LA CITADELLE
templions ce spectacle émouvant. Un rideau grisâtre cachait le Nil et Thorizon des Pyramides ; le panorama de la ville semblait interrompu tout à coup et, quoiqu'on la vît toute entière, l'imagination pouvait la supposer plus grande encore : il semblait qu'on n'apercevait qu'un fragment d'une cité infinie qui devait couvrir la terre ; grâce à son enceinte de nuages bas et opaques, le Kaire prenait des proportions grandioses qu'il n'aurait pas eues si on avait pu se rendre compte de ses dimensions réelles.
De plus, le soleil blafard qui éclairait le paysage donnait aux ombres des profondeurs indécises, une lumière mate blanchissait les édifices, on les voyait vaguement comme dans un rêve et pourtant avec une grande netteté de détails. Ces formes bizarres , ces teintes fades et ces contours précis tenaient tellement du fantastique que l'on ne croyait plus à la réalité de ce qu'on voyait et l'on s'abandonnait aux sensations indéfinies et délicieuses des preneurs de hatchich ou des fumeurs d'opium.
Quelque douces que fussent ces émotions, il
fallut s'en arracher et continuer notre visite.
En tournant sur nous-mêmes nous aperçûmes
au-dessus de nous le fort Napoléon, et, derrière,
les montagnes d'où les pierres des Pyramides furent tirées.
On nous mène alors au Puits de Joseph. Chemin faisant nous rencontrons des hommes à la démarche grave, au pas processionnel, allant deux à deux, la tête haute et le pied assuré. Si leurs haillons ne venaient attester leur misère on les prendrait pour des sénateurs se rendant au conseil. Mais un bruit de ferraille qui part de leurs vêtements attire l'attention ; on voit qu'ils sont tous enchaînés. Ce sont des forçats. Les tristes soldats qui les escortent ont l'air d'être leurs condamnés.
Le Puits de Joseph est un large trou carré, de dix mètres de côté, entièrement creusé dans le roc et qui descend à une grande profondeur.
Tout autour on a pratiqué également dans le rocher, une descente en pente douce qui permet, par des ouvertures assez fréquentes, de regarder dans l'intérieur du vaste trou. On descend, on descend toujours, et quand on est au fond on s'aperçoit que ce puits reçoit son eau d'un autre placé au-dessous, et dont les dimensions sont les mêmes. Cette seconde excavation descend jusqu'au niveau du Nil et donne avec celle qui est au-dessus une profondeur de cent mètres.
ne me trompe, c'est déjà le deuxième lieu où la tradition fait passer cette scène intéressante. Je crois que je ferai bien de me méfier de la véracité des souvenirs bibliques.
• De là nous allons au vieux Kaire, et, pour revenir, nous tombons dans des masses de fan-^ tasias. C'est aujourd'hui le jour des mariages, et, à chaque instant nous rencontrons des noces. En tête du cortège, il y a des espèces de danseurs, qui, avec des bâtons, simulent des combats ; c'est un souvenir de la pyrique des anciens. Après, viennent des porteurs de tambour, qui, avec une seule baguette, frappent au hasard et sans aucune mesure, et des joueurs de flageolet, qui font des tenues comme des locomotives. Puis les femmes de la noce vêtues de riches étofles, et enfin la mariée voilée de rouge de la tête aux pieds, étouflant sous son voile qui lui couvre la figure et sous les parures massives dont elle est couverte; on la soutient sous les bras, de grands éventails font de l'air autour d'elle, et un dais, couleur écarlate, la garantit du soleil. C'est ainsi qu'elle fait le tour de la ville aux sons discordants d'une musique de sourd.
Le soir, M. D... nous conduit à une brasserie allemande , où Ton trouve de la bière de Bavière
90 novembre.
Nous partons tous pour Suez.
Le chemin de fer traverse le désert ; il n'y a donc à voir en route que des dunes de sable fin et des vols de sauterelles rouges et monstrueuses. Le seul intérêt du voyage est celui-ci : On se demande : Arriverons-nous, oui ou non ?
On est obligé d'emporter avec soi la provision d'eau et de charbon nécessaire à la locomotive ; mais, comme le sable du désert abîme beaucoup les machines, on n'emploie, pour faire ce service, que de vieilles locomotives qui se détraquent à tout bout de champ. Aussi on s'arrête souvent, et quand par hasard on est bien lancé, on trouve sur la voie unique qui sert de communication, un autre train en détresse qui barre le chemin.
Pourtant nous n'avons pas à nous plaindre ; après avoir mis six heures à faire un trajet qu'on pourrait faire en trois heures^ nous arrivons sur les bords de la mer Rouge, que je trouve d'un bleu superbe.
Nous descendons à l'hôtel de Suez, établi par