TENTAH
guenilles et, pour canne, une sorte d'épée nue qui pourrait bien être un tourne-broche.
Plus loin, à une autre station, nous apercevons une école de petits garçons en plein air. Les moutards sont accroupis sur deux rangs, le nez tourné contre un mur et abrités par un magnifîque arbousier en fleurs. Ils se balancent d'arrière en avant, en récitant à haute voix des versets du Coran, Pendant ce temps^ lemagister, armé d'une longue latte en palmier, leur distribue sur le dos , à tour de rôle , de vigoureux coups de bâton ; il n'en épargne pas un et ne s'arrête pas un instant. Est-ce une punition? Est-ce une pénitence religieuse ? Est-ce un encouragement au travail ? Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est que les coups ne cessent pas plus que les cris de ceux qui les reçoivent, et que c'est là une curieuse manière de développer l'intelligence des jeunes fellahs et de les élever dans la crainte de Dieu et du courbach.
A Bennah, nous quittons le train qui va jusqu'au Caire, et nous nous disposons à prendre l'embranchement de Zagazig pour aller au canal de Suez.
Le convoi de Zagazig est là qui attend. Seulement il faut prendre ses billets, chose maté-
riellement impossible, vu qu'il n'y a pas de gare^ et, par conséquent, pas de bureaux pour les prendre. On s'informe inutilement; les employés, que, par parenthèse, on ne sait à quoi reconnaître, font la sourde oreille et paraissent trèsdécidés à ne doflner aucun renseignement à cet égard. Nous avons appris plus tard qu'il n'est pas d'usage de se munir de billets; on donne un pourboire au chef de train et l'on se met où l'on veut; c'est beaucoup plus commode pour l'employé et pour le voyageur ; reste à savoir si cela fait les affaires de la Compagnie du chemin de fer.
Pourtant, à force d'insister, on nous donne les billets demandés ; puis, au moment où nous allons faire mettre nos bagages dans le train, le voilà qui part ! Mais on nous fait signe de ne pas nous inquiéter. En effet, il va seulement cent mètres plus loin pour forcer les voyageurs à charger leurs colis sur le dos des nombreux fellahs qui attendent là cette bonne aubaine de bakchichs. Puis, quand on a bien couru après le train, quand on s'est bien battu et disputé avec les Arabes qui vous emportent vos sacs de nuit dans toutes les directions pour faire du zèle, quand on a distribué beaucoup de bakchichs et
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encore plus de coups de canne , le train revient devant le quai de débarquement d'où il est parti. Le tour est fait.
Alors, pour prendre l'embranchement, on vous promène sur un système d'aiguillage compliqué. Les ordres se donnent en anglais, en français ou en arabe, et ne sont pas toujours compris. Les aiguilleurs se trompent souvent, et il faut, dans ce cas, recommencer la manœuvre. Enfin, quand on est sur la bonne voie, la locomotive se détache du train pour aller chercher des wagons qu'on a oubliés ; elle s'en approche, mais comme on n'a mis personne pour les accrocher au tender, elle repart sans rien emporter. C'est à refaire.
Pendant toutes ces allées et venues, les employés crient beaucoup. L'Arabe, avec ses consonnes aspirées, a, dans son langage, quelque chose de bizarre. Quand il est en colère (et il ne donne jamais un ordre sans paraître furieux), sa parole devient terrifiante. Dans la conversation, il a l'air de parler avec un marron brûlant dans la bouche ; s'il se fâche, ses lèvres lancent du feu, sa langue pétille.
Les dépêches que nous emportons ont sans doute le temps d'attendre ; quant à nous, nous
considérons ce qm nous entoure. Ce sont des Arabes qui viennent faire leurs ablations dans le canal, on des bnflles qoi reviennent du travail, se vautrant dans la vase et mangeant de longues
tiges de ma'is qu'ils tiennent par le bout, comme on fume un c'gare. Ou bien c'est une noce qui passe en chantant; les femmes, couvertes de voiles colorés, la tête ornée de sequins, sont montées sur des chameaux trois à la fois, et les malheureuses y sont secouées comme il n'est pas permis. Ou bien encore c'est une maison que l'on construit avec des briques crues, de !a paille et de la boue; vu les retards ingénieux des chemins de fer égyptiens, nous avons l'espoir de la voir terminée avant notre départ. ■
Nous partons pourtant. Le pays que nous traversons est beaucoup plus riche et plus boisé que celui que nous avons vu ce matin. Les villages ont de véritables maisons et des monuments pittoresques. Quoique tout soit construit en terre grise, il y a des détails d'architecture et des touches de couleurs vives autour des fenêtres qui viennent relever l'aspect général. Ordinairement un canal longe le village et des palmiers le dominent. Et puis le soleil couchant vient animer tout cela de teintes séduisantes.