ISMAÏLIA
20 novembre.
Au matin, nous arrivons à Ismaïlia, ville créée pour le canal de Suez. C'est fort curieux de voir cette cité improvisée au milieu des sables. Jardins, palais, églises, mosquées, entrepôts, chantiers, une volonté et une idée généreuse et grandiose ont fait tout cela !
Quand les arbres des jardins seront un peu plus grands et ne ressembleront pas à des asperges en graine, la ville sera fort agréable à voir, dominant le lac Timsah aux eaux bleues et aux berges mamelonnées.
Après quelques heures de repos, je reprends la barque-poste avec M. G...R...M. Bazin doit nous rejoindre à Port-Saïd, sur la Méditerranée.
Nous naviguons sur le canal salé qui réunit les deux mers. Ce n'est pas sans un sentiment profond d'admiration que nous traversons la superbe tranchée d'Elgirch. Qu'on se figure des talus de cinquante mètres de haut se dressant à droite et à gauche du canal, et, tout le long de ces berges colossales, des chemins de fer travaillant acti-
yement an déblaiement des terrains ; de distance en distance, des excavateurs puissants creusent le sable et remplissent les wagons à mesure qu*ils passent.
Les travailleurs de tout le littoral de la Méditerranée sont occupés à cette gigantesque entreprise; les Grecs dominent pourtant, surtout ceux des îles; ils se trouvent sans ouvrage depuis la destruction de la piraterie dans les îles Ioniennes. Inutile de dire que tous ces ouvriers ne sont pas la fleur des pois de la civilisation européenne, et que les entrepreneurs leur préfèrent de beaucoup les Arabes et les fellahs.
Au milieu des travailleurs, j'aperçois un jeune homme à cheval qui m'appelle par mon nom, et je reconnais L... B... C'est décidément le boulevard des Italiens que ce désert.
21 novembre.
A quatre heures du matin , nous arrivons au kilomètre 20, le pays n'a pas d'autre nom. Nous trouvons là le canal dans sa largeur définitive, et un petit bateau à vapeur très-confortable nous conduit à Port-Saïd qui forme l'extrémité du canal et le port d'entrée sur le golfe de Péluse.
Nous demandons l'hôtel Pagnon, et l'on nous indique un quai sur le bord de la mer où se trouve une suite de cabanes et de chalets à un étage. Nous parcourons à plusieurs reprises cette file de maisonnettes échappées à une boîte de jouets d'Allemagne , sans rien trouver qui ressemble à un hôtel. Heureusement une dame sort d'un de ces joujoux de sapin et nous dit:
— Ces messieurs cherchent sans doute l'hôtel?
— Oui, Madame.
— C'est ici.
Et elle nous fait entrer dans un petit magasin de quincaillerie.
Là, nous apprenons que, comme il n'y a à Port-
Saïd ni pierre, ni chaux, ni plâtre, ni maçon, ni rien, on fait venir de France des petites maisons toutes faites que Ton monte sur le terrain à la suite les unes des autres. L'hôtel se compose d'une vingtaine de ces chalets. Il faut faire un kilomètre pour aller de sa chambre à la salle à manger.
Du reste, toute la ville est construite ainsi.
Ce qu'il y a de curieux à voir, ce sont les travaux du port que l'on bâtit'avec d'énormes blocs de ciment hydraulique que l'on jette pêle-mêle dans la mer pour former les jetées. Il est aussi très-intéressant de visiter, dans les immenses ateliers de construction, les machines qui doivent servir à toute l'exploitation du canal.
La population est des plus mélangées. Les Levantins ont fini par adopter la blouse et le pantalon de nos ouvriers français ; les Européens ont peu à peu revêtu le costume arabe, si bien qu'on ne s'y reconnaît plus du tout. Ajoutons à cela la confusion de toutes les langues possibles, et on aura une idée de l'aspect que présente la grande rue de Port-Saïd à Theure où les travaux finissent et où tous les ouvriers se promènent en foule devant les bazars nauséabonds que les Grecs ont établis presque en plein vent; c'est ce
groupe de boutiques aux odeurs de poissons secs, de salaisons, de viandes gâtées, de fromages et d'huile rance, qui forme la partie la plus vivante de cette ville provisoire.
22 novembre.
Cest aujourd'hui le jour de la Sainte Cécile ; au lieu de passer mon temps gaiement au milieu de sociétés musicales, comme c'est mon habitude, je me promène à travers ces cabanes insignifiantes, attendant M. Bazin qui ne vient pas.
Il y a de mauvais bruits, ce soir, qui circulent par la ville. On raconte que la nuit passée il y a eu quatre tentatives de vol avec efiraction. Tout à l'heure, en plein jour, un Grec a tiré sur un cavas, sorte de sergent de ville. A chaque instant des détonnations d'armes à feu retentissent et l'on ne peut savoir si c'est un chasseur ou un assassin que l'on vient d'entendre.
Aussi, en rentrant le soir dans ma chambre, ce n'est pas sans inquiétude que je considère cette cage à mouches qui me sert de logement, cette espèce de château de cartes, posé à fleur de terre, avec des murs en planchettes, des portes qui ferment mal, des fenêtres qui ne ferment pas et aucun volet extérieur.
Par prudence je mets mon revolver sous mon traversin et je m'endors l'oreille tendue. Mais je ne suis attaqué, pendant mon sommeil, que par les mouches, les moustiques et de petites araignées noires qui viennent me sucer le cou.
23 novembre.
Je passe mon temps à attendre que M. G
ait terminé ses affaires. M. Bazin est arrivé, mais il est si occupé qu'il n'y a pas moyen d'en jouir.
Faute de mieux, j'examine dans les rues larges et désertes, des clubs de fellahs accroupis sur le sable au gros soleil, des chèvres qui broutent du charbon ou des chiffons, ou des buffles aux os saillants qui paissent en imagination sur la grève aride, en attendant qu'on les tue pour en faire du bœuf.
Enfin, à quatre heures, M. G n'en finissant pas, je pars tout seul pour Ismaïlia, par la dahabieh ("barque-poste). En route, je fais boire du vin et manger du j ambon aux bateliers arabes^ qui ne consentent à cette infraction à la loi de Mahomet que parce que j'ai eu l'idée de les faire venir séparément dans la cabine et qu'aucun d'eux n'a été observé par les autres pendant qu'il goûtait aux aliments défendus.