KENEH
sont ruisselantes de sequins ; elles vont d'un pas de reine et sont suivies de bachi-bozouks ivres de raky.
On parle, on crie, on se dispute, on se salue, on se bat, c'est une animation incroyable et Ton sent qu'il y a dans l'air une surexcitation particulière.
Parfois passe une patrouille de soldats égyptiens qui portent leurs fusils comme des chibouks et ont le plus souvent au milieu d'eux un homme enchaîné et les yeux pleurards ; c'est quelque bachi-bozouk ivrogne qui vient de recevoir la bastonnade et qu'on mène en prison.
Le soir nous avons le mot de l'énigme. On célèbre aujourd'hui la fête du cheïk du village. Chacun sait qu'un cheïk est le maire de l'endroit. A cette occasion il y a hors des murs, dans une plaine entourée de grands arbres, une sorte de foire que nous allons voir, montés sur d'adroits bourriquets qui, au clair de la lune, savent parfaitement éviter les mauvais chemins.
Le champ de foire se compose d'une quantité de tentes et de vastes cabanes en roseaux toutes illuminées de lanternes de verre ; si on ne coudoyait à chaque pas des costumes orientaux.
236 CBOQUIS ÉGYPTIENS.
on se croirait à la foire de Saint-CIoud ; ce sont les mêmes cris, les mêmes braits de tambour, les mêmes saltimbanques, les mêmes tourniquets pour les enfants ; il 7 a comme en France ces machines à avoir le mal de mer qui tous montent et descendent dans les airs en donnant le vertige, à la grande joie de ceux qui payent pour y être remués et malades.
Nous pensons que ce qu'il y a de mieux à faire pour jouir de la fête, c'est de nous faire présenter au cheïk, et nous demandons à le voir. En conséquence, on nous mène à une mosquée et l'on nous dit que le cheïk est dedans, mais que nous ne pouvons pas entrer, parce que nous ne sommes pas musulmans. Nous demandons alors qu'on prévienne le magistrat de notre présence, espérant qu'il aura la politesse de s'occuper de nous ; on se met à rire : le cheïk est mort depuis un siècle ; c'est son tombeau qu'on vénère et en l'honneur duquel on fait la fête.
Comme dans la mosquée, on ne fait que prier, nous nous résignons facilement à n'y pas pénétrer et nous nous mettons à parcourir les cabanes illuminées ; la plupart sont des estaminets où l'on fume l'opium. Nous entrons dans l'un d'eux pour nous faire servir du café à l'arabe.
EENEH. 237
Tout autour sont disposées des nattes sur lesquelles des fumeurs silencieux sont accroupis ; leurs babouches sont ôtées et soigneusement placées devant eux. Dans un coin il y a un concert en sourdine ; un poète déclame des mélopées ; il est accompagné d'une double flûte dont on joue comme de la flûte antique à deux pipeaux, une des branches tient la tonique ou pédale continue, l'autre, percée de trous, suit la mélodie décousue du chanteur ; la continuité de la tenue s'obtient en gonflant les joues pour former un réservoir d'air qui alimente le chalumeau pendant que le nez respire. Il y a encore un tambour de basque (reh) qui frétille par moments et un tarabouka qui marque la mesure. Je suis persuadé que j'ai eu là un échantillon complet de la musique des anciens et que les chanteurs que les Grecs et les Romains faisaient venir dans leurs festins se servaient des mêmes instruments et chantaient les mêmes mélopées.
Nous retournons à la mosquée, devant laquelle des derviches se sont installés; ils sont sur deux rangs, assis par terre les jambes croisées, en face les uns des autres. L'un des rangs se balance régulièrement d'avant en arrière en chantant lentement en voix de basse des « la
allah n rhythmés comme notre fameux air des lampions; pendant ce temps l'autre rang se dandine de gauche à droite en vocalisant d'une Yoix de fausset des versets bizarres.
Ce métier doit durer toute la nuit ; peu à peu les derviches s'animeront, se lèveront, danseront, hurleront... et cela jusqu'à ce qu'ils tombent par terre harassés par la fatigue et étourdis par Textase ; alors le peuple admirera ces saints inspirés du prophète. C'est là ce qu'on appelle des derviches hurleurs.
Dans une sorte de marabout voisin de la mosquée, il y avait d'autres derviches plus nombreux et déjà plus en train ; ils étaient debout, placés en rond ; l'un d'eux chantait un hymne d'une voix nasillarde, un autre frappait, à intervalles égaux et écartés sur un tarabouka. Â chaque coup^ les derviches s'inclinaient en avant, à droite ou à gauche, en faisant un petit soubresaut fort comique. Une seule lampe placée par terre au milieu du cercle faisait remuer sur les murs et contre le plafond des ombres fantastiques d'un effet saisissant.
Notre patience ne nous permet pas d'attendre la fin de cette scène prolongée 'et, rentrant dans le village, nous' cherchons à voir ^elçueeMmes