SUEZ
1" décembre.
Ce matin, je vis entrer dans ma chambre un jeune Indien; il exécuta devant moi une pantomime désespérée. Je compris qu'il s'agissait de manger, le geste l'indiquait suflSsamment, mais la phrase manquait de clarté. Avait-il faim ? Voulait-il me manger ? M'invitait-il à aller déjeuner? La cloche qui sonnait dans la cour de l'hôtel me fit prendre parti pour cette dernière traduction. Il n'était que neuf heures, et, grâce au café que j'avais déjà pris, mon appétit n'était pas ouvert; mais l'Indien était si pressant, il paraissait si malheureux de ne pas me voir descendre à la salle à manger, que je compris bien que je devais faire son bonheur en allant déjeuner. Je me sacrifiai, je me mis à table, et des larmes de reconnaissance jaillirent de ses yeux. C'est que, dans ces hôtels anglais, quand on manque l'heure des repas et des lunchs, il est impossible de se faire servir la moindre côtelette, et mon brave serviteur indou, ne me voyant pas assister au premier repas, redoutait de me voir mourir de faim.
Après déjeuner, je fis une promenade dans la ville^ qui se compose de deux rues étroites coupées à angles droits. Du moins, ce sont là les rues marchandes où se trouvent les bazars ; elles sont si resserrées, que lorsqu'un passant stationne pour acheter quelque chose , il arrête net la circulation. Suez est pourtant assez étendu; il y a d'abord les quartiers égyptiens, qui sont d'une malpropreté écœurante ; on voit là des enfants noirs de vermine , les yeux et la bouche pleins de mouches visqueuses qui vienent se poser avec acharnement sur vos propres yeux et votre propre bouche ; ces insectes sont les propagateurs les plus énergiques des ophthalmies qui désolent l'Egypte. Il y a aussi les quartiers européens, où logent les consuls, puis les magnifiques magasins des Messageries et de la Compagnie péninsulaire. Sur un monticule, est un chalet blanc destiné au vice-roi. La vue qu'on a de là est fort belle. La ville , placée entre son port et sa rade, a la forme d'une presqu'île ; à droite, les hautes montagnes de la Takka qui se dessinent avec une grande tournure, en face la mer Rouge qui se perd dans l'horizon, et à gauche les monts Sinaï qui longent le désert et prennent au soleil couchant des teintes ravissantes ; der-
l'eau salée ; en eflfet, partout où Ton a un fond de sable on trace le canal à une petite profondeur, on introduit Teau, et des dragues puissantes font le reste. Pour le moment, les deux canaux communiquent au moyen de l'écluse, ce qui permet à un même bateau d'aller de Port-Saïd à Suez.
Ce pauvre canal de Suez a des partisans violents et des ennemis acharnés , de sorte que , pour nous autres Français, il est encore à l'état de problème, car adeptes et détracteurs trouvent des sujets de satisfaction, et le malheureux actionnaire se demande avec anxiété ce qui résultera de tout cela. Je crois que la réalisation du projet de M. de Lesseps est très-praticable. Les impossibilités que l'on a prétendu exister sont réduites à néant.
On a dit d'abord que les mers n'étaient pas au même niveau. On a eu raison en ce sens que la mer Rouge a une marée très-sensible , que la mer Méditerranée n'en a presque pas, et que la mer Rouge se trouve par conséquent tantôt audessus, tantôt au-dessous de la Méditerranée. Mais si l'on réfléchit que le canal traverse des lacs immenses qui sont assez près de Suez, on comprend qu'ils serviront de compensateurs à la différence des niveaux et que la marée ne se fera
rait à la longue le vent du désert. Pour ce qui est de Téboulement des berges, il ne faut pas croire qu'une montagne de sable n'ait pas une certaine consistance si on lui donne l'inclinaison nécessaire ; je n'en veux pour preuve que les canaux des Pharaons creusés dans le désert, il y a plus de trois mille ans, et qui se sont trouvés assez conservés pour que la Compagnie, voulant les utiliser, n'ait eu qu'à y introduire de l'eau et à s'en servir. Quant au sable du désert amené par le haynsin^ il lui faudrait des milliers d'années pour produire une épaisseur dangereuse ; et, à ce sujet, il ne faut pas oublier que le canal maritime est flanqué du canal d'eau douce, que ce dernier permettra de cultiver des terres à droite et à gauche et que ces cultures serviront de rempart à tout envahissement du sable. Chacun sait en effet que partout où l'on peut répandre l'eau du Nil, la végétation arrive naturellement et que l'irrigation seule suflSt à détruire le désert. Ainsi c'est encore le bon vieux Nil, sans lequel on ne peut rien faire en Egypte, qui viendra au secours de l'entreprise, et le canal d'eau douce, après avoir été en quelque sorte le créateur du canal maritime, en sera plus tard le conservateur et le gardien.
peuvent mener TafiFaire à sa réussite complète. Et à ce propos, il est encore une crainte que les
ennemis de cette œuvre gigantesque ont exprimée. Ils ont supposé le canal terminé et ont dit: Quand la communication sera établie d'une mer à l'autre, on ne s'en servira pas. La mer Rouge est très-capricieuse et presque impraticable : tantôt elle a des calmes plats qui durent plusieurs semaines, tantôt elle est sillonnée de tempêtes terribles, et les navires aimeront beaucoup mieux doubler le cap de Bonne-Espérance que de traverser l'isthme. A tout cela il est facile de répondre qu'un calme plat de plusieurs semaines est préférable à une traversée de plusieurs mois, et que la mer Rouge, malgré ses coups de vent violents, est moins dangereuse que la Manche, la mer Noire et tant d'autres, et tout le monde sait que le Cap est le plus mauvais passage qui existe. Cette objection, une des plus répandues, n'a aucune valeur.
Les ouvriers employés aux travaux sont de toutes les nationalités possibles; il y a même des Chinois et des Indiens. L'harmonie ne règne pas toujours entre toutes ces races et je suis convaincu que si l'on réunissait ces hommes après le travail dans des sociétés musica-
2 décembre.
— Puisque vous êtes sur les bords de la mer Rouge, me dit-on, vous devriez aller voir la source que Moïse fit jaillir du rocher en frappant la pierre du bout de sa baguette.
— En eflTet, voilà qui me tente. Le rocher doit être pittoresque.
— Ce n'est pas un rocher, Teau se trouve au milieu du sable.
— Ah^ vraiment. La source est-elle abondante ?
— Ce n'est pas une source, il y a seulement plusieurs flaques d'eau à fleur de terre. .
— Tiens ! La végétation doit être superbe ?
— Oui, il 7 a quelques palmiers rabougris.
— A la bonne heure. Mais, dites-moi, Teau sans doute en est délicieuse ?
— Elle est saumâtre et il est impossible de la boire.
— Vous m'étonnez. Est-ce bien loin d'ici ?
— Il faut prendre une barque. On a quatre heures de mer et une heure de marche dans le
A peine installé, j'entends tout d*un coup un bruit continu, métallique, formidable. A-t-on mis en branle toutes les cloches de la ville ? Est-ce une manifestation de chaudronniers?
Peut-être un charivari? Ou un tremblement de
terre? Non, c*est le dîner qu'on annonce en
frappant longuement sur un tamtam indien.
94 CROQUIS éOTPTIEMS.
convolvulus aux grosses cloches bleues et une sorte de liane à fleurs violettes. Des massifs d'orangers, de citronniers, de cédras, d'arbres à mandarines , chargés de leurs fruits succulents, succèdent à des groupes de grandes fougères, de palmiers nains, de tamarins , de cannes et de hauts roseaux aux panaches floconneux. Presque constamment on marche à l'ombre d'arbres gigantesques, tantôt un gros acacia visqueux dont les longues gousses retombent en cascades, tantôt le gommier dentelé ou le mimosa tourmenté, tantôt cet énorme figuier des Indes dont les branches retombent à terre pour repousser à nouveau et créer une suite de colonnades végétales. Çà et là des ifs noirs se dressent comme des points d'admiration et dans le ciel les dattiers et les bananiers dessinent leurs grandes hachures de palmes recourbées. Partout vole le papillon et l'insecte ; sur les larges feuilles des euphorbes , dont chaque branche se termine par une vaste fleur écarlate, on voit courir de petites araignées argentées qui ressemblent à des gouttelettes de mercure.
Par une belle allée ombreuse qui longe des parcs d'antilopes et de gazelles on arrive à un portique qui donne accès dans une vaste cour
Pour nous consoler, le jardinier nous cueille des bouquets de roses et nous offre des mandarines qi^i pendent aux branches.
Après avoir parcouru Choubrah nous allons à la citadelle, que j'ai déjà visitée mais que j'ai grand plaisir à revoir. Le temps est clair et la vue s'étend au loin ; on aperçoit les pyramides de Giseh, celles de Sakkarah, la chaîne Libyque et le Nil à perte de vue.
Nous visitons le palais que le vice-roi possède dans l'enceinte même de la citadelle et où il peut se réfugier en cas de révolution. Les meubles sont fort beaux et les murs sont couverts de peintures de cabaret ; c'est à crever de rire. Et dire que c'est dans ces salles burlesques que l'on reçoit les ambassadeurs des nations.
C'est une chose singulière que le complet manque de goût qu'ont les Turcs. Ils font venir à grands, frais d'Europe des meubles splendides, puis ils ne savent ni les assortir, ni les placer, ni les conserver. Ils mettent tout ça au hasard, puis tachent, décousent, trouent, cassent, et ce n'est que quand le meuble est dégoûtant qu'ils l'abandonnent et le jettent. Ils n'auraient jamais ridée de le réparer et de l'entretenir en bon état.
La même réflexion peut se faire pour leurs
4 décembre.
Cette nuit, à cinq heures du matin, le drogman de l'hôtel nous a réveillés pour nous conduire aux Pyramides.
D'abord, mes trois compagnons et moi, nous allons en voiture jusqu'au vieux Kaire. Sur les bords du Nil nous trouvons nos baudets qui nous attendent et avec lesquels nous nous embarquons pour traverser le fleuve. Les bourriquets sautent dans la barque très-lestement et aussitôt on largue la voile. L'embarcation s'avance lentement ; nous sommes vivement impressionnés par le paysage qui s'offre à nos yeux. Autour de nous coule le Nil, large comme une mer; la lune est dans son plein et éclaire comme un âoleil les rives du fleuve toutes parsemées de villages; des bois de noirs palmiers se détachent en sombre sur l'éclat argentin de l'eau; au-dessous de nous, l'île Roudah, pleine de palais superposés, dort tranquille dans une lumière douce. Tout fait silence, excepté le muesin de Giseh dont la voix sonore retentit au loin ; il chante avant le
son front; sa main est couverte de bagues en argent. Comme, à cause de mon voile indien, il me prend pour un fils d'Albion, il m'apprend en anglais que le bel âne blanc qui me porte a été monté par le prince de Galles.
Je n'en crois pas un mot.
Je dois pourtant constater que ma monture marche d'un bon pas et prend toujours la tête de la colonne.
Après avoir traversé dans l'obscurité les rues désertes de Giseh, nous nous mettons à suivre des digues contournées , véritables labyrinthes en forme de caractères arabes. Comme le Nil est encore gros, nous ne pouvons prendre la route directe, et pendant deux heures et demie, nous devons, au grand trot de nos ânes, aller de chaussée en chaussée jusqu'au pied des Pyramides.
A mesure que la clarté du jour arrive , un épais brouillard se lève des terres inondées, et , ne voyant pas du tout où nous allons^ nous sommes obligés de nous en rapporter à nos baudets; ils ont l'air d'être parfaitement au courant de ce qu'ils ont à faire.
Pourtant , nous finissons par découvrir derrière nous la pointe des deux grandes Pyrami-
102 CRO^'ÛI^- ÉGYPTIENS.
par derriè'rar. La pente est fort raide et les assis^«*'Q'ftt•î mètre 50 à 1 mètre 60. Seulement la :• Jf^npart sont ébréchées et brisées et forment des ' marches moins élevées. Je comprends tout de suite que la tactique des Arabes consiste à vous fatiguer le plus possible afin de faire valoir le service qu'ils vous rendent ; aussi ils vous mènent rondement et, gardant pour eux les passages faciles, ils vous font enjamber les pierres les plus hautes. Comme rien ne me force de suivre leur système, je choisis moi-même mon chemin, laissant à mes guides le soin de gravir les hautes assises ; aussi est-ce moi qui les aide à monter. Mais ce métier ne tarde pas à me fatiguer; les Arabes me dépassent et je suis obligé de m'a-^ bandonner complètement à eux. Pourtant, comme je ne veux pas me tuer, je fais une halte.
Mes gaillards profitent de cela pour me demander un bakchich.
— Mafich bakchich! (Pas de pourboire).
Telle est ma réponse. Ils paraissent se résigner.
Ces gens sont fort intelligents, ils baragouinent tous un peu d'anglais, de français, d'italien et entendent très-bien la plaisanterie. On m'avait dit que si je me familiarisais avec eux je ne
de chèvre, redescend en obliquant du côté de l'entrée souterraine.
Je suis exténué; les Arabes eux-mêmes soufflent fortement. Pourtant je rassemble mes forces et je me remets à monter; mais mes yeux se troublent, les artères de mes tempes battent violemment, mes jambes se crispent et se raidissent: je m'arrête.
Cette fois-là, je suis complètement anéanti.
En vain les Arabes me font observer que je n*ai plus que cinq marches à gravir pour être au sommet, en vain je me fais tous les raisonnements possibles pour me décider à terminer mon ascension... il y a pour moi impossibilité matérielle et complet découragement.
On a de ces moments dans la vie où, après avoir fait tous ses efforts pour atteindre un but, on y renonce juste à l'instant où Ton va le toucher. Est-ce que, à mesure qu'on s'approche de la réalisation d'un désir, son prestige diminue au point qu'il devient indifférent de le voir s'accomplir ?
Ce qu'il y a de positif, c'est que les cinq assises qu'il me reste à enjamber ne me tentent nullement, malgré l'insistance de mes guides qui me répètent sans cesse le mot de Bonaparte :
grand désappointement, je n'aperçois que des brouillards! !
Certes, je puis dire que je suis monté tout en haut de la pyramide de Chéops. Eh bien, après? Me voilà bien avancé; on ne voit pas à cent mètres autour de soi.
Je continue à ne pas pouvoir me tenir debout ; mes jambes sont complètement annulées. Ce que voyant, un Arabe s'approche et, me massant les cuisses et les mollets, étirant mes nerfs, frappant mes muscles, il rétablit peu à peu la circulation du sang , calme l'irritation des tendons, et me voilà bientôt remis assez pour pouvoir marcher sur la plate-forme.
Un de mes hommes, Achmet, me demande d'écrire mon nom au crayon sur une des pierres. Je le fais, et lui, saisissant un couteau, entame le calcaire et grave en creux les lettres que je viens de tracer. Après avoir fait son travail, il me déclare avec l'emphase habituelle aux Orientaux, que tant qu'il vivra, ce nom restera intact, qu'il s'en institue le gardien et que chaque fois que je remonterai sur la pyramide, je le retrouverai dans toute sa pureté. Est-ce qu'il s'imagine que je vais faire ce métier d'acrobate tous les huit jour s? •
faisons des signes en agitant nos chapeaux, et comme il n'a pour le moment, ni coiffure, ni habits, au moyen desquels il puisse télégraphier, il élève les bras et paraît pousser de grands cris,
A mesure que le soleil s'élève la vue s'étend un peu; on entrevoit le Kaire, les montagnes de la chaîne Libyque s'accusent davantage; au nord les pyramides des Sakkarah se détachent sur l'horizon, et tout autour de nous, le terrain cent fois remué laisse voir des masses de tombeaux entr 'ou verts.
Il faut songer à descendre, ce qui s'effectue assez facilement. Les Arabes, vous tenant les mains, vous jettent d'une assise sur l'autre, et s'ils ne vous retenaient pas on serait lancé dans l'espace. C'est le moment délicat pour ceux qui ont le vertige. Je me permets d'apporter un perfectionnement à ce système : je fais descendre les Arabes les premiers, et m'appuyant sur eux, je saute à leur niveau, ce qui leur donne moins de peine et à moi plus de sécurité.
Nous rejoignons nos compagnons à l'entrée de la pyramide, et tous ensemble nous nous introduisons dans l'intérieur du monument.
On y arrive par un couloir d'un mètre carré
On a lo choix alors entre deux chemins ; Tun, horizontal et toujours étroit, conduit à une salle voûtée que Ton appelle, je ne sais pourquoi, la chambre de la reine; l'autre s'élevant encore, mène à la grande salle où se trouve le sarcophage de Chéops.
Nous prenons ce dernier conduit ; mais pour le suivre, il faut faire quelques mètres sur une rainure très-étroite, fort en pente, glissante et à fleur de mur; elle supportait autrefois les dalles destinées à cacher l'entrée du tombeau.
Bref, à force de moi^ter, on se trouve en face d'un mur tout droit dans lequel on a creusé quelques trous pour qu'à l'aide des pieds et des mains on puisse le gravir et arriver à cinq chambres basses et superposées, faites, à ce qu'on suppose, pour diminuer le poids du plafond de la grande salle qui est dessous. Au bas du mur, est un trou dans lequel on s'enfile en rampant et qui mène au vaste eppace où se trouve le tombeau du roi.
Là les Arabes nous assourdissent de leurs cris de joie. Nous sommes près de vingt individus dans cet endroit non aéré et il fait une chaleur suffocante.
Le tombeau n'a rien de curieux, c'est une auge en granit. Il est vide.
m'attend rir. Mais ils en sont pour leurs frais.
Ils nous proposent de nous faire prendre le chemin direct pour aller au Kaire, se chargeant de nous porter nous et nos ânes dans les endroits inondés. La proposition nous tente et nous acceptons.
En longeant les trois grandes pyramides flanquées de plusieurs autres petites, nous arrivons devant le sphinx gigantesque taillé dans le rocher même. Malgré les mutilations du temps et des hommes, il fait encore une grande impression, et sa face haute comme quatre individus superposés a conservé un caractère grandiose.
Après quelques moments de contemplation, nous nous apprêtons à visiter les nombreuses tombes qui nous entourent ; il y en a de creusées dans le roc, d'autres sont enfouies sous le sable, presque toutes ont de larges puits au fond desquels sont placées les momies dans des chambres sépulcrales. Plusieurs de ces tombes sont fouillées activement par les ordres de Mariette-Bey.
Mais notre imbécile de drogman nous déclare qu'on ne voit rien du tout que du sable et des rochers. Assez bêtement nous nous laissons entraîner du côté du Kaire sans visiter aucun tombeau.
et se roule par terre plutôt que de faire un pas en avant. Les Arabes le prennent par les jambes , le chargent sur leurs épaules et lui font passer le gué. Maître baudet paraît fort goûter cette façon d'aller , sa tête se balance à droite et à gauche avec une certaine expression de volupté, et la scène de ces tritons nus, portant cet animal au milieu de Teau , ne manque pas de pittoresque.
Avant de reprendre nos montures, nous jetons un dernier regard sur les majestueuses Pyramides et sur le sphinx qui, depuis plus de trois mille ans, veille à leurs pieds, couché dans le sable.
Par trois fois, il nous faut avoir recours à nos hommes. Puis nous arrivons à un charmant village situé au milieu des arbres et couvert de palmiers ; il est pour le moment sur une presqu'île entourée d'eau et nous sommes obligés d'en faire tout le tour par un sentier étroit et glissant qui borde le canal. A chaque instant, nous rencontrons un obstacle; tantôt des gerbes de maïs, tantôt des moutons ou des enfants, et nos braves baudets enjambent, contournent, évitent avec une adresse et une sûreté de pied qui étonne et donne confiance, malgré le danger.
116 CBOQUIS éGTPTIEMS.
fait fortune , n'est au bout du compte pas plus riche qu'un autre.
Avant d'arriver à Giseh, nous traversons des forêts de palmiers splendides ; le blé qui pousse à leur pied forme un gazon doux et vert , et entre leurs troncs rugueux et élancés on aperçoit le Kaire, qui sort des toufiTes de verdure et se dessine en blanc sur les montagnes jaunes du Mokatan.
Puis nous arrivons au fleuve, animé par mille barques dont les voiles doubles se déploient en sens inverse, comme les ailes de grands papillons blancs ; et après l'avoir traversé , nous retrouvons la voiture qui nous ramène à l'hôtel.
6 décembre.
Je fais avec Georges des promenades pittoresques à travers les quartiers arabes d'Alexandrie. Après déjeuner , nous allons nous promener le long du canal Mamouhdieh, bordé par les charmantes villas des riches Levantins. Les aspects en sont délicieux et le confortable euro" péen est venu s'ajouter à la beauté de la végétation africaine , pour produire un ensemble saisissant.
Nous revenons en passant contre la colonne dite de Pompée, monument isolé sur un monticule de débris, et après avoir traversé le cimetière arabe, vaste nécropole de tombeaux blanchis, nous rentrons à la nuit.
A Alexandrie il y a deux théâtres d'opéras italiens ; en revanche au Kaire, il n'y en a pas un seul. Je me rends ce soir au théâtre Rossini, ou l'on joue le ballo in Maschera, de Verdi.
L'orchestre n'est pas très-juste ; les voix sont bonnes, surtout celles des choristes; la pièce
7 déeembre.
Nous partons pour le Kaire. C'est la cinquième fois que je fais ce trajet ; je commence à être blasé sur ses beautés. Georges, qui voit avec ses
yeux de peintre, est émerveillé quand il ne
dort pas.
Entre Benah et le Kaire, le train se ralentit et nous remarquons que Ton ramasse sur les bords de la voie les débris d'un convoi, qui par suite de quelque accident a été broyé. Qu'est-ce qui a causé cette catastrophe ? On ne sait pas et on ne s'en inquiète pas.
— Dieu l'a voulu !
C'est là tout ce qu'on peut obtenir en fait de renseignement.
L'hôtel Royal, où je retourne, est plein comme un œuf. On nous installe dans l'appartement de la propriétaire de l'hôtel, M™* Roland, qui va se nicher je ne sais où. Au-dessus d'une de nos chambres , il 7 a en guise de plafond une toile tendue et peinte ; des légions de rats 7 ont élu domicile et, trottinant sur cette sorte de tam-
8 décembre.
Promenades à travers le Kaire. Sur la place Roumeyleh, nous trouvons une masse de bateleurs qui font des tours fort peu intéressants , mais le public est très-curieux à étudier. Georges, qui veut dessiner tout ce qui l'entoure, est ahuri de ce qu'il voit ; il essaie pourtant quelques croquis.
A la tombée de la nuit, nous tentons de nous perdre dans les ruelles bizarres, étroites et contournées qui donnent sur le Mousky ; mais il n'y a pas moyen ; presque toutes aboutissent à des impasses et il nous faut retourner sur nos pas, au milieu des populations qui nous regardent passer avec de grands yeux ; tous paraissent étonnés de voir des Européens dans leurs quartiers à pareille heure.
Dans la journée , les rues étaient remplies de soldats habillés en spahis , fort beaux hommes du reste, et qui avaient dû recevoir quelque paye extraordinaire, peut-être à cause des fêtes d'il y a trois jours.
9 décemibre.
Visite au musée de Boulak.
Mariette-Bey, en l'organisant, a eu une trèsbonne idée, qui consiste à indiquer pour chaque objet antique sa provenance , les circonstances dans lesquelles il a été trouvé et, quand on le peut, l'époque à laquelle il remonte. De cette manière , chaque fragment a son intérêt et son enseignement. Tant que les musées d'antiquités ne suivront pas cette méthode, ils n'apprendront jamais rien aux visiteurs, tandis que le musée égyptien de Boulak est intéressant et attachant dans toutes ses parties.
On l'a divisé autant que possible en monuments religieux, historiques et civils. J'ai déjà parlé de ce qu'on apprend en considérant avec attention la suite des dieux de l'ancienne Egypte. L'inspection des objets historiques n'est pas moins intéressante.
Avant la découverte admirable de Champollion, qui sut dérober aux sphinx impénétrables des bords du Nil les secrets de leurs hiérogly-
niers la preuve de ce que racontent les saints livres sur la venue en Egypte d'Abraham, de Joseph, de Jacob, etc. On peut avec un examen attentif des hiéroglyphes, reconstruire l'histoire de la captivité des Juifs et de leur délivrance par Moïse, élevé par la fille du Pharaon comme un prince du sang. On voit à Karnac le portrait de Roboam fait prisonnier par Shechonk (Sesak de la Bible, Sesonchis de Manéthon). L'étude des mœurs égyptiennes peut même servir à expliquer certains passages hébraïques qui paraissent surprenants et incompréhensibles au point qu'on en a fait des miracles, tandis que de pareilles actions se trouvent à chaque instant relatées d'une manière très-naturelle dans les anecdotes égyptiennes.
Il va sans dire que cette corrélation si remarquable des faits ne peut arriver qu'à une identité approximative en ce qui concerne les dates et qu'il est diflScile, sous ce rapport, de faire coïncider les textes égyptiens d'une manière parfaite avec la Bible, qui ne nous donne que dés renseignements contradictoires entre eux sur la durée de, la période des Juges et par suite sur l'époque qui vit Moïse se mettre à la tête du peuple hébreu.
comme exagérée. Mais depuis la découverte de ChampoUion^ non seulement on Ta reconnue exacte en tous ses points,non seulement on a constaté que des dynasties qu'on avait supposé contemporaines ont été réellement subséquentes, mais encore chaque fouille fait surgir le nom d'un roi inconnu que Manéthon ou ses copistes ont dédaigné et qui trouvant sa place entre son prédécesseur et son successeur, recule de toute la longueur de son règne l'époque de la fondation du trône des Pharaons.
Il y a plus, c'est que les historiens grecs, d'accord avec les monuments, nous montrent dès les
premières dynasties la civilisation égyptienne à son apogée. Or, il n'est pas probable qu'avec Menés, le premier roi, la science infuse soit arrivée tout d'une pièce aux sages de l'époque; et, sans entrer dans le calcul fabuleux d'Hérodote, qui a pu facilement se tromper puisqu'il supputait les générations d'hommes, ce qui est trèsvariable, on peut admettre avant Menés un temps assez long qui a permis à l'intelligence humaine de se développer et de trouver les sciences que les prêtres égyptiens possédaient au début de leur histoire. La tradition du pays vient en aide à cette hypothèse ; elle nous dit qu'avant les rois,
130 CROQUIS 1Ê6TPTIENS.
il admet qu'on puisse douter de toutes ses assertions. Cette réserve ne peut qu'être louée, et c'est en agissant ainsi, que l'on marche d'une manière certaine à la vérité absolue.
dre des vues orientales), et je m'embarque pour remonter le Nil sur le Férus, bateau du viceroi.
Tous les préparatifs sont faits pour recevoir une cinquantaine de passagers ; l'équipage est nombreux, les vivres sont abondants, les domestiques forment un peuple ; il y a un docteur et un drogman qui doit servir d'interprète dans toutes les langues, et au bout du compte nous sommes neuf passagers pour tout cet attirail. Aussi nous allons mener un train de prince.
Il y a à bord un Grec, une Grecque, un Turc, un Egyptien, un Prussien, un Bavarois, un Anglais, une Anglaise et un Français. Tous ces gens savent quelques mots de français, de sorte que cette langue sert de monnaie courante pour l'échange des idées. Je dois constater que je suis assez content de cela, car j'ai de bonnes raisons pour parler mieux français qu'arabe, allemand, anglais ou grec.
Les domestiques aussi parlent français et, à tout prendre, il n'y a que le drogman qui ne comprenne pas cette langue.
Dans le salon se trouve un piano ; comme le drogman, il a toutes les peines du monde à se faire entendre; la moitié des notes ne donne
Il décembre.
Dès que le soleil se couche, notre bateau s'arrête. Nous avons passé la nuit devant Mempbis, ou plutôt devant les palmiers qui poussent où fut Memphis.
A l'aurore nous démarrons et nous passons devant les pyramides de Dachour, dont l'une est presque aussi grande que celle de Chéops et dont une autre a des arêtes à peu près verticales à la base et tout d'un coup très-inclinées près du sommet. Plusieurs de ces monuments sont en briques et ont mal résisté au temps; il est probable que les Hébreux ont travaillé à ces dernières, car les historiens racontent qu'on leur faisait faire des briques pour les tombeaux des rois.
Nous passons aussi assez près de la pyramide deMeïdoun, qui a la forme de trois tours carrées superposées qui vont en s'amincissant.
Enfin, à une heure nous arrivons à Beni-Souef, où nous devons prendre du charbon. Nous trouvons là un régiment de tirailleurs égyptiens qui
Nous y faisons un vrai pillage de roses, de jasmins, de fleurs de grenades, de bignonias lilas et de citrons ; puis nous retournons au bateau.
Les militaires ont rentré leurs fusils dans la caserne et viennent au bord du Nil faire leurs ablutions compliquées et leurs prières laborieuses. Quel travail que la pratique de cette religion musulmane ! Trois fois par jour les croyants doivent se laver les mains, les pieds, la tête et.... le reste ; cela dure au moins un quart d'heure ; ils sont obligés de quitter une à une chaque partie de leur vêtement et de les remettre à mesure. Il faut dire qu'ils ne sont pas plus propres pour cela, car ils ne s'essuient jamais et avant que leur peau soit sèche, elle se couvre de poussière et de. boue. Puis ils font leur prière avec accompagnement de génuflexions, de prosternements, etc. Tantôt ils sont debout, les bras pendants, tantôt ils lèvent les mains à la hauteur des oreilles, tantôt ils se courbent eu deux, ramenant la tête au niveau àe leur hautde-chausse ; parfois ils se jettent à genoux et frappent la terre de leur front. C'est une gymnastique que je crois salutaire surtout pour les Orientaux disposés à l'apathie.
Il va sans dire que pour prier ils quittent
malpropre et dont les habits sont tout tachés et fort râpés. Est-ce son mari, son ami ou son domestique ? Cette dernière hypothèse doit être écartée puisqu'elle le fait manger avec elle à table d hôte et qu'ils ont l'air de ne pas se quitter, voire même de posséder une unique cabine. Eh bien, pourtant, il faut bien admettre ce que nos renseignements nous ont appris : cet homme si sale et si choyé est son valet.
fait visiter une sucrerie en construction ; dans l'intérêt de la couleur locale et historique, nous aimons à nous figurer qu'elle a été fondée par la XII°*® dynastie des Pharaons.
En retournant au bateau nous voyons une soixantaine d'enfants de huit à dix ans qui portent du charbon pour notre machine ; les uns vont, les autres viennent et tous rappellent parfaitement ces longues traînées de fourmis qui courent sur le sable. Ils portent le charbon sur la tête dans des couffes en feuilles de palmier et marchent très-vite; quatre ou cinq grands gaillards, le bâton à la main, se chargent d'exciter leur courage et frappent sur ces enfants comme sur des bêtes de somme. Ça peut encore passer lorsque leur confie est vide, les gamins s'en servent comme d'un bouclier et parent les coups de gourdin ; mais lorsque la couflfe est pleine, l'enfant reçoit sur les reins de rudes horions et se met à courir en sanglotant avec ses quinze kilos de charbon sur la tête.
Il est à remarquer que l'Arabe frappe toujours avant de gronder, de même que les sais, dans les rues, touchent les passants de leur baguette et les avertissent ensuite.
On peut à /se sujet faire un curieux tableau des
13 décembre.
Nous quittons Minieh bien après le lever du soleil, à cause des brouillards qui empêchent de voir où l'on va.
Après quelques tours de roue, nous nous arrêtons, car les vapeurs s'épaississent de nouveau. Vraiment, on se croirait plutôt sur la Tamise que sur le Nil.
Pourtant la vue se dégage et nous partons.
Nous ne tardons pas à arriver à Beni-Hassan, où il y a des temples souterrains à visiter.
L'on nous avait promis que nous trouverions là des ânes pour nous porter jusqu'aux grottes sculptées ; mais nous sommes sept, en comptant le médecin du bord, et nous ne voyons que trois ânes sans selle et sans bride. Alors, sous prétexte de se faire des politesses, c'est à qui ne montera pas à baudet ; si bien que tout le monde va à pied.
Du reste, les grottes ne sont pas loin ; on les aperçoit à mi-coteau dans la montagne. Après avoir fait un bon kilomètre en plein champ, au
nent le plafond, qui n'en a pas besoin, puisque tout est d'une seule pièce. Ces colonnes représentent quelquefois des tiges de lotus liées ensemble, ou bien elles sont à huit ou seize faces, , et dans ce cas, si elles étaient un peu plus amincies par le haut, elles rappelleraient tout à fait l'ordre dorique.
Les murs, les plafonds, ainsi que leurs supports sont couverts de peintures et d'hiéroglyphes.
Ces peintures sont fort endommagées , ce qui se comprend quand on réfléchit qu'elles ont cinq mille ans d'existence (Ousertesen 1®', XII°« dynastie), mais on peut pourtant distinguer les sujets qu'elles représentent; du reste chaque chapelle reproduit à peu près les mêmes scènes dans le même ordre, de sorte que ce que l'on n'a pu comprendre dans l'une d'elles, à cause des mutilations, est expliqué par les scènes représentées dans la partie correspondante d'une autre chapelle. Ainsi sur la face qui sert d'entrée, on voit ordinairement des cultures, des récoltes, des bateaux couverts de rameurs, puis sur la façade de gauche un registre de chasse au bœpf sauvage, à l'antilope, à la gazelle ; un registre de gens qui font la lessive, étendent et plient le
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linge; un registre de danseuses, qui tournent, sautent, jouent au cheval fondu, enfin un registre consacré aux préparations culinaires. Sur la façade de droite, on a figuré des laboureurs, des étrangers qui arrivent de voyage, des jugements et des supplices ; on peut même constater que le courbache était inventé alors ; on y voit aussi représentées, des salles de bains telles qu'elles existent encore dans les bains maures avec leurs douches, leurs fumigations et leurs massages. Quant au fond de la salle, il est entièrement occupé par des scènes de lutteurs qui se prennent deux à deux et forment des centaines de groupes difiiérents; c'est là qu'ordinairement les peintres se sont appliqués à donner du mouvement à leurs personnages ; les poses les plus compliquées, les plus hardies sont abordées et parfaitement rendues ; si parfois le dessin n'est pas irréprochable, le mouvement est toujours très-bien compris, et beaucoup de peintres de notre époque voudraient avoir trouvé la composition de quelques-uns de ces groupes.
Çà et là on a représenté sur les murs des personnages de grandeur naturelle ; on peut à peine les distinguer, car ils ont été l'objet de mutilations plus spéciales.
Au sortir des grottes on a une vue superbe.
On est entouré de montagnes pittoresques entrecoupées de larges vallées ; devant soi le Nil déroule ses contours tranquilles, et à nos pieds, nous voyons fourmiller les mille ruines de la grande ville qui fut là.
Nous retournons à notre bateau et continuons à remonter le fleuve qui longe la chaîne arabique. A chaque instant on aperçoit dans des rochers des grottes semblables à celles de Beni-Hassan ; elles sont si nombreuses que nous ne pouvons nous y arrêter ; il faudrait pour les bien voir la vie d'un archéologue, à la condition que l'archéologue vive longtemps.
Nous arrivons à la fin du- jour aux rochers de Foda, qui se dressent à pic au-dessus de l'eau, et sont selon l'usage troués de nombreuses chapelles. On prétend que ces montagnes sont pour le moment peuplées de voleurs qui viennent à la nage piller les petites barques , à moins qu'on ne leur fasse une trop vive résistance ; dans ce cas ils plongent sous l'eau comme les canards et vont se réfugier dans leurs repaires de vautours.
hommes se prosternent à notre passage et nous accablent de bénédictions dictées par la peur. Jamais de notre vie nous n'avons reçu tant d'hommages.
Nos matelots, enchantés de leur idée, rient comme des fous, ce qui n'empêche pas les populations d'être consternées.
Enfin, après avoir parcouru suffisamment l'endroit, nous reprenons notre bateau, assez satisfaits du petit effet que nous avons produit.
Le fleuve s'approche de plus en plus de la chaîne Libyque, et après un grand détour qui nous en éloigne, nous finissons par y revenir et aborder à Siout, dont nous voyons depuis longtemps les minarets élancés.
La ville n'est pas tout à fait sur les bords du Nil ; nous trouvons des ânes qui nous y mènent au grand galop ; sans nous y arrêter, nous poussons jusqu'aux montagnes, où se trouvent des grottes sculptées.
Nous arrivons à une première, qui se compose d'un vestibule et de trois grandes chambres contiguês ; les dimensions énormes de ce temple lui donnent un caractère excessivement imposant ;
de chameaux, de crânes humains et de cornes de vaches.
Le docteur du bord, vrai musulman, a fait quoique Egyptien, ses études en France. Néanmoins il est étonné d'apprendre que ce soit sans le secours de la poudre que ces grottes aient été creusées. Pourtant il n'en est pas très-sûr, car il aperçoit des traces noires produites par les torches que les visiteurs ont allumées. D'ailleurs ces grands trous pratiqués dans la montagne l'intéressent médiocrement. Toutefois, pour se donner une contenance, il entreprend de nous expliquer les dessins et de nous faire distinguer les hommes des animaux. Mais cet amusement lui plaît peu. Il préfère marmoter des prières et dire son chapelet 4 la gloire de Mahomet.
La vue qu'on a de la montagne est curieuse ; elle offre ces oppositions tranchées dont l'Orient est prodigue. A nos pieds est le cimetière, plus considérable que la ville elle-même et entièrement blanchi à la chaux ; dômes arroïidis, tonabeaux rectangulaires, murailles dentelées, tout est blanc comme la neige. Après cette zone éclatante^ on voit des jardins de palmiers d'un ton
nous arrêtons à Niheleh, qui est sans contredit le plus beau village que j*aie vu en Egypte. Les maisons, soigneusement construites, sont surmontées d'étages élevés d'une forme babylonnienne; gracieusement enluminés de blanc et de noir, ils servent à loger des pigeons. Presque chaque maison a un jardin, et partout des palmiers aux courbes élégantes viennent dominer les pigeonniers majestueux. Les rues sont larges et bien percées. Au soleil couchant,elles prennent un air de grandeur singulière; il nous semblait, en nous promenant à travers ce village colossal, aux terrasses superposées, que nous parcourions une de ces antiques capitales comme on les rêve quand on pense à Cléopâtre ou à Sémiramis; chaque maison avait les contours d'un palais, et les habitants, aux amples costumes, sortaient gravement de leurs portes comme des prêtres d'Isis franchissant les Naos.
La nuit tombait. Les troupeaux de vaches de Nubie, de chèvres d'Abyssinie, aux longues oreilles, de moutons du Soudan, à la queue monstrueuse, rentraient en se pressant et soulevaient dans les rues des nuages de poussière. On aurait dît des torrents qui passaient ! Au couchant , des files de chameaux , revenant du
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travail, découpaient sur Técarlate du ciel leurs silhouettes majestueuses.
Les habitants de ce village sont Coptes et se croient chrétiens. Ils sont fort riches , ce qui explique la grande tournure de leurs habitations, mais ils craignent de le laisser voir, à cause des impôts dont on pourrait les surcharger. Ils voient rarement des Européens , car les voyageurs ne s'arrêtent pas là d'ordinaire ; aussi les femmes se sauvaient à notre approche, mais les hommes nous ont fait très -bon accueil en nous disant que , comme chrétiens , nous étions leurs frères. Ils n'ont ni église, ni mosquée. Cette religion incertaine des Coptes est trèsrépandue dans la Haute-Egypte ; les moines italiens en profitent pour y établir des couvents et ramener dans l'orthodoxie romaine ces hommes qui prétendent pourtant avoir un christianisme plus pur que celui de l'Europe, car ils ont conservé en grande partie la religion telle que les premiers Apôtres l'ont apportée en Afrique. Une chose à remarquer, c'est que tous les Coptes sont lettrés et ont des goûts d'ordre et de bienêtre , ce qui les fait différer essentiellement des Arabes. Si on rapproche cette particularité de ce fait que les livres Coptes sont écrits dans la
langue des hiéroglyphes, on est tenté de se demander s'ils ne descendent pas des anciens prêtres égyptiens, qui auraient adopté sans peine le christianisme comme résumant la plupart de leurs croyances.