‹ Croquis égyptiens (volume 2)Chapitre 4 sur 41 · TENTAH · texte numérisé non relu

TENTAH

guenilles et, pour canne, une sorte d*épée nue qui pourrait bien être un tourne-broche.

Plus loin, à une autre station, nous apercevons une école de petits garçons en plein air. Les moutards sont accroupis sur deux rangs, le nez tourné contre un mur et abrités par un magnifique arbousier en fleurs. Ils se balancent d'arrière en avant, en récitant à haute voix des versets du Coran. Pendant ce temps, le magister, armé d'une longue latte en palmier, leur distribue sur le dos, à tour de rôle, de vigoureux coups de bâton ; il n'en épargne pas un et ne s'arrête pas un instant. Est-ce une punition ? Est-ce une pénitence religieuse ? Est-ce un encouragement au travail ? Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est que les coups ne cessent pas plus que les cris de ceux qui les reçoivent, et que c'est là une curieuse manière de développer l'intelligence des jeunes fellahs et de les élever dans la crainte de Dieu et du courbach.

A Bennah, nous quittons le train qui va jusqu'au Caire, et nous nous disposons à prendre l'embranchement de Zagazig pour aller au canal de Suez.

Le convoi de Zagazig est là qui attend. Seulement il faut prendre ses billets, chose maté-

riellement impossible, vu qu'il n'y a pas de gare, et, par conséquent, pas de bureaux pour les prendre. On s'informe inutilement; les employés, que, par parenthèse, on ne sait à quoi reconnaître, font la sourde oreille et paraissent trèsdécidés à ne donner aucun renseignement à cet égard. Nous avons appris plus tard qu'il n'est pas d'usage de se munir de billets; on donne un pourboire au chef de train et l'on se met où l'on veut; c'est beaucoup plus commode pour l'employé et pour le voyageur ; reste à savoir si cela fait les affaires de la Compagnie du chemin de fer. *

Pourtant, à force d'insister, on nous donne les billets demandés ; puis, au moment où nous allons faire mettre nos bagages dans le train, le voilà qui part ! Mais on nous fait signe de ne pas nous inquiéter. En effet, il va seulement cent mètres plus loin pour forcer les voyageurs à charger leurs colis sur le dos des nombreux fellahs qui attendent là cette bonne aubaine de bakchichs. Puis, quand on a bien couru après le train, quand on s'est bien battu et disputé avec les Arabes qui vous emportent vos sacs de nuit dans toutes les directions pour faire du zèle, quand on a distribué beaucoup de bakchichs et

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encore plus de coups de canne , le train revient devant le quai de débarquement d*où il est parti. Le tour est fait.

Alors, pour prendre Tembranchement, on vous promène sur un système d'aiguillage compliqué. Les ordres se donnent en anglais, en français ou en arabe, et ne sont pas toujours compris. Les aiguilleurs se trompent souvent, et il faut, dans ce cas, recommencer la manœuvre. Enfin, qupnd on est sur la bonne voie, la locomotive se détache du train pour aller chercher des wagons qu'on a oubliés; elle s'en approche, mais comme on n'a mis personne pour les accrocher au tender, elle repart sans rien emporter. C'est à refaire.

Pendant toutes ces allées et venues, les employés crient beaucoup. L'Arabe, avec ses consonnes aspirées, a, dans son langage, quelque chose de bizarre. Quand il est en colère (et il ne donne jamais un ordre sans paraître furieux), sa parole devient terrifiante. Dans la conversation, il a l'air de parler avec un marron brûlant dans la bouche ; s'il se fâche, ses lèvres lancent du feu, sa langue pétille.

Les dépèches que nous emportons ont sans doute le temps d'attendre ; quant à nous, nous

considérons ce qui nous entoure. Ce sont des Arabes qui viennent faire leurs ablutions dans le canal, ou des buffles qui reviennent du travail, se vautrant dans la vase et mangeant de longues tiges de mais qu'ils tiennent par le bout, comme on fume un cigare. Ou bien c'est une noce qui passe en chantant; les femmes, couvertes de voiles colorés, la tête ornée de sequins, sont montées sur des chameaux trois à la fois, et les malheureuses y sont secouées comme il n'est pas permis. Ou bien encore c'est une maison que l'on construit avec des briques crues, de la paille et de la boue ; vu les retards ingénieux des chemins de fer égyptiens, nous avons l'espoir de la voir terminée avant notre départ.

Nous partons pourtant. Le pays que nous traversons est beaucoup plus riche et plus boisé que celui que nous avons vu ce matin. Les villages ont de véritables maisons et des monuments pittoresques. Quoique tout soit construit en terre grise, il y a des détails d'architecture et des touches de couleurs vives autour des fenêtres qui viennent relever l'aspect général. Ordinairement un canal longe le village et des palmiers le dominent. Et puis le soleil couchant vient animer tout cela de teintes séduisantes.

On voit dans les canaux des hommes qui, au moyen d'une petite escarpolette creuse et légère, suspendue à leurs mains , font remonter Teau dans un canal supérieur destiné à arroser les cultures ; ce mode élévatoire, tout primitif qu'il soit, rend de grands services et se pratique au moyen d'un mouvement cadencé fort gracieux.

Parfois, on voit dans la campagne un caroubier séculaire tout couvert d'énormes fleurs blanches. Le train s'approche et les fleurs s'envolent : ce sont des ibis qui se promènent d'un vol pesant comme des corbeaux couleur de neige.

Arrivés à Zagazig, nous nous rendons au plus tôt à l'agence de la Compagnie de l'isthme de Suez, où nous devons trouver une barque, qui, par le canal d'eau douce, nous mènera jusqu'à Ismaïlia Nous traversons un énorme campement d'Arabes qui apportent leurs denrées au chemin de fer. Il y a là, au milieu des tentes et des bestiaux entravés, des montagnes d'épis de maïs, de graines de douhras , de grosses fèves et de lentilles écarlates ; tout cela est jeté sur le sable; on n'a pas encore eu l'idée de construire une gare de marchandises.

Parvenus à la cahute qui sert de bureau à la Compagnie, nous apprenons que nous n'avons

qu'un quart d'heure pour aller chercher nos bagages à la gare et pour nous munir de provisions de bouche, car il n'y a pas le moindre restaurant dans la barque-poste que nous allons prendre.

Nous divisons la besogne et, tandis que ces messieurs vont aux bagages avec une longue charrette traînée au trot par une vache, je pars avec M. H... à la recherche du village français où Ton vend des conserves et du pain. Au bout d'un quart d'heure , nous y arrivons et nous trouvons un magasin parfaitement approvisionné. Nous faisons porter nos achats par un gamin arabe en lui disant de nous reconduire à la Compagnie par le chemin le plus court. En route, nous rencontrons M. L... qui revient des bagages et nous apprend que nous sommes dans une mauvaise voie, qu'il faut retourner sur nos pas ; l'enfant veut protester, on l'engage à se taire et nous marchons en sens inverse.

Tout d un coup, le chemin s'arrête interrompu par une digue. Le gamin prend un air triomphant et on le remet de nouveau à la tête de la caravane.

Alors, craignant de trouver la barque partie, nous pressons le pas et nous traversons dans la nuit, arrivée presque subitement, des endroits

incroyables, escaladant, sautant, renversant, brisant. C'est une vraie course au clocher ! Puis nous nous engageons dans le village arabe au milieu des cabanes en terre serrées les unes contre les autres. Les rues ont juste' la largeur des pieds et, sans notre moutard, nous ne pourrions nous tirer de ce labyrinthe ingénieux et malpropre. A chaque porte de maison, grouille une population peu parfumée qui nous regarde passer avec de grands yeux indifférents. Quelques habitants dorment déjà, couchés le long des murs; on les piétine en courant et ils se relèvent brusquement en demandant pardon.

Enfin, nous arrivons à la barque; il y a une petite cabine dans laquelle Ton se tiendrait trois à Taise. C'est là que nous devons passer la nuit au nombre de sept.

Notts avons eu tort de tant nous presser, on nous fait attendre les dépêches encore longtemps. Pourtant le bateau finit par s'ébranler; les bateliers entonnent le fameux « La Allah ali Allah! » (il n'y a de Dieu que Dieu) pour se donner du courage. Le verset est chanté alternativement par le reïs ou pilote et par les rameurs. Après le passage des écluses nous sommes tirés par deux mules.

La soirée se passe gaiement. Le souper est trouvé fort bon.

A minuit , nous stationnons à Tel-el-Kebir, exploitation agricole de l'isthme. Je trouve là quantité de personnes de connaissance que je ne m'attendais pas à rencontrer au désert. Il est vrai que Tel-el-Kebir , grâce à l'eau du Nil qu'on y fait venir, est déjà un vrai paradis terrestre.

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