UNE QUERELLE
tous les jours. Ah ! ce n'est pas pour rien que le dieu Phtah, le plus ancien du pays, était représenté par un nilomètre^ symbole de stabilité.
En me promenant dans les rues désertes , après le coucher du "soleil, je vois devant une maison un homme qui bat sa femme ; la malheureuse est à genoux devant son mari, et chaque coup qu'elle reçoit la renverse et lui fait violemment frapper le sol avec sa tête. L'homme, étouffé par la colère, vocifère de rares monosyllabes ; la femme ne dit mot, mais gémit sourdement à chaque correction. Les coups sont' si vigoureux et si bien appliqués, qu'ils font résonner toute la ruelle vide ; et je suis déjà loin que je les entends encore. Puis subitement je m'aperçois que j'ai passé devant cette scène sans y faire attention, que cela m'a paru tout naturel de voir cet homme assommer cette femme à coups de poings que décidément je n'ai plus aucun sentiment du bien et du mal, et qu'en vrai musulman je reste indifférent à tout ce qui m'entoure.
Le remords me saisit, je reviens sur mes pas, mais je ne retrouve plus personne. Comment a
fini cet épisode? je l'ignore. Mais je vois qu'il est grand temps que je quitte ce pays, où touf est permis pourvu qu'on soit le plus fort, le plus riche ou le plus puissant.
A ce sujet, on me raconte qu'un Français, très-bien élevé du reste, ayant séjourné longtemps en Egypte, imagina, à son retour à Marseille, de battre à coups de canne l'employé de la gare qui l'engageait à monter en voiture. On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il n'était pas d usage en France d'en agir ainsi. Il avait complètement oublié ces détails de la vie européenne.
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7 janvier.
Je vais prendre Georges, avec lequel je dois aller visiter les tombeaux des kalifes. Je le surprends en train de faire le portrait de Mohamed. Ce dernier est tout habillé de neuf ; il a surtout une grande melayeh blanche qui forme autour de son corps des plis aussi beaux qu'incommodes. Ce vêtement ingénieux, dû à la munificence de son nouveau maître (car il est décidément au service de Georges), Ta rendu joyeux et communicatif ; aussi il comble de ses largesses ceux qui l'entourent, il nous offre des cigares, des oranges.... Est-ce avec ses appointements qu'il peut trouver à avoir un ïel superflu ? Mystère !
Nous partons chargés de tout l'attirail du peintre ; Mohamed, bien entendu, ne porte rien; il a bien assez de se draper et de se redraper à tout moment; sa melayeh neuve l'agace, elle est encore raide et n'a pas pris la souplesse désirable pour l'envelopper convenablement ; aussi il ne fait que la quitter et la remettre, à la grande admiration de Georges, qui n'aurait jamais cru
qa*un morceau d'étoffe pût prendre tant de formes variées.
Les tombeaux sont hors de la ville. C'est le précieux Mohamed qui nous guide. Je m'aperçois qu'au lieu de nous mener du côté des montagnes où nous devons aller, il nous dirige sur la route de Suez. Je lui en fais l'observation ; il insiste dans son sens. Alors je monte sur une éminence et je vois derrière nous les hauts minarets des monuments que nous allons visiter. Je ne sais décidément pas ce que l'intelligent Mohamed a compris. Il n'y a du reste pas d'expUcation à
avoir avec lui, cet interprète improvisé ne sait pas trois mots de français.
Bientôt, nous apercevons l'ensemble des édifices. C'est une suite de suberbes mosquées , de /a plus belle époque sarrazine, et qui, malgré leur splendeur, sont maintenant complètement abandonnées au milieu des sables. Le site est tout-àfait désert et désolé et si nous n'avions avec nous pour gardien le courageux Mohamed, nous pourrions ne pas être rassurés au milieu de ces palais dont les dômes effondrés et les minarets chancelants attestent l'abandon.
Tout d'un coup arrive sur nous un cwoas à l'œil furieux. Il apostrophe notre bédouin et parait lui
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dire des choses fort désagréables. L'intrépide Mohamed se met à trembler de tous ses membres, et voyant que nous n'avons pas compris de quoi il s'agit, pour plus de sûreté il se sauve.
Comme le cavas ne nous dit rien, nous allons à la poursuite de notre guide valeureux, qui nous crie, terrifié, en nous montrant un des monuments dont nous faisions le tour :
— Cartouka!..
Je sais qu'en espagnol cela veut dire chartreuse^ de sorte que je ne comprends pas du tout.
Mais Georges, qui a la chance de ne pas connaître la langue du Cid, réfléchit que cela peut signifier cartouche y et nous comprenons que probablement on a établi dans cette immense mosquée un magasin de poudre. En effet, nous voyons tout autour une ligne de factionnaires cachés dans le sable et que nous n'avions pas aperçus au premier abord.
Cet édifice est le seul qui soit un peu entretenu, les autres tombeaux, qui sont nombreux et splendides, forment une ville de mosquées magnifiques, et grâce à l'incurie orientale, ils ne seront bientôt que des amas de ruines.
J'y ai trouvé plusieurs pierres provenant d'an-
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ciens temples égyptiens, dont les débris ont servi à ces constructions. Du reste, toutes les mosquées du Eaire ont pris leurs matériaux aux ruines de Memphis ; c'était une carrière facile à exploiter et, on le comprend, d'une richesse inouïe.
Nous voyons dans la plaine de longs convois de chameaux qui vont aux mines de pierres du Mokatan ou qui en reviennent. Parfois plusieurs files de ces animaux sont accolées, ce qui fait un vrai régiment, et toutes les bosses de ces ruminants ondulent comme des vagues.
Au retour, Georges s'arrête pour dessiner un coin de rue, les passants s'attroupent, et selon l'usage, se mettent à rire.
— Ils me croient fou? demande le peintre à son bédouin.
— Si! répond celui-ci.
Dans la langue particulière à Mohamed, si veut dire oui.
— Et toi, continue l'artiste, me crois-tu fou ?
— Oh si ! riposte l'autre avec conviction.
Ainsi voilà que tout s'explique. Si Mohamed
daigne protéger Georges, ce roumi, c'est qu'il le croit idiot, et que par conséquent il le vénère comme un saint, selon l'habitude des Egyptiens..