LA CORVÉE
qui montent le courant sont vides ou garnis de quelques soldats. Ceux qui le descendent sont combles de fellahs au manteau brun et au tarbouch blanc. Les bateaux qui montent vont chercher des hommes pour les corvées qu'on organise afin de créer le chemin de fer du Kaire à Cartoum ; les soldats qui s'y trouvent sont destinés à faire la chasse aux récalcitrants réfugiés dans les montagnes pour ne pas travailler sous le courbache du gouvernement. Les bateaux qui descendent ramènent^ comme un bétail humain, les malheureux qui doivent travailler gratuitement aux entreprises du vice-roi.
La corvée a été abolie, il est vrai ; mais il paraît que ça n'a été que pour le canal de Suez, qui pourtant payait et nourrissait ses hommes. Nous avons sous les yeux la preuve qu'elle existe encore.
Du reste, il ne faut pas trop s*apitoyer sur le sort de ces paysans qu'on enlève à leurs travaux pour cause d'utilité publique ; c'est un impôt en nature dont nous avons l'analogue en France sous les noms de prestations et de conscription. Ce qu'il y a de choquant c'est la manière brutale dont il se prélève et dont on l'exploite.
Ainsi, les soldats arrivent à Timproviste dans
une province et demandent un homme sur quatre. Immédiatement ce personnel est entassé pèle-méle dans des chalands ; puis, pendant deux mois il doit remuer de la terre, être mal nourri, car c'est lui qui doit se procurer ses aliments et par-dessus le marché, zébré de coups de bâton, car on ne connaît pas ici d'autre manière de donner un ordre que de frapper en le donnant ; n'oublions pas que le sceptre des anciens Pharaons était un fouet.
Pour moi, je crois que ce procédé est beaucoup plus coûteux au gouvernement que ne Test à nous notre système de travailleurs salariés, et je suis sûr que, dans ses deux mois de servitude, un fellah ne fait pas l'ouvrage qu'un ouvrier européen ferait en huit jours.
A cela on me répond que cent vingt mille hommes de corvée remuent deux millions cinq cent mètres cubes de terre en vingt-cinq jours. — Je demande la note des frais! Et, si un beau jour le fellah venait à s'exaspérer? Ça s'est vu.
Décidément c'est la journée aux accidents.
Voilà que notre bateau, mal dirigé, se met à raser la rive, à briser un de ses tambours et fra-