‹ Croquis égyptiensChapitre 10 sur 64 · SUEZ · texte numérisé non relu

SUEZ

1" décembre.

Ce matin, je vis entrer dans ma chambre un jeune Indien; il exécuta devant moi une pantomime désespérée. Je compris qu'il s'agissait de manger, le geste l'indiquait suflSsamment, mais la phrase manquait de clarté. Avait-il faim ? Voulait-il me manger ? M'invitait-il à aller déjeuner? La cloche qui sonnait dans la cour de l'hôtel me fit prendre parti pour cette dernière traduction. Il n'était que neuf heures, et, grâce au café que j'avais déjà pris, mon appétit n'était pas ouvert ; mais l'Indien était si pressant, il paraissait si malheureux de ne pas me voir descendre à la salle à manger, que je compris bien que je devais faire son bonheur en allant déjeuner. Je me sacrifiai, je me mis à table, et des larmes de reconnaissance jaillirent de ses yeux. C'est que, dans ces hôtels anglais, quand on manque l'heure des repas et des lunchs, il est impossible de se faire servir la moindre côtelette, et mon brave serviteur indou, ne me voyant pas assister au premier repas, redoutait de me voir mourir de faim.

Après déjeuner, je fis une promenade dans la ville, qui se compose de deux rues étroites coupées à angles droits. Du moins, ce sont là les rues marchandes où se trouvent les bazars ; elles sont si resserrées, que lorsqu'un passant stationne pour acheter quelque chose , il arrête net la circulation. Suez est pourtant assez étendu; il y a d'abord les quartiers égyptiens, qui sont d'une malpropreté écœurante ; on voit là des enfants noirs de vermine , les yeux et la bouche pleins de mouches visqueuses qui vienent se poser avec acharnement sur vos propres yeux et votre propre bouche ; ces insectes sont les propagateurs les plus énergiques des ophthalmies qui désolent TEgypte. Il y a aussi les quartiers européens, où logent les consuls, puis les magnifiques magasins des Messageries et de la Compagnie péninsulaire. Sur un monticule, est un chalet blanc destiné au vice-roi. La vue qu'on a de là est fort belle. La ville , placée entre son port et sa rade, a la forme d'une presqu'île ; à droite, les hautes montagnes de la Takka qui se dessinent avec une grande tournure, en face la mer Rouge qui se perd dans l'horizon, et à gauche les monts Sinaï qui longent le désert et prennent au soleil couchant des teintes ravissantes ; der-

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rière, s'étend le sable à perte de vue. Du reste, dans ce paysage aux riches couleurs on ne voit pas un arbre, pas un brin d'herbe.

Dans l'après-midi , M. Bazin m'a conduit à Chalouf sur le canal. La route se fait dans une dahabieh fort commode tirée au grand trot par un dromadaire qui proteste en son jargon à chaque coup qu'il reçoit. Le hennissement du chameau tient le milieu entre le rugissement du lion, le cri du cochon et le bruit que fait un gros monsieur qui se gargarise.

Nous suivons le canal d'eau douce. Avant d'arriver à Chalouf, les berges s'écartent, l'espace s'élargit ; on entre dans l'ancien canal creusé par les Pharaons.

Les travaux de Chalouf sont fort intéressants, mais ils font voir surtout ce qu'il y a encore à faire. On a trouvé là un banc de rocher qui donne de la pierre pour les constructions et qu'on entame en- le creusant d'une façon prodigieuse. C'est à coups de mine qu'on travaille , et tant que cette grande tranchée n'aura pas atteint ses dimensions définitives, on ne pourra y introduire l'eau de la mer. C'est pour cela que de Suez à Ismaïlia on navigue sur le canal d'eau douce, tandis que d'Ismaïlia à Port-Saïd on voyage sur

Teaa salée ; en effet, partout où Ton a un fond de sable on trace le canal à une petite profondeur, on introduit Teau, et des dragues puissantes font le reste. Pour le moment, les deux canaux communiquent au moyen de l'écluse, ce qui permet à un même bateau d'aller de Port-Saïd à Suez.

Ce pauvre canal de Suez a des partisans violents et des ennemis acharnés , de sorte que , pour nous autres Français, il est encore à l'état de problème, car adeptes et détracteurs trouvent des sujets de satisfaction, et le malheureux actionnaire se demande avec anxiété ce qui résultera de tout cela. Je crois que la réalisation du projet de M. de Lesseps est très-praticable. Les impossibilités que l'on a prétendu exister sont réduites à néant.

On a dit d'abord que les mers n'étaient pas au même niveau. On a eu raison en ce sens que la mer Rouge a une marée très-sensible , que la mer Méditerranée n'en a presque pas, et que la mer Rouge se trouve par conséquent tantôt audessus, tantôt au-dessous de la Méditerranée. Mais si l'on réfléchit que le canal traverse des lacs immenses qui sont assez près de Suez, on comprend qu'ils serviront de compensateurs à la différence des niveaux et que la marée ne se fera

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