusalem.
Il est dix heures du matin. Le soleil échauffant les
roches, les murs en pierres sèches, la poussière deschemins que la nuit n'avait guère refroidis, rend pénible la moindre marche. J'entends un Allemand dire, à côté de moi :
— Comment l'Impératrice va-t-elle pouvoir supporter cette étape de Bab-el-Ouad à Jérusalem?
Les terrasses des maisons dans les faubourgs, les champs pierreux qui bordent la route dans la campagne sont couverts de groupes de curieux, coiffés et vêtus de toutes les façons dont on se coiffe et dont on se vêt depuis les Balkans jusqu'aux déserts de l'Arabie. Je me fais conduire, avec un ami, à trois kilomètres de la ville, sur une crête de rocher d'où il sera possible d'apercevoir, d'un seul regard, toute la caravane déployée. Le chemin de Jaffa contourne la colline, à quelques mètres au-dessous de nous. Au delà, c'est une vallée profonde, une sorte de précipice, au fond duquel un village dort, comme un jeu de dés blancs, et que ferment au loin des pentes violacées, très raides, très amples, couronnées d'un petit minaret.
Des mulets innombrables passent, chargés de bagages. Puis une bande de moukres arabes se précipitent en fantasia, sans ordre, s'amusant à se devancer les uns les autres. Puis, au détour de a colline, un piquet de cavalerie apparaît, ce sont des gendarmes turcs, sabre au clair, que suivent des lanciers ; et la flamme des lances tremble sur le fond nu des montagnes. Un peu en arrière, seuls sur le
l'arrivée au camp 377
ruban de poussière qui est la route et dont le dessin, maintenant, flotte un peu dans le vent, deux cavaliers de belle mine, l'un coiffé du casque à pointe, vêtu d'une tunique de toile cachou, d'une culotte de même étoffe à bande rouge, l'autre drapé dans un burnous de toile blanche: un aide de camp et le grand écuyer. Ils dépassent le promontoire de roches où je me trouve. Et nous étudions encore leurs costumes, quand l'Empereur et l'Impératrice s'avancent, signalés par un murmure de la foule. Ils marchent au premier rang d'un carré de cavaliers portant l'uniforme cachou avec les insignes du grade, et le casque allemand, de même couleur. L'Empereur a deux officiers au moins à sa droite, comme l'Impératrice en a deux à sa gauche. Il monte un cheval gris. Bien qu'il soit à quelques pas de moi, je ne découvre de son visage que le menton rude, et les deux moustaches menaçantes sous la visière. Un haïk de soie blanche l'enveloppe et cache à moitié le vêtement cachou et les molletières. L'impératrice, en amazone grise, salue aimablement. Pour s'abriter du soleil torride, elle a une ombrelle, un chapeau de paille en forme de cloche, des voiles. Je vois cette blancheur s'incliner à droite et à gauche. Mais l'Empereur reste la tête haute et levée vers Jérusalem étincelante. Quand des cris montent vers lui, poussés par les fellahs qui couvrent les murs bas, il porte deux doigts à son casque. Le cortège, en ce moment, je le dis sans aucun
378 croquis d'orient
parti pris, n'éveille aucune idée de majesté impériale. N'était ce cavalier énigmatique, casqué d'or, un peu trop fier pour un touriste, on pourrait croire que c'est là un peloton de pèlerins coloniaux, venus d'un pays où les hommes sont de grande taille, un peu gros, un peu sanguins.
La suite est franchement drôle. Tout ce que les rives du Cédron et du Jourdain connaissent de vieux landaus, tous les chars à bancs retour du désert, tous les breaks dont les côtes de Palestine ont éprouvé les ressorts, emportent au petit trot des voyageurs en veston, en burnous, en toile d'uniforme, des zouaves de la garde impériale turque, vêtus de bleu, turbannés de vert, qui se couchent sur les coussins et laissent le canon de leur fusil pendre sur le marchepied. Les chevaux ont promené l'univers. Quelques-uns, attachés par le licol à la capote d'une voiture, varient la iile indienne des fiacres officiels.
Mais le spectacle, tout à l'heure, sera sans doute bien différent. L'Empereur approche de son camp. Il va revêtir, pour entrer à Jérusalem et visiter le Saint Sépulcre, le « costume spécial » dont les journaux ont parlé, mais que personne n'a vu. Xous allons entrer dans le cycle d'or et d'argent. Et les aigles vont monter sur les casques. En attendant, c'est un royaume de poussière qu'il faut traverser pour rentrer à Jérusalem. La campagne est toute blanche aux deux bords de la route. La chaleur souffle de partout. Des acclamations, qui 9'éloignent
l'arrivée au camp 379
et s'éteignent vers la gauche, indiquent la fin du premier acte et le changement prochain de décor.
Et tandis que je reviens, je compte au-dessus de Jérusalem, sur la terrasse de vingt grandes maisons, hôpitaux, couvents, orphelinats, écoles, vingt drapeaux isolés, bleus, blancs, rouges, qui flottent comme les autres, mais qui disent autre chose. C'est bien leur droit.
Jérusalem, 29 octobre.
A trois heures et demie, l'Empereur et l'Impératrice traversent à pied la place du Saint-Sépulcre, gardée par les soldats turcs, et s'arrêtent sur le seuil même de l'église. La vieille basilique, en ce moment, présente un spectacle saisissant. Elle est à peu près vide. Je ne pense pas que cinquante fidèles y aient pénétré. Mais toutes les lampes et tous les cierges qu'elle possède sont allumés ; des coins de voûte, des fragments de peinture noircis par le temps, des détails de dix architectures sortent de l'ombre, où elles vont rentrer pour des années ; les clergés des différentes communions entourent la relique particulière dont ils ont la garde perpétuelle ou précaire :
les Coptes se devinent, tout au fond ; les Arméniens, dont c'est l'heure, veillent à côté du Tombeau ; les Grecs encadrent d'un mur de robes noires et de bonnets ronds la pierre de l'Onction ; tout près de la porte d'entrée, les Franciscains reçoivent l'empereur d'Allemagne. A leur tête, monseigneur Piavi, patriarche de Jérusalem, s'est avancé jusqu'à trois pas des souverains, et, avec la politesse pleine de nuances qui est celle des Italiens, avec une dignité, une émotion, une réserve, un désir de ne pas déplaire qui se fondent et se complètent, il prononce un discours de quelques minutes, en italien.
Je regarde le Kaiser allemand. Il n'a guère l'attitude ni le costume d'un pèlerin. Il porte une tunique grise, dont les manches ont des parements rouges à pattes d'argent, la culotte grise à bande rouge, les bottes jaunes montant au genou. Il a rejeté sur son épaule droite le long voile de gaze au bout duquel pend, sans qu'il ait besoin de le soutenir, le casque de métal au cimier légendaire. La main gauche touche la garde de l'épée, la main droite tient un jonc. Les yeux sont fixes et tout le masque est impassible.
Derrière le maître, les officiers et les dignitaires de la Cour que j'ai vus défiler sur la route. La plupart sont des géants, à barbe blonde ou grise, sanglés dans l'uniforme cachou, bottés, éperonnés ; un burnous d'étoffe légère leur tombe jusqu'aux pieds ; ils portent à la main ou à la ceinture une canne, un fouet de chasse, une jumelle, une gourde.
382 CROQUIS d'orient
L'appareil peut être militaire, mais j'avoue qu'il était au moins inattendu.
Quand monseigneur Piavi a eu cessé de parler, l'Empereur lui a serré la main, et s'est avancé jusqu'à la pierre de l'Onction, qui se trouve en face de la porte. Là, discours du patriarche grec et nouvelle poignée de main. A l'entrée du Tombeau, discours du patriarche arménien, suivi de la même réponse. Puis l'Impératrice pénètre la première dans l'étroite chapelle. Quand elle reparaît, quelques instants plus tard, avec l'Empereur, j'entends deux mots qu'un officier répond à mon voisin :
— Qu'a-t-il fait ?
— Un signe de croix.
Alors c'est une visite rapide aux reliques les plus célèbres que renferme la basilique, une série d'explications fournies en diverses langues par les gardiens jaloux de ces richesses chrétiennes, et reçues avec la même impassibilité. Sauf un moment, quand il s'est entretenu avec les Franciscains, dont quelquesuns sont Allemands, l'Empereur n'a pas souri et n'a pas changé d'expression.
30 octobre.
Même observation, ce matin, à Bethléem, et même cortège. Le paysage seul différait, et il était charmant. Sous la lumière parfaitement pure, la ville
étendait en croissant ses maisons parmi les oliviers. Dans ce pays désolé, elle a gardé autour d'elle un peu de verdure, un peu d'ombre, un peu de joie. S s fWnmes sont réputées comme les plus jolies de la Palestine. Elles portent le hennin, elles ont le teint rose, elles ne se voilent pas le visage, étant presque toutes chrétiennes. Et nous qui n'avions ni souci impérial ni calcul, nous admirions, sur les vieux remparts, sur les vieilles terrasses, ces groupes de jeunes filles et de jeunes femmes qui se penchaient, étonnées, pour voir passer un roi et une reine.
iMais ce soir, l'énigme a été en partie découverte. Je n'ai pas assisté à la scène que je vais dire; un de mes amis vient de me la raconter, et elle semble bien permettre l'explication qu'il en donnait.
L'Emp3reur, — infatigable, — et l'Impératrice s'étaient rendus, un peu avant le coucher du soleil, sur le mont des Oliviers. La foule n'avait pu les suivre. Quand mon âmi entra, un peu au hasard, dans l'enceinte du couvent russe qui domine d'un cAté Jérusalem et de l'autre la vallée lointaine du Jourdain et la mer Morte, il aperçut les deux souverains assis sur des fauteuils, dehors, et tournés vers la ville. Derrière eux se tenaient des personnes de la Cour. En avant, à quelques pas, debout, un pasteur prêchait. Et lorsque le prêche fut achevé, l'Empereur, d'un très beau geste, tout à coup, plia
384 croquis d'orient
un genou, enleva son casque, s'inclina, et, en face de Jérusalem, se mit à prier.
— Croyez bien, me disait mon ami, que cette différence d'attitude entre le matin et le soir ne vient pas d'une différence de sentiments, mais d'une volonté maîtresse d'elle-même et réfléchie. L'Empereur veut se montrer ici prince protestant. Il agira en prince protestant. Ce qu'on a appelé son mysticisme, et ce que je crois être une foi sincère, s'affirmera en plein air ou dans le temple qu'il consacre demain. Et, pour ne pas froisser ses sujets catholiques, il aura recours au système des compensations.
31 octobre.
Mon ami avait raison. Je sors de ce temple du Sauveur que Guillaume II vient d'ouvri au culte, et si, à d'autres égards, j'ai pu en ressentir une tristesse, je dois dire que la cérémonie a été belle, digne d'un prince et digne d'une grande nation.
J'ai vu là un cortège vraiment royal, où se mêlaient les uniformes de la marine et de l'armée allemandes, les robes des pasteurs, la chasuble et la collerette tuyautée de l'évêque de Salisbury, les tuniques rouges de deux officiers anglais, autour de l'Empereur, qui avait la cuirasse dorée et, couvrant les épaules, retombant à larges plis sur les bras, un manteau de soie blanche brochée d'or, qui tenait à la fois du burnous arabe et de la chape d'église. J'ai vu
LES JOURNÉES DE JÉRUSALEM 38o
l'assistance, très nombreuse, et presque entièrement allemande, chanter d'un seul élan, avec gravité, les chants que désignait une feuille distribuée à l'avance. J'ai vu l'Empereur, vers la fin du service, se lever du fauteuil où il était assis, en face de la chaire, s'avancer tout seul vers l'autel, demeurer assez longtemps incliné devant le crucifix, puis se retourner vers ceux qui représentaient l'Allemagne, et lire à haute voix un acte de prise de possession et de consécration religieuse.
Il y avait là une grandeur indéniable. Je la sentais et je sentais en même temps que tout cela était fait contre nous, contre l'influence catholique et française, contre la tradition, contre le vieux droit et le vieil honneur de chez nous, qu'on a crus désertés.
Et., en vér^jâ^il n'en e^krien. #é|mis cincf jours que je parcourrfljérasalem dans tous. les sens, et que j'interroge les pierres,, et les hommes, et les livres, je m'étonne, non pa^&.'îi^bre de souvenirs français que renferme ce pays; — tant de nos aïeux lui ont donné leur effort ou leur vie ! — mais du nombre d'oeuvres vivantes, puissantes et bien françaises qu'il compte. Elles n'ont pas les ressources des établissements russes ou des missions allemandes, mais il est juste d'ajouter qu'elles n'ont jamais été aban-
386 croquis d'orient
données par nos gouvernements ; qu'elles possèdent aujourd'hui plus d'élèves, plus d'influence qu'elles n'en ont jamais eu, et que le miracle à faire ne consiste pas à ressusciter un mort, mais à soutenir sans faiblesse, sans arrêt, contre des concurrences étrangères devenues redoutables et pressantes, tous ceux, quels qu'ils soient, qui répandent en Orient le nom de la France.
Guillaume II les a comptés, lui aussi, les petits drapeaux qui ne ressemblent pas aux autres, qui n'ont, pas de croissant sur leur rouge, ou de noir dans leurs trois couleurs. En arrivant au camp, un de ses premiers mots a été :
— La France a beaucoup de maisons ici, mais il y a place pour d'autres.
Il doit commencer à bien connaître Jérusalem. On le voit partout. Les troupes turques peu nombreuses, qui forment la haie sur son passage, ne cessent de courir d'une porte à l'autre et d'une église à une mosquée. Mais les pèlerins allemands sont déjà plus clairsemés dans la ville. Ils ont assisté au triomphe promis, et ils partent.
L'Empereur lui-même ne tardera pas à quitter Jérusalem pour Beyrouth. Il laissera derrière lui une colonie allemande plus confiante et plus audacieuse, des missions et des écoles nouvelles,
une idée de puissance dans les quelques esprits orientaux qui sont capables de calcul et de souvenirs.
Là est le danger pour nous.
Quant au menu peuple, au fellah qui vit de trois olives et d'un peu de riz, et qu'on voit rire quand il attache une sonnette neuve ou un collier de coquillages au cou de son chameau, je le crois moins sensible à l'honneur des visites souveraines. Elles lui coûtent trop de corvées. Son opinion me semble se rapprocher de celle que m'exprimait hier un conducteur de mules :
— Vois-tu, monsieur, disait-il, je ne sais pas encore si je le regretterai. Quand il sera parti, je ferai mes comptes. Et s'il m'a fait gagner beaucoup de napoléons, je désirerai voir l'empereur d'Autriche.
Jérusalem, 3 novembre.
Avant de quitter Jérusalem, et au moment où elle est encore traversée par le cortège allemand, je voudrais esquisser le portrait de deux religieux français, fameux en Palestine. Ils habitent en face l'un de l'autre, au nord de la ville, deux maisons hautes, bien bâties, faites pour durer et qui dureront.
J'entre dans un petit jardin où les fleurs d'automne qui peuvent se passer d'eau pendant six mois, — l'espèce en est rare, — fleurissent encore. Je monte un escalier de granit, et j'erre un peu dans les corridors, car c'est jour de fête, et l'école des Frères est en congé : personne ne passe, personne ne répond. Le
long des murs sont pendus des tableaux d'histoire naturelle, venus de France, les leçons de choses, naïves sous leur appareil scientifique, qu'on rencontre dans toutes nos écoles : c'est la baleine, monstre des mers; les «mammifères destructeurs d'insectes», parmi lesquels une mention spéciale est donnée à la musaraigne « qui ne vit que d'insectes , il ne faut pas la confondre avec la souris »; et les mollusques, et les vertébrés représentés par un pic et par une mésange. 0 courses d'enfance à travers la campagne, comme j'ignorais, au temps de liberté que vous me rappelez, le genre et l'espèce des bêtes dont je savais le vol, l'allure, le chant, le poil ou le plumage ! Comme j'étais incapable d'énumérer les « bois industriels », mais que je reconnaissais de loin un aulne d'avec un ormeau ! Il y a aussi des dessins d'anciens élèves, paysages, têtes aux deux crayons, groupes, fleurs et, au bas, des noms qui disent tout de suite en quel pays nous sommes et quelle œuvre de propagande est celle-ci : « Jean Habach, Bandali Farage, Benoît Morcos », et combien d'autres ! Dans un sous-sol où je m'égare, trois piliers gigantesques, conservés pieusement, comme ces meubles anciens qui ne servent pas, qui encombrent mais que l'on montre avec orgueil : trois piliers de la tour bâtie par Hérode Agrippa, quarante ans après Jésus-Christ, et du sommet de laquelle les historiens racontent qu'on apercevait les deux mers, la morte et la vivante.
390 CROQUIS d'orient
Je trouve enfin quelqu'un, et le supérieur des Frères me reçoit dans son salon.
J'ignore de quel pays il est originaire. Je n'ai pas pensé à le lui demander. Mais il doit être du Nord, il parle calmement, avec cette attention et cette netteté qui sont l'indice d'un homme action et d'un esprit clair. Pas de réticences, pas d'ambiguïté ; une franchise dont le visage s'est fait une lumière ; une politesse que rien ne souligne et que tout révèle. Physiquement, Frère Evagre ressemble, avec sa moustache tombante, sa longue barbiche blanche et carrée, ses pommettes solides, à un mandarin chinois qui serait très bon et très ami de l'Europe.
— C'est vous, mon Frère, qui avez fondé ce bel établissement ?
— Non, monsieur ; ce sont mes supérieurs.
— Par vous ?
— Il fallait bien quelqu'un. Je suis venu ici en 1874, comme diplomate, pour acheter un terrain. Deux ans plus tard j'y revenais comme maçon, et j'y suis resté depuis comme maître d'école. Notre institut n'avait alors aucune école dans ces pays-ci. Toutes sont de création récente. Nous en avons à présent à Jérusalem, à Bethléem, à Jaffa, à Nazareth, à Caïffa. Cette dernière a été fondée, je puis le dire, par H. Gambetta, en 1882. Vous souriez?
— Non, j'admire.
— En Syrie, monsieur, nous avons nos trois maisons de Beyrouth, avec cinq cents élèves ; nos
deux maisons de Tripoli d'Asie, avec trois cents élèves; notre maison de Latakieh, avec cent vingt. Tout cela vit, progresse, s'emplit. La Turquie nous laisse libres ; la France nous aide. Nous recevons des enfants de toutes les races et de toutes les confessions, des fils de fellahs et des fils de pachas, que la même confiance nous amène, des Turcs, des Grecs, des Juifs, des Coptes, des Arméniens. Nous leur apprenons le français. Et quand ils savent le français, iis aiment un peu la France, ils aiment un peu leurs maîtres, et, s'ils ne partagent pas notre foi, ils la respectent mieux.
— Mais alors, mon Frère, ce cri d'alarme que j'entends pousser? Quel danger menace notre influence?
— La concurrence acharnée , grandissante , effrayante des nations étrangères : les Russes, les Anglais, les Allemands...
La barbiche blanche du Frère Évagre s'agite en mesure, comme fait la barbe des sages, en tous pays, quand ils prononcent un jugement.
— Qu'est-ce que c'-est que de glaner, quand les autres moissonnent ? Savez-vous qu'à Jérusalem seulement il y a trente écoles de garçons? Savez-vous que, en Syrie, les moindres villages ont une école allemande, ou anglaise, ou russe, qui travaille contre nous ? Savez-vous qu'à Brou-Mana, dans le Liban, au mois d'août dernier, ils se sont réunis en congrès, deux cents instituteurs et institutrices, tous contre nous ?
392 croquis d'orient
Mais le Frère Évagre a prononcé un de ces mots, comme nous en avons tous, où nous renfermons un amour, un espoir, une vie. Il a dit : « Le Liban ». Il fixe sur moi son regard clair, où l'émotion se traduit en promesse d'action nouvelle, son regard qui ne me voit pas, mais qui voit la montagne là-bas, les petites maisons groupées dans la verdure des pentes, le champ, déjà désigné, où l'on rêve de bâtir l'école française, et les pupitres noirs, et les gamins coiffés de fez ou de turbans, ou d'un toupet teint et frisé, et qui rient de si bon cœur quand ils peuvent dire : « Bonjour, moussieu ! »
— Ah ! le Liban ! reprend-il ; si jamais un président de la République française y pouvait venir, le Liban s'illuminerait I Les montagnes descendraient ! Il y a des siècles qu'on lutte, là-bas, contre la France. Mais la France est dans le sang de ce peuple !
Et dans les yeux toujours calmes, toujours fermes du vieux serviteur de Dieu et de la France, une larme est montée, mais si petite, si vite retenue, qu'on aurait pu la prendre, en vérité, pour le sourire un peu trop brillant de deux yeux arabes.
Il est plus difficile de rencontrer Sœur Camomille. Si vous passez quelque jour à Jérusalem, dans le chemin qui va vers la porte de Damas en longeant les remparts, arrêtez-vous en haut de la colline,
devant un arbre qu'emprisonne une grille de fer. L'arbre, un térébinthe, n'a que la verdure que peut permettre le climat, des feuilles grêles, poussiéreuses sur un corps gigantesque. Aux premières heures de la journée, vous remarquerez, sous l'ombre grêle du térébinthe, une foule compacte, des gens assis, d'autre debout, tous attendant. Ne demandez pas alors Sœur Camomille, vous ne la verriez pas. Un peu plus tard, elle est sortie. Le soir seulement, quand la nuit tombe, si vous entrez, à gauche du térébinthe, dans une pharmacie d'hôpital meublée de vitrines et de bocaux, et que vous aperceviez une grosse bonne Sœur, réjouie, d'âge moyen, les sourcils fortement marqués, s'agitant avec allégresse, se taisant faute de compagnie, c'est elle 1 Abordez-la comme je l'ai fait, en demandant :
— Sœur Camomille ?
Elle vous répondra, d'une voix du Midi, chantante et qui jaillit :
— Pour vous servir !
Et la bouche qui a un petit duvet, et les yeux qui vous interrogent : «Est-ce une purge? un collyre? un vésicatoire? » et lesjoues pleines dans la prison du bonnet ruche prendront un air de fête. N'est-ce pas une fête de soigner, d'obliger, de guérir ou d'essayer, et de donner, dans un mortier, ces trois coups de pilon qui démangeaient la main? Elle est partie à dix-sept ans, pour assister et veiller les cholériques, dans l'île de Chypre. Puis on l'a envoyée en Pales-
394 CROQUIS d'orient
tine, et la voilà doyenne des Sœurs infirmières, avec vingt-trois ans de service, je crois, sous un climat qui use les autres et qui l'épargne.
— A quelle heure consultez-vous, Sœur Camomille?
— De sept à onze, mon cher monsieur. Ah ! les coquins, ce qu'ils sont nombreux ! Tous les jours, de deux à trois cents malades, sous notre arbre. Et pas que des fellahs ou des Arabes du désert : nous avons des gens très connus qui viennent là, des femmes d'effendis, des notables. Je consulte dans la salle à côté. Mais j'ai fait mettre un tourniquet pour qu'ils ne passent qu'un par un. Ils se jetaient tous ensemble ■quand j'ouvrais la porte. Et j'ai beau être solide, deux ou trois cents contre moi, c'est beaucoup I
Sœur Camomille, qui découpe une bande de toile, pour occuper ses mains, se reprend, et dit :
— Té, je me vante un peu ! Sur les trois cents, il y en a bien deux cents qui ont les yeux malades. En ce pays, la poussière, le soleil, le vent, la pluie, tout attaque les yeux. Deux de nos Sœurs sont en permanence sous l'arbre, pour laver les paupières, cautériser, panser. Les pauvres filles, elles ont du mal 1 Moi, je me réserve les autres cas, et, quand je suis embarrassée, je renvoie à notre médecin. Nous ne quittons pas le térébinthe ou ses environs avant onze heures.
— Vous distribuez des remèdes ?
— Je vous crois !
— Que vous faites payer T
— Jamais, monsieur ! En Palestine, les gens sont pauvres, même les effendis. C'est une habitude prise à l'Hôpital français : les malades ont pour rien le médecin et le remède.
— Et vous entretenez cinquante lits ?
— Oui, monsieur, Mais j'ai aussi ma distribution de l'après-midi. Ça c'est ma joie; c'est mon plaisir. Je sors tous les jours pour faire mon tour de ville. J'emmène avec moi un domestique qui porte un panier chargé de quinine, d'emplâtres, de tisanes, de drogues de toute sorte, et je m'en vais tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre. Si vous voyiez mes chers petits Arabes ! Et mes chers petits Juifs! Ils méconnaissent, ils accourent au-devant de moi. Je les aime ! je les aime ! Mais il en meurt, vous ne devinez pas combien ! Je suis leur maman, un peu. Jamais personne ne m'empêche de les approcher. J'entre dans les maisons, — sans frapper, comme vous pensez bien, — je tourne, je passe, je sors; les parents ne font même pas attention à moi : ça n'est que la sœur Camomille. Et je soigne les petits, qu'on ne soigne guère ici.
— Est-ce eux qui vous ont donné votre surnom ? Un léger haussement d'épaules, un franc rire qui
remue les glaces des vitrines et les filtres de papier gris posés sur les bouteilles :
— Ce sont les pèlerins. Au temps où les pèlerinages viennent de France, je monte à cheval, et je
396 croquis d'orient
m'en vais, avec une escorte, à Gaïffa. Je traverse la Samarie, je fais douze ou quatorze étapes, et, dans les montagnes du Carmel, je profite de mon passage pour cueillir des simples, de la menthe, du thym, des plantes que je connais et qui sont mon secret, et la fameuse camomille. Voulez-vous un sac de mes fleurs ? Elles guérissent tout.
La bonne grosse Sœur, prompte à se mouvoir comme à parler, courut chercher un sachet rose. Elle me l'offrit, comme aux malades du térébinthe, avec tant de bonhomie dans le geste, et de conviction dans le regard, et d'habitude de sourire en donnant, que je ne pus me retenir de lui demander :
— Sœur Camomille, d'où êtes-vous ?
La voix répondit, devenue plus méridionale au souvenir du pays :
— Vous ne le voyez pas ?
— De Marseille?
— Hélas ! non.
— De Toulouse?
Elle eut un retentissant :
— Oui , mon bon ! Rue Vélane 1
Et elle ajouta, en tournant les talons, drôlement :
— Le bon Dieu n'est-il pas partout ?
Les braves gens ! Et comment un pays qui a de tels serviteurs pourrait-il ne pas être aimé ?
Je descends la rue de l'Hôpital français, et au loin, vers la porte de Damas, le long de ces beaux remparts sarrasins qui luisent dans les soirs chauds comme une améthyste taillée, je découvre une file de choses noires en mouvement, une caravane rapide. C'est l'Empereur, celui qui n'établit son programme que demi-journée par demi-journée, qui surprend ses hôtes comme il surprend sa garde ; qui visite tout, les hommes et les choses, drapé dans son haïk, le visage rude et immobile, maître joueur que guide toujours, comme un touriste, un des deux rois du Nil, un des deux Cook, John ou Frank, fils de Thomas. On ne le regarde plus guère, dans les rues de Jérusalem. On l'y voit trop souvent. Mais le visiteur obstiné travaille, et ses caprices ont des raisons allemandes. Les nouvelles se succèdent. Il est revenu prier au mont des Oliviers. Il a acheté, pour les catholiques allemands, un petit champ près du Cénacle. Il crée une décoration de Palestine, une croix émaillée, que j'ai déjà vue sur la poitrine des marins du Hohenzollern et de plusieurs officiers de l'escorte. Tout à l'heure, il a, dit-on, distribué aux enfants des écoles germaniques des images ornées de sa signature manuscrite, afin que le nom de Guillaume II fût affiché partout, dans les maisons de riches et de pauvres, sur les collines de Sion.
398 croquis d'orient
La nuit tombe. Demain l'Empereur s'embarque. Demain les petits serviteurs vont redevenir les grands ouvriers. Et c'est pourquoi j'ai tenu, avant de quitter la ville, à citer l'exemple réconfortant de Frère Évagre et de Sœur Camomille.
6 novembre.
Nous laissons Beyrouth d'assez bon malin, car il f.iut dix heures de chemin de fer pour atteindre Damas. Le Hohenzollern est dans le port depuis hier ; mais le canon a eu beau tonner, les troupes ottomanes faire la haie tout le long du parcours prévu, la police s'échauffer, cravacher les curieux et poursuivre les chiens, les autorités tout en or préparer leur sourire, trois jeunes filles, une musulmane et deux élèves diaconesses, ai tendre avec de beaux bouquets qui se fanaient au soleil, l'Empereur n'est pas descendu à terre. Beyrouth, la très charmante Beyrouth, n'aura de lui qu'une visite rapide, et elle murmure.
400 CROQUIS d'orient
Des premières pentes du Liban que nous montons en lacet, j'aperçois le yacht impérial et les deux navires qui l'accompagnent, étincelants de blancheur parmi les bateaux de commerce, la ville qui diminue au bout d'une dentelure verte de la côte ; je vois aussi le fond de la baie où, en 1860, ce ne fut pas un prince allemand qui débarqua. Puis tout s'efface, au tournant d'une crête, Nous sommes dans le Liban, qu'on a pu dire nôtre, terre privilégiée, grâce à nous, dotée d'une constitution particulière, libre, heureuse et, par miracle, non ingrate.
Oui, aujourd'hui encore, le Liban se souvient de nous. Le train escalade des croupes rocheuses dont les flancs sont plantés de vignes en terrasses, ou bêchés et ensemencés en orge ; des pins, çà et là. marquent la place où furent des forêts ; la terre est soulevée en houles monstrueuses, d'une même teinte grise, qui se heurtent, se dépassent, se cachent, réapparaissent, vivent enfin de notre mouvement, et l'écume, là-haut, c'est tantôt une falaise, tantôt un village. Les Maronites, nos vieux amis, habitent là, sur des cimes. Ils ont reçu l'ordre de pavoiser leurs maisons, et beaucoup s'y sont refusés. L'Empereur sera reçu en grande pompe à la station d'Aley, mais il n'y verra pas beaucoup de représentants de la nation. Les évêques s'abstiennent, et ne figureront pas dans les cortèges officiels. Le patriarche, qui descend ordinairement de sa campagne, nid d'aigle dans les montagnes libanaises, vers le milieu d'octobre, a
prolongé son séjour, cette année, et continue de regarder les astres qui ne changent pas. On me raconte que c'est un vieil ascète, songeur comme tous les Orientaux, qui médite souvent sur nous, et qui, nous trouvant peu sages et nous aimant, dit quelquefois, les yeux abaissés vers la mer :
— Il faudra que j'aille dans ce grand Paris. Je les verrai, et je leur parlerai I
Ici encore la langue française est partout répandue ; les jeunes femmes du Liban, imitant celles de Beyrouth, s'habillent « à la franque », et c'est un plaisir d'entendre ce nom-là, qui revient souvent, comme le refrain d'une chanson d'aïeule...
La ligne est gardée par des troupes dont, ça et là, les tentes font une blancheur sur les pentes grises. Les braves Ottomans présentent les armes au train qui passe. Nous traversons, lentement, de hautes vallées, immenses, entourées de montagnes, déserts de guérets qui seront verts demain ; nous coupons l'une d'elles ; nous remontons jusqu'à un col de l'Ànti- Liban, et alors, commence une route merveilleuse : il y a de l'ombre. Mais ce n'est pas l'ombre des feuillages auxquels nous sommes habitués. Entre deux talus de montagnes fauves, dans une gorge qui tourne, les arbres se pressent autour d'une rivière aux eaux vives, le Barada, fleuve de Damas ; les abricotiers y sont grands comme des chênes ; les grenadiers cachent une dernière grenade parmi leurs feuilles rousses : les amandiers font une futaie avec
des noyers centenaires, et sous les branches, il y a des villages en fête. On devine bien, çà et là, deux petits bœufs qui traînent une charrue, c'est-à-dire un pieu, parmi ces jardins, mais la population est presque toute sur la route, ou sur les toits des maisons bâlies en terre ; depuis plusieurs jours les travaux sont abandonnés ; les Damasquins, qui n'ont jamais vu un empereur, tiennent à ne pas manquer le spectacle, et, par prudence, surveillent même les trains qui n'ont rien d'impérial. Les femmes en pantalon à la turque, vêtues d'une tunique jaune ou bleue, voilées de blanc, les pieds nus dans des sandales de bois ; les hommes, enveloppés d'étoffes multicolores, nous regardent passer. Us ont mis des drapeaux allemands, eux aussi, à la pointe de leurs arbres morts. Nazim-pacha, gouverneur de Damas, a bien fait les choses.
Et voici que le long verger qui tournait finit par 9'ouvrir. Les montagnes s'écartent; elles forment deux bras roses qui se perdent dans les brumes, et la plus large plaine que nous ayons vue en ce pays, toute verte, toute comble d'arbres, nous apparaît dans le soir. Elle porte en son milieu une tache ronde, blanche, mousseuse, qui s'allonge vers le Sud, comme une grande plume, frisée du bout, qu'on aurait jetée sur la forêt. C'est Damas, avec ses deux cents minarets et son faubourg du Mcïdan.
7 novembre.
La ville a reçu, dans ses maisons de terre, dans ses ruelles où l'on couche dehors, dans ses boutiques sans fenêtres, tous les Bédouins, nègres, Druses et Arabes des environs. Sa population normale de deux cent cinquante mille habitants a dû croître d'au moins cinquante mille de ces étrangers.
On se fraye difficilement un chemin, à travers la foule qui encombre les bazars et les quelques rues carrossables. Le désert est venu, et il contemple, avec admiration, une grande cité musulmane pavoisée et décorée comme elle ne le fut jamais. Sauf trois ou quatre Français de France ou d'Algérie, tout les propriétaires de Damas ont été forcés de mettre un ou plusieurs drapeaux à leur porte. Nous asssitons à une petite scène qui montre une entente tout à fait européenne des fêtes officielles. Deux imans turbannés de blanc, graves dans leur robe de soie, parcourent devant nous le bazar des selliers, celui du coton, celui du tabac; ils s'arrêtent aux carrefours de ces longs marchés couverts qui se croisent, et là, recommandent au peuple damasquin :
— Quand l'Empereur entrera, les hommes crieront : « Vive l'Empereur ! vive le Sultan ! » Les femmes pousseront le you-you d'allégresse !
Nous suivons quelque temps ces messagers de l'enthousiasme. La foule sourit, conciliante et com-
plice. Il y a des fautes de goût, ici comme ailleurs, et des détails amusants. L'invention la plus originale a été peut-être de priver d'eau quelques quartiers de Damas, pour que le fleuve du pays, le Barada, pût couler devant Guillaume II. Mais presque partout l'aspect des rues, semées de milliers de flammes rouges, est assez heureux ; il est charmant sur les bords du fleuve, où il y a de l'espace , des platanes, et une cohue prodigieuse. Seuls quelques farouches musulmans, après avoir décoré la façade, se sont retirés au fond de la cour pavée de leur palais, où pleure une fontaine, et ils ne sortiront pas, de plusieurs jours, pour ne pas subir la honte de passer sous un drapeau chrétien.
A midi, lorsque nous rentrons à l'hôtel, nous trouvons deux cartes de visite que nous n'attendions guère. L'une porte : « Omar, fils de l'émir Abd-el-Kader » ; l'autre : « Taher, petit-fils d'Abdel-Kader ». Un des fils de l'émir, un de ceux, du moins, qui sont restés fidèles à la France, venant visiter, à pareil jour, quelques Français de passage, quelque explication que l'on en veuille donner, cela ne manque pas d'élégance. Quand nous nous présentons à notre tour chez Omar, fils d'Abd-el- Kader, je regrette de n'apercevoir qu'un portier, vieux et maigre, qui se lève, ayant un chat sur l'épaule, la porte d'un grand salon désert, et une paire de toutes petites babouches de femme oubliées sur le marbre d'une cour.
Et le soir, dans la brume bleue qui s'élève de l'oasis au coucher du soleil, de longues acclamations ont retenti. J'ai vu de nouveau passer, à cheval, celui pour qui l'on fait des routes et on habille des soldats. Pour la première fois il avait l'air content. La foule criait. Les guirlandes de lampions s'allumaient derrière lui. Nulle part il n'a été reçu aussi bien qu'à Damas.
9 novembre.
J'achève ces notes deux jours plus tard, dans un jardin de figuiers et de grenadiers où nous sommes venus, quelques amis et moi, voir un passage de caravane. Les petits murs de clôture, construits en boue durcie comme les maisons et qui montent seulement à quelques pieds du sol, nous permettent de suivre, entre les arbres, la longue file de cavaliers et de chameliers bédouins qui retournent au désert. Les fêtes sont terminées ou vont l'être tout à L'heure. Elles ont été admirablement réglées et d'un pittoresque déjà connu, comme on devait le supposer : les lampions, les feux d'artifice, les revues, les cortèges se ressemblent nécessairement, d'un jour à l'autre et d'une province à l'autre. Quelques traits seulement donnent une physionomie particulière à cette fin de voyage : l'attitude de la foule, plus nombreuse, plus gaie, plus naïvement empressée et bruyante que partout ail-
406 croquis d'orient
leurs et l'attitude de l'Empereur, qui se sent en sûreté, et se laisse mieux approcher. Nous causons, tandis que le soleil baisse, et que l'ombre pointue des minarets glisse et court comme une flèche sur la forêt des jardins de Damas. Le défilé des Bédouins nous rappelle la revue, assez banale, à laquelle ils ont pris part, au pied des montagnes, là-bas, mais où l'Empereur portait le fameux haïk broché d'or qu'il avait mis sur ses épaules Je jour de la consécration du temple de Jérusalem. Nous revoyons en pensée son cheval blanc, immobile sur le champ de manœuvre, les troupes turques marquant le pas, les pachas en grand uniforme, mêlés à l'état-major, et, près du maître, par ordre, comme en Allemagne, un officier prenant des notes.
La nuit va tomber. L'air est d'une légèreté exquise. Des vols de pigeons, effarouchés par les fêtes, tournent au-dessus de Damas.
Tout à coup, un ami, venant de la ville, saute le mur et nous crie :
— Savez-vous ce qu'il a fait? Au banquet offert par la municipalité de Damas, il a porté un toast au Sultan ; il a dit textuellement : « J'affirme que l'empereur d'Allemagne sera toujours l'ami de Sa Majesté Abdul-Hamid IL et l'ami des trois cents millions de musulmans répandus sur le globe entier et indissolublement attachés à Sa Majesté par les liens du Califat! »
Un Anglais répond aussitôt derrière moi :
— J'espère que l'amitié n'ira pas jusqu'aux Indes I Nous commençons à discuter. Quelqu'un pousse
la barrière du jardin, et, comme le premier arrivant, s'écrie :
— Savez-vous ce qu'il a fait? Il a envoyé une couronne au tombeau de Saladin, qui n'en a jamais reçu. Lui qui prétend protéger les chrétiens d'Orient, il a fait cela ! Je l'ai vu. J'ai vu, tout à l'heure, son maître des cérémonies, accompagné de deux aides de camp, d'un piquet de cavaliers allemands et d'un autre de cavaliers turcs. Ils portaient une couronne. Ils sont entrés dans la mosquée où sont les tombeaux !
Celui qui parlait achevait à peine qu'un troisième personnage entre, et dit :
— Savez-vous ce qu'il a fait encore? Il a trouvé glaciale la réception de Beyrouth. Il Ta laissé entendre. Le vali de Beyrouth vient d'être destitué.
Paris, 26 novembre.
Je reviens de ce voyage de six semaines en Orient, et, à présent, dans le recul du lointain, il me semble que la figure des hommes et des choses m'apparaît mieux, dégagée des détails, plus simple.
J'ai tort de dire la figure des hommes, car, en réalité, il n'y en avait qu'un, celui qui passait et repassait devant nous, entraînant à sa suite une partie de sa Cour, souverain qui parcourait les provinces de Palestine et de Syrie, sans qu'on pût bien savoir l'espèce de voyage qu'il accomplissait : voyage d'affaires, pèlerinage, excursion de touriste ou reconnaissance militaire. Quel que fût le but, il est certain qu'une idée de conquête, de prise de pos-
session, enveloppait l'Empereur. Elle s'insinuait dans l'esprit de beaucoup de ceux qui applaudissaient par ordre ; elle éveillait la défiance de ces races musulmanes, soupçonneuses, qui avaient vite fait de prêter un rêve de puissance immédiate au prince que de nombreux officiers accompagnaient et que le Sultan n'accompagnait pas ; elle était, vraie ou fausse, dans l'expression de Guillaume II.
J'ai vu l'Empereur un très grand nombre de fois, à Constantinople, à Jérusalem, à Bethléem, à Beyrouth, à Damas ; je l'ai vu écoutant des harangues, recevant des bouquets, accueillant des pachas, visitant les églises, et l'impression m'est demeurée d'un maître impérieux, hautain même avec ceux de sa nation qui venaient à lui et l'acclamaient. Il changeait de costume, mais l'attitude ne changeait pas, ni le visage. C'était le soldat qui joue un rôle d'autorité , qui le joue bien peut-être, mais rudement, et sans nul souci de plaire. On l'eût dit dans ses États, et mécontent. Derrière lui, j'ai entendu des murmures qui s'élevaient, et je sais de loyaux serviteurs, de braves Allemands établis en pays étranger, qui avaient fait de grands préparatifs pour recevoir leur empereur, avaient décoré de leur mieux leur maison et le mur de leur jardin, endimanché leurs enfants, crié de toute leur voix, et que cette visite longtemps attendue laissait décontenancés. Qu'avait-il? quel rêve ou quelle inquiétude? Pourquoi, pas un seul moment, ne s'est-il montré tel que le
410 CROQUIS d'orient
représentent ses familiers et les Français même qui l'ont approché à Berlin : aimable et séduisant? Espérait-il en imposer davantage à la foule par cet air de force et de mépris? Je ne sais, mais cette vision de l'Empereur, entrant comme un conquérant dans des villes ouvertes, n'avait rien de sympathique,
Et c'est la première impression très nette qui se dégage de mes souvenirs d'hier.
La seconde n'est guère plus favorable. J'étais parti de France avec la pensée présente de certains discours, de certaines prévenances et de certains actes publics, qui dénotaient, chez leur auleur, un sentiment un peu théâtral, mais impossible à contester, de grandeur et de noblesse. Je savais aussi, par l'histoire de ces dernières années, que la politique allemande ne vit pas de sentiments ; qu'elle est ambitieuse, volontaire et tenace. Et je me demandais quelle part aurait la poésie chevaleresque, et quelle part aurait l'esprit mercantile et guerrier dans ce voyage d'Asie Mineure. Or, le prince mystique n'a paru qu'une ou deux fois, un court moment, et le prince politique a détruit l'œuvre du premier. 11 se peut que l'Allemagne retire des avantages, et de très grands, de l'excursion impériale, qu'elle ait des oemmandes industrielles, un port, une influence
LES FUÉGATES DE FRA.NCE il!
mieux affermie; on va voir les colonies allemandes du Palestine prendre une confiance plus ferme en l'avenir, les banques allemandes de Jérusalem se développer, les ingénieurs allemands tracer des chemins de fer nouveaux : mais, quoi qu'il arrive, j'ai eu l'impression à Damas, et je la retrouve ici persistante et plus vive encore, qu'une faute a été commise, et que cet homme avisé, si beau joueur qu'il soit, s'est trompé. Lorsque, répondant au chef de la municipalité de Damas, il a porté un toast à son ami le sultan Abdul-Hamid, il n'a étonné personne. On a compris. Mais, par quelle erreur desprit , ou par quel singulier entraînement de parole, a-t-il ajouté, lui Européen, lui prince d'un empire chrétien, qu'il assurait de la même amitié « les trois cents millions de musulmans répandus sur le globe entier et indissolublement attachés à sa Majesté par les liens du Califat? » Quelle est- cette sympathie qui déborde les frontières de la Turquie et va cherch r. dans les cinq parties du monde, les disciples de Mahomet? Comment se traduira- 1- elle si un conflit l'élève entre eux et les chrétiens d'Orient que l'Empereur avait auparavant juré de protéger? Le verra-t-on intervenir en faveur des musulmans de l'Inde, qui sont assurément compris dans les trois millions ; ou en faveur des sujets russes, ou autrichiens, ou français? Que signifie cette phrase si elle ne signifie pas cela? Si Guillaume II n'a pas l'intention, et il ne peut l'avoir, de se mêler, à pro-
pos de Mahomet, de la politique intérieure des deux tiers de l'Europe, il a simplement voulu flatter le Sultan, par une solennelle reconnaissance du Califat. Et alors ne sait-il pas que, dans le monde musulman, cette puissance spirituelle du Sultan de Constantinople est loin d'être établie, et qu'elle est revendiquée par le chef religieux de La Mecque, disputée, contestée, sans réalité aucune dans un grand nombre de pays de l'Islam? A Damas même, et à peine avait-il parlé, il aurait pu entendre, dans la foule, les protestations de plusieurs pèlerins, venus de loin, qu'indisposait cette extraordinaire prétention d'un roumi prenant parti dans une querelle musulmane. Comment surtout n'a-t-il pas compris que l'effort persévérant pour la constitution du Califat était de ceux qu'un prince civilisé n'a pas le droit d'aider ; que le monde de l'Islam unifié, obéissant à un seul homme, serait un danger pour l'Europe ; que les millions dépensés dans ce but, les émissaires envoyés à des chefs indépendants, jusqu'au fond de l'Asie et de l'Afrique, les cadeaux, les prédications pouvaient rendre possible, un jour, une explosion de fanatisme, et que ce salut aux trois cents millions de musulmans et cette reconnaissance du Califat étaient de trop ?
Voilà quelle a été la seconde et très forte impression que j'ai reçue au cours de ce voyage. J/autre, celle qui me reste à dire, est vraiment douloureuse, et je veux l'avouer avec la même franchise.
Je m'étais préparé à souffrir de l'insolence d'un triomphe organisé par des rivaux de la patrie française ; je pensais que c'était d'eux, directement, de leur joie, des ovations faites à l'empereur d'Allemagne, des fêtes données pour lui, des paroles avec lesquelles il serait accueilli, que me viendrait l'amertume. Elle m'est venue d'ailleurs. La peine la plus aiguë qu'aient ressentie tous les Français qui ont traversé, le mois dernier, l'Orient de la Méditerranée, c'a été de constater partout une déchéance de la France, un recul du nom français, qui datait de plus loin et tenait à d'autres causes. A Constantinople, en Syrie, en Palestine, en Egypte, ce grand nom glorieux a baissé. Nos ennemis l'insinuaient; nos amis le disaient ouvertement, avec peine, avec étonnement. Toute une clientèle qui relevait de nous par le besoin de protection, la sympathie, la crainte, ou simplement par le prestige du souvenir, tend à se détacher de nous et à s'émietter. Sous des formes différentes, exprimées tantôt avec une sincérité brutale, tantôt avec je ne sais quelle tendresse touchante, par des hommes ou des femmes de toutes nationalités, c'était la même plainte qui nous allait au cœur : « Que fait donc la France? S'est-elle détournée de nous ? Où est la parole de justice qu'elle disait autrefois, si hautement ? Pourquoi ambitionner
<£14 CROQUIS d'orient
des colonies nouvelles, lorsque tout un patrimoine d'influence et d'honneur, amassé par les siècles, élément nécessaire de sa fortune et de la gloire de son nom, est ici pillé par les voisins? Voyez-les, voyez comme ils agissent, comme ils progressent, et quelle âpreté ils mettent à vous dépouiller d'un bien que vous défendez à peine! Que faites-vous donc ? » Le reproche nous pénétrait, nous irritait, et la douleur qu'il excitait en nous s'avivait du sentiment d'impuissance que chacun éprouve, hélas! en face de tout péril et de toute faute nationale. Nous avions conscience que cette faiblesse dont on nous accusait était, pour une grande part, la conséquence de nos défaites de 1870, du malheur qui fait qu'on doute longtemps de soi-même et des autres. Nous apercevions cette cause profonde dans les défaillances récentes qu'on énumérait devant nous, avec une rigueur sans mesure, comme si rien n'avait été changé dans le monde, et comme si la France avait pu reprendre encore l'entière liberté de son geste. Oui, et nous sentions aussi l'injustice partielle de cette plainte qui nous enveloppait. Car, en Palestine, où notre influence s'affirme exclusivement par le protectorat des œuvres religieuses ; en Syrie, où elle s'étend et sur des œuvres semblables et sur des populations qui, de tout temps, se sont réclamées de l'amitié de la France, il est injuste de dire que la France s'abandonne entièrement. Elle soutient, de ses deniers, les nombreux et puissants
établissements d'instruction ou de charité qui la iv|.[ïsenUnt Là-bas, qui répandent son nom, sa lan: .ne, sa civilisation. Elle n'a pas failli à ce dt voir. Elle donne. Elle dispose de forces considérables, comme cette université de Beyrouth, qui vient d'obtenir de la Porte, grâce à M. Cambon, la ivmnnaissance officielle de ses diplômes, et qui sera, d'ici peu, la grande école de médecine de l'Orient; elle a des écoles primaires, partout répandues et dont on jugera l'importance, quand on saura que les seules écoles fondées par les Jésuites en Syrie, et tenues, presque toutes, par des Syriens laïques, instruisent plus de douze mille élèves. Et tout cela est vivant. Et tout cela peut se développer. Que signifie donc le reproche, si général et si absolu dans ses termes, qu'on nous jette à la face, comme si nous ne faisions rien, comme si nous n'étions plus rien ?
J'ai cru le comprendre, en voyant ce que font l'Allemagne et la Russie. Non seulement ces deux nations, rivales là-bas, et souvent rivales heureuses de notre vieille influence, consacrent de grosses sommes au soutien des œuvres nationales et religieuses pareilles aux nôtres, mais elles ont une politique d'ambition, et elles l'affirment. Elles parlent aux yeux, elles manifestent, autrement que par des secours et par l'éducation de l'enfance, la force de leur volonté. L'Allemagne fonde des colonies d'agriculteurs et de commerçants, et les Orientaux voient
de près ces hommes résolus, travailleurs, patients, qui s'emparent peu à peu de la richesse publique. L'Allemagne envoie ses vaisseaux ; elle envoie son empereur, qui passe plusieurs semaines à Constantinople, en Palestine et en Syrie, parcourt les villages, sème les décorations, attire les foules, et leur montre, dans une vision brillante et difficile à oublier, la puissance de la nation allemande. La Russie n'a pas d'empereur qui voyage, mais elle a le peuple. Elle vient aussi en Palestine. Une association semi- officielle, dirigée par un grand-duc et dont font partie beaucoup de hauts fonctionnaires de l'État, donne une impulsion étonnante à toutes les œuvres de propagande russe en Orient. Depuis trois ans, dans la seule Syrie, elle a fondé plus de cent écoles où s'enseigne la langue russe. Elle lance aussi sur Jérusalem, chaque année, des milliers et des milliers de pèlerins. Es viennent des campagnes de Pétersbourg, de Moscou, de Finlande, des plus lointaines provinces de l'empire. La ville est. par moments, toute peuplée de moujiks. L'Orient les voit, commence à les comprendre, juge par leur nombre, par la vigueur du flot qui passe, de l'étendue du large pays où il s'est formé. Il connaît le Tsar par la lente procession de ses sujets. Et nous, que faisons-nous de semblable à cette démonstration de l'Allemagne ou de la Russie ?
Le mal est là. Je me souviens d'une jeune femme, une Syrienne élevée à la française, et qui me disait,
avec cette grâce des anciens mots qu'ils ont gardée là-bas :
— Jamais plus nous ne voyons les frégates ; où sont-elles?
N'était-ce pas cela : les bateaux qu'on ne voit plus, la figure de la France qui se voile, le drapeau qu'on oublie? Le mot disait tout ; il était plein de regret, il était plein d'amour. Je voudrais qu'il allât jusqu'à ceux qui ont charge de nos affaires publiques; je voudrais leur faire entendre le vœu secret et profond qui se formulait ainsi, et leur montrer nos amis d'Orient inquiets, troublés, qui, pour recroire en nous, pour reprendre confiance, attendent « les frégates de France ».
Fin