‹ Croquis égyptiensChapitre 8 sur 64 · ISMAÏLIA · texte numérisé non relu

ISMAÏLIA

20 novembre.

Au matin, nous arrivons à Ismaïlia, ville créée pour le canal de Suez. C'est fort curieux de voir cette cité improvisée au milieu des sables. Jardins, palais, églises, mosquées, entrepôts, chantiers, une volonté et une idée généreuse et grandiose ont fait tout cela !

Quand les arbres des jardins seront un peu plus grands et ne ressembleront pas à des asperges en graine, la ville sera fort agréable à voir, dominant le lac Timsah aux eaux bleues et aux berges mamelonnées.

Après quelques heures de repos, je reprends la barque-poste avec M. G...R...M. Bazin doit nous rejoindre à Port-Saïd, sur la Méditerranée.

Nous naviguons sur le canal salé qui réunit les deux mers. Ce n'est pas sans un sentiment profond d'admiration que nous traversons la superbe tranchée d'Elgirch. Qu'on se figure des talus de cinquante mètres de haut se dressant à droite et à gauche du canal, et, tout le long de ces berges colossales, des chemins de fer travaillant acti-

36 CBOQUIS ÉGTPTIENS.

vement au déblaiement des terrains ; de distance en distance, des excavateurs puissants creusent le sable et remplissent les wagons i mesure qu'ils passent.

Les travailleurs de tout le littoral de la Méditerranée sontoccupés à cette gigantesque entreprise; les Grecs dominentpourtant, surtout ceux des iles; ils se trouvent sans ouvrage depuis la destruction de lapirateriedans les iles Ioniennes. Inutile de dire que tous ces ouvriers ne sont pas laâeur des pois de la civilisation européenne, et que les entrepreneurs leur préfèrent de beaucoup les Arabes et les fellahs.

Au milieu des travailleurs, j'aperçois un jeune bomœeâ cheval qui m'appelle par mon nom, et je reconnais L... B... C'est décidément le boulevard des Italiens que ce désert.

21 novembre.

A quatre heures du matin , nous arrivons au kilomètre 20, le pays n'a pas d'autre nom. Nous trouvons là le canal dans sa largeur définitive, et un petit bateau à vapeur très-confortable nous conduit à Port-Saïd qui forme l'extrémité du canal et le port d'entrée sur le golfe de Péluse.

Nous demandons l'hôtel Pagnon, et Ton nous indique un quai sur le bord de la mer où se trouve une suite de cabanes et de chalets à un étage. Nous parcourons à plusieurs reprises cette file de maisonnettes échappées à une boîte de jouets d'Allemagne , sans rien trouver qui ressemble à un hôtel. Heureusement une dame sort d'un de ces joujoux de sapin et nous dit:

— Ces messieurs cherchent san3 doute l'hôtel?

— Oui, Madame.

— C'est ici.

Et elle nous fait entrer dans un petit magasin de quincaillerie.

Là, nous apprenons que, comme il n'y a à Port-

Saïd ni pierre, ni chaux, ni plâtre, ni maçon, ni rien, on fait venir de France des petites maisons toutes faites que l'on monte sur le terrain à la suite les unes des autres. L'hôtel se compose d'une vingtaine de ces chalets. Il faut faire un kilomètre pour aller de sa chambre à la salle à manger.

Du reste, toute la ville est construite ainsi.

Ce qu'il y a de curieux à voir, ce sont les travaux du port que l'on bâtit avec d'énormes blocs de ciment hydraulique que l'on jette pêle-mêle dans la mer pour former les jetées. Il est aussi très-intéressant de visiter, dans les immenses ateliers de construction, les machfnes qui doivent servir à toute l'exploitation du canal.

La population est des plus mélangées. Les Levantins ont fini par adopter la blouse et le pantalon de nos ouvriers français ; les Européens ont peu à peu revêtu le costume arabe, si bien qu'on ne s'y reconnaît plus du tout. Ajoutons à cela la confusion de toutes les langues possibles, et on aura une idée de l'aspect que présente la grande rue de Port-Saïd à l'heure où les travaux finissent et où tous les ouvriers se promènent en foule devant les bazars nauséabonds que les Grecs ont établis presque en plein vent; c'est ce*

groupe de boutiques aux odeurs de poissons secs, de salaisons, de viandes gâtées, de fromages et d'huile rance, qui forme la partie la plus vivante de cette ville provisoire.

22 novembre.

Cest aujourd'hui le jour de la Sainte Cécile ; au lieu de passer mon temps gaiement au milieu de sociétés musicales, comme c'est mon habitude, je me promène à travers ces cabanes insignifiantes, attendant M. Bazin qui ne vient pas.

Il y a de mauvais bruits, ce soir, qui circulent par la ville. On raconte que la nuit passée il y a eu quatre tentatives de vol avec eflfraction. Tout à l'hfeure, en plein jour, un Grec a tiré sur un cavas, sorte de sergent de ville. A chaque instant des détonnations d'armes à feu retentissent et Ton ne peut savoir si c'est un chasseur ou un assassin que Ton vient d'entendre.

Aussi, en rentrant le soir dans ma chambre, ce n'est pas sans inquiétude que je considère cette cage à mouches qui me sert de logement, cette espèce de château de cartes, posé à fleur de terre, avec des murs en planchettes, des portes qui ferment mal, des fenêtres qui ne ferment pas et aucun volet extérieur.

Par prudence je mets mon revolver sous mon traversin et je m'endors Toreille tendue. Mais je ne suid attaqué, pendant mon sommeil, que par les mouches, les moustiques et de petites araignées noires qui viennent me sucer le cou.

23 novembre.

Je passe mon temps à attendre que M. G

ait terminé ses affaires. M. Bazin est arrivé, mais il est si occupé qu'il n'y a pas moyen d'en jouir.

Faute de mieux, j'examine dans les rues larges et désertes, des clubs de fellahs accroupis sur le sable au gros soleil, des chèvres qui broutent du charbon ou des chiffons, ou des buffles aux os saillants qui paissent en imagination sur la grève aride, en attendant qu'on les tue pour en faire du bœuf.

Enfin, à quatre heures, M. G n'en finissant pas, je pars tout seul pour Ismaïlia, par la dahabieh f barque-poste). En route, je fais boire du vin et manger du jambon aux bateliers arabes, qui ne consentent à cette infraction à la loi de Mahomet que parce que j'ai eu l'idée de les faire venir séparément dans la cabine et qu'aucun d'eux n'a été observé par les autres pendant qu'il goûtait aux aliments défendus.

iSMAÏ;.A. 43

24 novembre,

Arrivés à la pointe du jour à Ismaïlia, j'y passe la journée à m y ennuyer royalement. Enfin, le soir, je reprends le bateau-poste et je quitte la ville, où, pour me servir d'une expression consacrée ici, on vend Vembètement à 16 francs par jour.

Je fais la route avec des employés de l'isthme et j'arrive à Zagazig avant l'aurore et par une pluie battante»

25 novembre.

Pourtant le soleil levant dissipe les nuages et je vois les fellahs et les Arabes, enveloppés dans leurs abaie^ venir grelottant et toussant faire leurs ablutions religieuses dans l'eau glacée du canal. Après quoi ils exécutent leurs salamaleks en s'inclinant du côté de l'Orient, et leurs lèvres tremblent plus à cause du froid qu'à cause des prières qu'ils marmottent.

J'entre peu à peu au cœur de la ville, située sur un des bras du Nil, et chaque pas me fait découvrir un point de vue pittoresque, une scène caractéristique, une étude de mœurs ou un tableau oriental. Cette fois-ci me voilà en plein dans la couleur locale, et, pourvu que je ne regarde pas ma redingote européenne, il me semble vivre dans un conte des Mille et une Nuits.

. La ville se réveille et s'anime. Dans ce coin, sur le bord du fleuve, à l'abri d'un large acacia surmonté d'un palmier, est un groupe d'hommes enturbannés qui, agenouillés à côté les uns des autres, se livrent à la prière du matin. Ils réci-

ZAGAZI6. 45

tent leurs versets à haute voix et à chaque instant portent les mains à leurs turbans et s'inclinent jusqu'à terre. Plus loin c'est un homme qui poursuit une femme un bâton à la main et l'injure à la bouche ; la femme riposte mais se sauve; voilà une querelle de ménage qui commence de bon matin.

A un détour (Ju chemin j'aperçois un pont tout garni de boutiques et de cafés. Je le prends et il me mène dans la rue principale.

C'est une espèce de grand passage couvert.

Les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée, mais les murs de façade s'élèvent jusqu'à la hauteur d'un second étage pour supporter un plancher de roseaux qui garantit du soleil. Des fenêtres percées dans les murs permettent à la lumière de se répandre sous cette voûte obscure et contournée. Les boutiques sont surtout occupées par des marchands de comestibles. Des pâtissiers confectionnent sur leurs genoux, avec beaucoup de dextérité, de minces galettes qu'ils font cuire sur une poêle à côté d'eux et qui seraient fort appétissantes si les pâtissiers avaient les mains plus propres. Des marchands de légumes vendent des feuilles de radis et des oignons. Des confiseurs mettent en montre des bonbons tout

chauds et des morceaux de sucre que les acheteurs soupèsent si souvent qu'ils en deviennent tout noirs de crasse. Dans l'intérieur sombre des cafés on aperçoit de longues files d'hommes accroupis qui fument leurs chibouks et causent gravement.

La rue se peuple au point que la circulation devient presque impossible. Indépendamment des piétons de tout âge et de tout sexe, on est heurté par de petits ânes gris d'Alexandrie ou par de grands ânes blancs du Caire, ou encore par un beau cheval tout caparaçonné et portant un cavas couvert d'armes, véritable panoplie vivante. Puis ce sont de longues files de chameaux qui se croisent et s'accrochent au passage.

La terre humide est sans sonorité, on n'entend aucun piétinement, et cette foule a l'air de marcher dans le vide; aussi, pour éviter d'être écrasé ou d'écraser les autres, tout le monde crie, c'est un bruit» assourdissant d'interpellations gutturales.

Le soleil est levé, mais l'air est resté froid. Les habitants transis se drapent dans des haillons de toutes formes et de toutes couleurs. Je m'explique l'acharnement que met ce bon peuple de fellahs à voler les morceaux de bois et les

ZA6AZIG. 47

sacs vides ; il a froid, le malheureux ! Le bois chauffe son café et avec trois trous percés dans le fond d'un sac il se' confectionne un gilet de flanelle économique.

La rue se bifurque et je vois dans un bas-fond une large citerne où*des hommes se salissent dans Teau boueuse sous prétexte de se laver. Je m'approche et l'on m'arrête par le pan de mon habit ; c'est le réservoir de la mosquée, et les roumis (chrétiens) n'entrent pas là. En effet, tout à côté je vois les portes de la mosquée toutes grandes ouvertes et défendues par une haie de babouches que les croyants ont quittées avant d'entrer. Dans l'intérieur, des hommes se prosternent et chantent.

Pour éviter ces lieux qui me sont interdits, je m'écarte et j'arrive dans un endroit moins fréquenté, devant une porte basse d'où sortent des hommes à la figure hâve, aux yeux hagards/ à la démarche incertaine. Je me demande d'abord si c'est une maison de fous; mais je comprends bien vite que c'est un lieu de débauche. Des jeunes filles non voilées, presque des enfants, accompagnent ceux qui partent en les saluant gracieusement à l'orientale, portant la main sur le cœur, sur la bouche ou au front. Je dois dire

48 CÎÎOQUIS ÉGYPTIENS.

que les hommes qui sortent de là sont, pour la plupart, des ouvriers européens. Quant aux Arabes, grâce au hatchich, à l'opium et au mariage à haute dose, ils s'abrutissent à domicile.

Enfin, en suivant le bras du Nil pour me rendre à la gare, qui n'existe pas, mais qui pourrait exister, j'aperçois, dans la campagne, des monticules d'aspect assez imposant. Ce sont les ruines de l'antique Bubaste.

Le pays est du reste fertile en souvenirs.

Pendant la nuit j'ai traversé la terre de Gessen, célèbre parle passage des Hébreux, et tout près, on montre l'endroit où Moïse fut exposé sur les eaux.

J'arrive à quatre heures à Alexandrie, que je trouve, à ma grande stupéfaction, transformée en Venise levantine : chaque rue a été changée en un canal plein d'une boue infecte et liquide. Les chevaux en ont jusqu'au poitrail et les voitures nagent comme des gondoles de Saint- Marc.

C'est là l'effet des dernières pluies. On me dira qu'il serait bien facile de paver la ville pour éviter cet inconvénient ; mais il paraît que depuis Alexandre le Grand , son fondateur, on n'en a pas trouvé le temps.

Quand on est en voiture ou à cheval, ça va bien, on est éclaboussé et voilà tout ; mais les gens du peuple, chargés sur la tête de lourds fardeaux, marchent dans la boue jusqu'à la ceinture.

Les gamins s'y vautrent jusqu'au cou et témoignent toute l'allégresse que nous éprouvions, étant enfants, lorsqu'apparaissâient les premières neiges.

Les ordures et les animaux morts flottent là dedans et donnent à la fange une puanteur excessive.

Voilà, certes, de la couleur orientale !

26 novembre.

Je quitte la boueuse Alexandrie, et à Bennah

je retrouve M. G avec lequel je m'installe

au Kaire, à Y Hôtel Royal, sur la place de TEsbekiçh, toute plantée de sycomores et d'acacias aux longues gousses.

Un de mes premiers soins c'est de me mettre à la recherche de M. R... V... de Lyon. Au consulat on me renvoie à la Compagnie agricole. Là je trouve un cavas qui me dit, quand je lui demande M. R... :

— Pas connais.

— Il doit être ici pourtant.

— Tu reviens demain et je dirai toi.

— Pourquoi pas tout de suite ?

— Tu reviens demain. Moi nouveau. Tu reviens demain.

Impossible d'en tirer autre chose.

Alors je me lance dans le Mousky, la principale rue de la ville, et je reste émerveillé de tout ce qui m'entoure, surtout de l'animation de ce monde de piétons, d'ànes, de chevaux, de cou-

LE KÂIRE. 51

reurs de Yoitures, de* charrettes , d'équipages, d'escortes, de chameaux, etc., etc., qui se croise, se bouscule sans jamais s'écraser.

Attiré par Téirangeté d'une semblable cité, je Tais toujours et j'arrive à un endroit où la rue se rétrécit entre deux mosquées richement sculptées et peintes de bandes horizontales blanches et rouges . Le curieux de l'endroit c'est que la rue est constamment couverte d'un plancher en roseau pour garantir du soleil, et, dans cette impasse le plancher monte à la hauteur des corniches qui dominent les deux mosquées ; il forme ainsi une voûte vertigineuse qui, s'élançant à perte de vue, donne à la rue un caractère excessivement grandiose.

27 novembre.

Je commence à m'étonner de me porter aussi bien que je le fais, car le climat réclame toujours un tribut au nouvel arrivé ; l'étranger a le choix entre la dyssenterie, Tophtlialmie, les furoncles du Nil et la gale bédouine.

De bonne heure je me mets avec M. G &

la recherche de la citadelle, d'où Ton jouit delà vue de toute la ville. Nous traversons le Mousky, puis une rue pleine de passementiers, puis une autre remplie de cordonniers, puis une troisième garnie de selliers, puis viennent des fabricants d'étriers, puis des forgerons, puis des démolitions, puis des constructions, et remontant à gauche nous arrivons^ sur la place de la Citadelle, où se trouvent la superbe mosquée de Hassan et la vieille mosquée Mamoudyeh au dôme sarrazin.

De là la vue est superbe. La ville apparaît pleine de minarets qui se dressent de toutes parts. Dans la plaine, au loin, un obélisque magnifique se couronne d'un panache de fumée noire ; c'est

L£ EAIRE. 53

la cheminée d'une usine à vapeur. civilisation!

Il y a sur la place un campement de Bédouins avec leurs chameaux. C'est sans doute quelque caravane qui vient d'un long voyage, car la plupart des Arabes qui sont là, se mettant entièrement nus, raccommodent leurs vêtements endom^ mages.

Un enterrement vient à passer. Les hommes chantent faux ; les femmes crient ; c'est un véritable charivari ; on se demande, en entendant ces chants discordants, en voyant ces étoffes éclatantes, le mouvement rapide et le débraillé du cortège, si ce n'est pas Mardi-Gras qu'on porte en terre.

En revenant nous essayons d'acheter quelques-uns de ces objets qu'on fabrique sous nos yeux ; mais il nous est impossible de nous faire comprendre; on nous demande de la monnaie que nous n'avons point et nous en offrons dont on ne veut pas. Après un quart-d'heure de dialogue inutile, marchands et acheteurs, Arabes et Français éclatent de rire au nez les uns des autres et se séparent sans avoir rien conclu .

28 novembre.

Aujourd'hui je me suis donné le genre de louer un équipage pour la journée.

On m'amène une fort belle calèche découverte, de fabrique parisienne et très-bien suspendue. Les peintures extérieures en sont d'une telle richesse qu'elles me rappellent le carrosse de Trissotin,

Où tant d'or se relève en bosse.

Deux petits chevaux très-vifs y sont attelés. Le cocher est un barbarin au type énergique et à la figure chocolat ; il est vêtu d'une longue robe d'un blanc éblouissant et a la tête ornée d'une coufye rouge dont les bouts flottent. A la portière se tient un sais qui, lorsque la voiture est en marche, fait l'oflSce de coureur ; précédant les chevaux, la main armée d'un bâton mince et long, il fait écarter les passants, ranger les charrettes, détourner les ânes, reculer les chameaux ; en un mot il déblaye le chemin et c'est toujours à grands cris qu'il annonce son carrosse et le noble personnage qui s'y prélasse ; son type est

celui du jeune fellah au teint bistre clair; ses jambes sont nues jusqu'aux genoux, à part un mince anneau d'argent qui entoure sa cheville droite; il porte des culottes légères en coton blanc, un gilet rose serré autour de la taille, un chàle marron roulé en guise de ceinture et de grandes manches blanches, amples et flottant au vent ; ordinairement il les rattache derrière les épaules pour avoir les bras nus et libres, et quand il court elles forment comme deux ailes qui battent l'air. A sa tête est un tarbouch écar* lâte orné d'un gros gland en soie bleue.

Je me fais conduire au Musée égyptien,, qui est situé hors du Kaire, à Boulak, sur les bords du Nil. Pour y aller on suit une belle route toute plantée de superbes acacias sans épines et dont les longues gousses retombent en cascades vertes sur les feuilles larges, visqueuses et sombres. Le chemin traverse de frais jardins et des bois de hauts palmiers.

Le Musée est fort curieux, très-bien tenu et le catalogue, rédigé par M. Mariette, le conservateur, est admirablement fait.

Dans une vitrine on a réuni une collection de toutes les divinités qui forment le panthéon égyptien. En voyant ce nombre infini de dieux

on est pris d'abord de pitié pour ce fétichisme compliqué, ce paganisme formidable qui ne devait amener que superstition sur superstition. Mais si, le catalogue à la main, on examine avec attention le rôle de chacun de ces dieux, l'époque qui le fit naître, les lieux où il était adoré , l'idée d'une religion pure se dégage peu à peu et ces figures que l'on avait prises pour des idoles ne sont guère que des emblèmes ; emblèmes dangereux, il est vrai, pour la conservation de l'idée religieuse élevée, car les peuples ont toujours plus de facilité à admettre la puissance d'une amulette ou d'une statue que la force morale de l'allégorie représentée.

Aussi l'on voit la religion égyptienne simple et naturelle au début, admettant un Dieu créateur et tout- puissant, n'ayant pas eu de commencement et ne devant pas avoir de fin ; un Dieu qu'on évitait de représenter par une image, pensant avec raison que la main humaine était impuissante à rendre les traits de cet esprit qui navigue sur le liquide primordial, de celui qui sait tout ce qu*il y a, créateur des êtres, premier eœista/nt; qui fait exister \tout ce qui existe, père des pères, mère des mères. Ainsi parlent les hiéroglyphes.

Puis les symboles se font jour et les dogmes naissent aussi poétiques et aussi relevés que ceux de la religion catholique ; je puis le dire puisque pour la plupart ils sont identiques.

A Memphis on personnifie la sagesse de Dieu sous la figure de Phtah, et, de même que dans les traditions hébraïques on voit la sagesse du Seigneur présider à la préparation des cieux : « Lorsqu'il environnait les abîmes de leurs bornes

(dit la Bible) j'étais avec lui et je réglais toutes choses (Prov. VIII), »» de même on voit Phtah accomplir toutes choses avec art et vérité, créer Vceufdu soleil et de la lune et suspendre la voûte du ciel.

Puis Phtah sous forme d'embryon représente le cahos, et grâce à la déesse Pascht, à la fois sa mère et son amante, il grandit et devient un monde. Mais, par suite Pascht ne tarde pas à désigner elle-même la force qui dissout et qui féconde et on la représente avec une tête de chatte ou de lionne surmontée d'un soleil.

Pendant que l'imagination des prêtres se donne carrière pour exprimer allégoriquement la création du monde, ils n'oublient pas le but moral de toute religion, but qui excuse en quelque sorte les pratiques souvent bizarres et ridicules de

certains cultes. Car non seulement Thomme doit avoir un sentiment de reconnaissance et d'adoration pour son créateur, mais il faut qu'il vive suivant les vues de ce même créateur ; qu'il n'abuse ni de lui ni des autres, qu'ils soit constamment utile à tous, qu'il fasse en un mot prospérer cette création dont il a pour ainsi dire la responsabilité. Chez les peuples neufs, les lois souvent naïves et l'éducation qui est nulle sont vite impuissantes à former des hommes parfaits ; alors on remplace le raisonnement par la peur et l'on imagine un enfer où chacun doit être puni ou récompensé après sa mort, selon la manière dont il aura vécu.

L'enfer égyptien est un des moins effrayants qu'on ait inventés : l'immortalité de l'âme est la récompense du juste et avec l'âme survit le corps ; tôt ou tard l'homme vertueux doit ressusciter tout entier, tandis que l'âme du méchant, non admise à la lumière éternelle, ne viendra jamais ranimer le corps impur qui l'a renfermée. Ainsi, on le voit, la punition, c'est la privation de l'immortalité.

Mais, qui sera le grand juge des âmes ? Est-ce le Dieu créateur, le principe caché qu'on n'ose représenter, qu'on ose à peine nommer? Non.

C est Oslris^ le principe bon par excellence ; on compte sur sa justice parce qu'on le sait bienveillant. Osiris a-t-il existé, est-ce un homme fait Dieu, at-il été lui-même l'inventeur de son enfer? Les Grecs nous Tont dit, mais les monuments de TEgypte ne nous le montrent que dans sa gloire divine. Ils admettent pourtant qu'il soit descendu sur la terre. Être bon par excellence, il aurait adouci les mœurs des hommes par la persuasion et la bienfaisance ; mais vaincu par les embûches de son frère Typhon, le génie du mal, et pendant que ses deux sœurs Isis et Hephtys recueillaient son corps abandonné sur le Nil comme celui de Moïse, il ressuscitait d'entre les morts, apparaissait à son fils Horus qu'il instituait son vengeur. C'est ce sacrifice qu'il avait autrefois accompli en faveur des hommes qu'Osiris renouvelle pour chaque âme dégagée de ses liens terrestres. Nous le verrons plus tard sous la forme d'Apis descendre sur terre et s'incarner autant de fois qu'il plaira aux prêtres. Osiris, roi des enfers, n'est donc pas le vengeur des fautes. Au contraire, chargé de sauver les âmes de la mort définitive, il est l'intermédiaire entre l'homme et Dieu , il est le (ype et le sauveur de l'homme.

Mais on comprend que le peuple égyptien , frappé de ridée d'être jugé par Osiris, dont on lui montrait les traits et qu'il croyait armé du crochet qui attire et du fouet qui punit, ait fait de la vie future son unique pensée religieuse, et que le Dieu créateur et fécondant, dont il ne pouvait avair une représentation palpable, se soit peu à peu effacé de son esprit.

Alors chaque ville a eu son dieu spécial formé d'une trinité. Les prêtres essayaient de représenter par une allégorie ce grand principe caché qu'ils n'osaient aborder de face. Et c'est ainsi que dans les temples on retrouve un seul Dieu en trois personnes : c'est ordinairement le Père, le Fils et la Vierge mère. A Memphis, on les appelle Phtah, Imouthès et Pascht ; presque partout, sur les bords du Nil , on reconnaît Osiris, son flls Horus, sauveur des hommes, et Isis, mère d'Horus, néanmoins vierge immaculée, comme Athor que Ton confond souvent avec elle, comme Neith et d'autres encore. A Thèbes, on se hasarde à représenter le principe caché, l'élément générateur , sous les traits d'Ammon-ra dont les Grecs ont fait Jupiter-Ammon. On lui donne pour coiffure un soleil et deux plumes, symbole de clarté , et, quand on veut plus spé-

cialement le montrer r^ans son rôle créateur, on le fait avec une naïveté qui ferait rire si on n'était impressionné par la profondeur et l'énergie de l'idée. Pour compléter l'image divine, on lui donne une épouse vierge et immaculée, comme toujours, qui jaillit de lui-même , ainsi qu'Eve sort d'Adam, et qui lui donna un fils, Chons; ce dernier guérit les malades, pratique l'exorcisme et ressuscite les morts. Il est à remarquer que, dans les trinités. Dieu le fils joue toujours un rôle qui le rapproche de l'humanité. Le père et le fils n'en sont pas moins le Dieu un, tout en étant double ; le premier est le Dieu éternel ; le second n'est qu'un symbole vivant destiné à aflSrmer et à proclamer l'éternité de l'autre. Cette renaissance du Dieu est un emblème de la rénovation incessante de la nature.

On voit que peu à peu la religion se complique, mais ce n'est rien à côté de ce qui arrive ensuite; il se crée une quantité de saints qui deviennent des dieux ; des symboles sous forme d'amulettes ne tardent pas à être adorés comme des idoles, puis les dieux s'empruntent les attributs les uns des autres ; il y en a qui finissent par avoir sur la tête, pour les désigner , un énorme faisceau formé de tous les objets allégoriques de l'Olympe

62 CROQUIS 1Ê6TPTIENS.

complet ; les rois eux-mêmes se font représenter sous des formes divines, et, pour répondre à ce besoin de pratiques religieuses qui se manifeste, on imagine les incarnations qui permettent d'adorer un mythe vivant ; à Héliopolis, Ra, le soleil, s'incarne dans Mnevis ; à Memphis, Osiris s'incarne dans le bœuf Apis : sa bonté le fait descendre au milieu des hommes , et c*est sous la forme du plus vulgaire des quadrupèdes qu'il s'expose aux douleurs de cette vie terrestre. La mère d'Apîs passait toujours pour vierge ; c'était Phtah, la sagesse divine, qui, sous la forme du feu céleste , fécondait la vache. Chaque fois qu'il naissait un veau pourvu de certaines marques sacrées, on se réjouissait, car c'était Osiris lui-même qui venait de descendre sur la t-erre pour protéger et quelquefois pour sauver les hommes.

Un mythe intéressant est celui de Toth, l'intelligence divine personnifiée; le dieu suprême, quand il parle de lui, l'appelle âme de mon âme^ intelligence sacrée de mon intelligence. Ce saintesprit égyptien est représenté par un oiseau, l'ibis sacré; c'est lui qui donna aux hommes les livres divins qui furent les évangiles de. l'antique Egypte et qu'Osiris vint proclamer en descendant

sur terre ; c'est lui qui fut aussi regardé comme l'auteur de tous les ouvrages religieux vénérés sur les bords du Nil, car il était admis que lors- *que les prêtres décidaient quelque dogme en commun, l'esprit saint les inspirait.

Ce sont surtout les divinités funéraires qui ont préoccupé les Egyptiens. Il y a, pour le passage de l'âme dans l'autre vie, une foule de formalités à remplir qui demandaient un grand personnel de dieux. Il serait trop long de les énumérer ici. Constatons seulement la similitude du voyage de l'âme en barque avec la croyance des Grecs à cet égard, ainsi que les rapports qui existent entre le chien du Typhon, gardien de l'enfer, et le cerbère du poète Orphée.

Quant à la ressemblance que les anciens auteurs ont voulu trouver entre les dieux égyptiens et leurs propres divinités, elle est un pur effet d'imagination. C'est à peine si Schou, qui soutient la voûte du ciel, peut être assimilé aux Titans, si Mouth, qui réprésente le soleil au zénith et qui préside aux combats^ peut rappeler Mars, et si Seb peut désigner Saturne, il serait bien plutôt VAbyssus de la Bible.

C'est à grand' peine que je me suis arraché à cette intéressante étude. Mais ce n'est pas là

64 CROQUIS ÉGTPTIENS.

sans doute là dernière visite que je ferai an musée de Boulak.

Dans l'après-midi, je vais au vieux Kaire, en face de l'île Roudah , où se trouve le nilomètre. De nombreux drogmans pullulent aux portes des hôtels ; je n'en avais pris pourtant aucun, aimant mieux risquer quelque malentendu avec mon cocher que d'avoir à côté de moi un individu agaçant et bavard.

Non sans peine je fais comprendre où je veux aller ; mais dès que nous nous trouvons hors de la portée des drogmans, le cocher me dit en trèsbon français qu'il parle un peu l'italien, et que, s'il ne m'a pas fait part de ce petit talent, c'était pour ne pas s'attirer l'animosité des interprètes officiels dont à tout moment il peut avoir besoin .

Nous prenons d'abord une large avenue qui traverse les immenses jardins plantés par Ibrahim Pacha. Ce faubourg a une animation particulière. Des troupeaux d'ânes passent en trottinant chargés de paille hachée, de farine ou de plâtre. De longs convois de chameaux s'avancent majestueusement; les uns portent des pierres, d'autres des poutres, qui, par leur balancement régulier, semblent menacer d'assommer la pauvre bête qui en est chargée. Des femmes à la

LE VIEUX EAIKE. 65

marche rapide portent sur leur tète d^énormes pyramides de petits pains de farine frite ou de galettes faites avec de la âente d'animaux et qui servent à faire du feu pour la cuisine. Au premier aspect, on a de la peine à distinguer le ce* mestible du combustible ; l'un est aussi peu appétissant que l'autre ; pourtant on remarque que les pains sont couverts de nK>uches et que le fumier sec n'en apas.Des charrettes étroites, longues et basses, sont attelées d'une vache, qui tire au moyen d'un petit joug placé sur la nuque ; la vache va au grand trot, et le cocher, debout sur la voiture, se tient en équilibre comme un conducteur de char antique. A part les arroseurs, qui, chargés d'une peau de bouc recousue et pleine d'eau, abattent la poussière de la route en lançant le liquide autour d'eux, je remarque que les hommes font ordinairement comme le quatrième officier de Malbroug, ils ne portent rien. On les voit le long de l'avenue, dormant à l'ombre ou jouant avec de petits cailloux, ou disant leur chapelet, accroupis sur une natte , ou faisant l'inventaire de leurs poches ou de leur vermine , car les poches des Arabes sont placées de telle façon sous la chemise *et contre la poitrine que l'on ne sait jamais, en les voyant entr 'ouvrir leur

léger yètement, s*ils cherchent de la monnaie ou des puces.

Enfin, nous arrivons au bord du fleuve. L'animation est superbe , on charge et l'on décharge les barques ; puis, nous nous enfonçons dans une rue sombre, étroite et peuplée qui longe le Nil ; il y a là des cafés turcs au travers desquels on voit le fleuve parles fenêtres à jour et qui donnent envie d'y passer son existence sur de larges sofas, le chibouk à la bouche, rêvant des paradis futurs à l'ombre d'un large palmier qui se mire dans l'eau.

Quand on a dépassé l'île de Roudah, le Nil apparaît dans toute sa largeur, et, derrière un rideau de dattiers aux noires silhouettes, on voit les fameuses pyramides qui s'estompent dans la brume du soleil couchant.

Mon cocher, qui décidément est un polyglotte distingué, me ramène par un autre chemin en passant auprès delà mosquée d'Amrou. J'en visite l'intérieur sans difficulté, car elle est abandonnée. Qu'on se figure une grande cour entourée de colonnades et ayant au milieu une fontaine d'aspect grandiose pour les ablutions. Un des côtés n'a qu'u)ie rangée de colonnes, les deux autres ont trois rangées et la dernière en a six.C'est, comme

LE EAIRE. 67

à Cordoue , une véritable forêt de marbre , de jaspe et de granit. Ces colonnes sont de toutes provenances et ont sans doute été recueillies dans des temples plus anciens, car on retrouve des chapiteaux babyloniens, grecs, romains, byzantins et turcs. Dans un coin, du côté du sanctuaire, se trouve le tombeau d'Amrou.

Après cette visite à la mosquée, nous passons sous un superbe aqueduc destiné à mener l'eau à la citadelle, qu'on aperçoit sur la montagne avec ses deux minarets minces et aigus, plantés dans son dôme écrasé, comme deux aiguilles à tricoter fichées dans un peloton de laine.

Puis, nous longeons les cimetières arabes, anglais, français, italiens, etc., car il parait que la mort même ne peut rapprocher les hommes, et nous rentrons dans la ville, que nous traversons par des rues d'un pittoresque achevé. A droite et à gauche , sont des boutiques qui servent d'ateliers ; les ouvriers, véritables quadrumanes, se servent autant de leurs pieds que de leurs mains. Au-dessus de ma tête , les moucharabys (appelés ainsi évidemment à cause de leur ressemblance avec des cages à mouches) se superposent en se rapprochant de plus en plus, à mesure que les étages s'élèvent ; la plupart sont de

vraies guipures en bois qui permettent aux recluses orientales de voir dans tous les sens sans être aperçues.

A chaque instant on passe à côté d'une riche mosquée ou d'une de ces superbes fontaines arabes, dons de riches particuliers , et surmontées ordinairement d'une école gratuite de garçons, les donataires ayant voulu que l'âme trouve à boire la pensée comme le corps boit l'eau fraîche.

Je me demande comment les chevaux peuvent aller au grand trot dans ces rues étroites et sombres, au milieu d'une population compacte. Il faut dire que mon barbarin conduit admirablement, qu'il sait arrêter ses chevaux subitement et sans secousse quand il se produit un encombrement, et qu'il sait les lancer avec vigueur paur profiter d'une éclaircie de la foule; il est adroit, prudent et énergique. Et puis le sais est là, devant nous, qui fait rage, qui crie et frappe, interpelle et riposte ; tout en courant, il trouve le temps d'allumer une cigarette, de faire un bout de conversation avec les uns, de boire une tasse de café avec les autres, et quand il ne distribue pas des coups de bâton sur les passants, c'est qu'il a reconnu des amis auxquels il tend la main après avoir baisé ses doigts.

Nous traversons ainsi le bazar arabe , le bazar grec, le bazar tunisien, le bazar turc, le bazar juif et d'autres encore. Le long des boutiques, des dames égyptiennes, voilées d'un masque en mousseline blanche, la démarche gênée par d'énormes pantalons bouffants recouverts d'une robe de soie éclatante, examinent, marchandent, froissent, cassent, jettent et reprennent comme des enfants ; de temps en temps , pour ne pas étouffer, elles agitent l'énorme draperie de taffetas noir qui les en toure de la tète aux pieds ; le vent s'engouffre dans l'étoffe , et ces femmes rappellent ainsi ces ballons de toile gommée qui vont prendre leur essor.

A force de traverser la ville, je finis par la dépasser et je me retrouve dans les faubourgs, tout remplis de guinguettes arabes où Ton prend du café.

Enfin, le crépuscule me ramènera l'hôtel, sur la place de l'Esbekieh , célèbre par ses beaux sycomores et ses assassinats nocturnes.

Au milieu de la nuit, je suis réveillé par un grand bruit qui se fait autour de ma chambre. J'écoute, des voix nombreuses prononcent mon nom.

Qu'est-ce que cela signifie ? Serait-ce une attaque ?

70 CBOQUIS EGYPTIENS.

Tout d'un coup, ma porte s'ouvre, la lumière entre subitement, je me prépare à la défense et je me trouve en face de M. Bazin , qui arrive d'Alexandrie avec M. Th... Il est minuit; on cause un instant et l'on va se coucher.

29 novembre.

Avant déjeuner, nous allons tous ensemble à la citadelle, que nous visitons intérieurement. Il y a là la mosquée de Mohamed- Ali qui domine toute la ville. On y arrive par l'étroit sentier où furent massacrés les Mamelouks en 1811. Le temple est construit en albâtre veiné connu sous le nom d'onyx d'Afrique. Comme on y célèbre les cérémonies du culte mahométan, il faut, pour y entrer , quitter ses chaussures ou les couvrir de chaussons de pourpre qu'on vous attache aux pieds au moment où vous allez passer la porte. C'est, je crois, tout simj)lement un prétexte à bakchichs.

Après avoir traversé une fort belle cour pavée de marbres polis, au centre de laquelle est une grande fontaine pour les ablutions, rappelant un peuJes pavillons chinois, on entre dans Tintérieur du sanctuaire, qui ne manque pas de grandiose, malgré le mauvais goût de certains ornements. Les lustres et les lampes sont innom-

brables et, lorsque tout cela est éclairé, l'eflEet doit en être magique.

Au sortir de la mosquée on nous montre le saut du Mamelouk, muraille avancée de laquelle le seul Mamelouk échappé au massacre s'est élancé. Nous voulons nous y rendre pour jouir de la vue du Kaire ; un soldat nous arrête et déclare qu'il est défendu d y aller; alors on lui montre une petite pièce de monnaie et il nous laisse passer en riant.

De cet endroit l'aspect de la ville est magnifique. Au premier plan, sur la place Roumeileh, se dresse la superbe mosquée de Hassan, escortée des deux mosquées plus petites de Mamoudyeh et de Mardini au clocher si délicat. Puis, par derrière la ville s'étend. Les toits, les dômes se succèdent comme les vagues d'une mer pétrifiée dans laquelle on aurait fait pousser une forêt de minarets. Quand on réfléchit que pkis de quatre cents mosquées ornent le Kaire, on peut comprendre la justesse de la comparaison.

Sous ce climat privilégié il ne pleut presque jamais, mais souvent^ pendant Thiver, le soleil du matin est voilé de brouillards et une muraille de vapeurs grises s'élève du fleuve. Tel était l'état de l'atmosphère au moment où nous con-

templions ce spectacle émouvant. Un rideau grisâtre cachait le Nil et Thorizon des Pyramides ; le panorama de la ville semblait interrompu tout à coup et, quoiqu'on la vît toute entière, l'imagination pouvait la supposer plus grande encore : il semblait qu'on n'apercevait qu'un fragment d'une cité infinie qui devait couvrir la terre ; grâce à son enceinte de nuages bas et opaques, le Kaire prenait des proportions grandioses qu'il n'aurait pas eues si on avait pu se rendre compte de ses dimensions réelles.

De plus, le soleil blafard qui éclairait le paysage donnait aux ombres des profondeurs indécises, une lumière mate blanchissait les édifices, on les voyait vaguement comme dans un rêve et pourtant avec une grande netteté de détails. Ces formes bizarres , ces teintes fades et ces contours précis tenaient tellement du fantastique que l'on ne croyait plus à la réalité de ce qu'on voyait et l'on s'abandonnait aux sensations indéfinies et délicieuses des preneurs de hatchich ou des fumeurs d'opium.

Quelque douces que fussent ces émotions, il

fallut s'en arracher et continuer notre visite.

En tournant sur nous-mêmes nous aperçûmes

au-dessus de nous le fort Napoléon, et, derrière,

les montagnes d'où les pierres des Pyramides furent tirées.

On nous mène alors au Puits de Joseph. Chemin faisant nous rencontrons des hommes à la démarche grave, au pas processionnel, allant deux à deux, la tête haute et le pied assuré. Si leurs haillons ne venaient attester leur misère on les prendrait pour des sénateurs se rendant au conseil. Mais un bruit de ferraille qui part de leurs vêtements attire l'attention ; on voit qu'ils sont tous enchaînés. Ce sont des forçats. Les tristes soldats qui les escortent ont l'air d'être leurs condamnés.

Le Puits de Joseph est un large trou carré, de dix mètres de côté, entièrement creusé dans le roc et qui descend à une grande profondeur.

Tout autour on a pratiqué également dans le rocher, une descente en pente douce qui permet, par des ouvertures assez fréquentes, de regarder dans l'intérieur du vaste trou. On descend, on descend toujours, et quand on est au fond on s'aperçoit que ce puits reçoit son eau d'un autre placé au-dessous, et dont les dimensions sont les mêmes. Cette seconde excavation descend jusqu'au niveau du Nil et donne avec celle qui est au-dessus une profondeur de cent mètres.

Un double système de norias formées de cordes grossières et de petits pots à beurre amène Teau du puits inférieur dans le puits supérieur et de celui-là sur la plate-forme de la citadelle.

On dit que ce puits a pris le nom de Joseph parce que c'est là que Joseph fut descendu par ses frères avant d'être vendu ; mais comme cette scène, au dire de la Bibla, s'est passée en Mésopotamie, il doit y avoir erreur. i>o plus avisés assurent que ce fut pendant les sept années de famine que Joseph fit creuser ce puits ; delà son nom. Enfin, les historiens prétendent que c'est le calife Joseph Saladin qui imagina ce beau travail. Ce n'est pas moi qui me hasarderai à trancher cette grave question.

Après les chaleurs de midi, je refis avec ces messieurs à peu près le tour que j'avais fait la veille.

D'abord au musée de Boulak, tout en face, on nous montra le village de Embabeh, où eut lieu la célèbre bataille des Pyramides, dans laquelle l'armée des fellahs et des Mamelouks fut exterminée par les soldats français, qui perdirent à peine une soixantaine d'hommes.

On nous fit voir aussi l'endroit où la fille de Pharaon recueillit Moïse exposé sur le Nil. Si je

76 CEOQUIS ÉGYPTIENS.

ne me trompe, c'est déjà le deuxième lieu où la tradition fait passer cette scène intéressante. Je crois que je ferai bien de me méfier de la véracité des souvenirs bibliques.

De là nous allons au vieux Kaire, et, pour revenir, nous tombons dans des masses de fantasias. C'est aujourd'hui le jour des mariages, et, à chaque instant nous rencontrons des noces. En tAie'du cortège, il y a des espèces de danseurs, qui, avec des bâtons, simulent des combats ; c'est un souvenir de la pyrique des anciens. Après, viennent des porteurs de tambour, qui, avec une seule baguette, frappent au hasard et sans aucune mesure, et des joueurs de flageolet, qui font des tenues comme des locomotives. Puis les femmes de la noce vêtues de riches étoffes, et enfin la mariée voilée de rouge de la tête aux pieds, étouffant sous son voile qui lui couvre la figure et sous les parures massives dont elle est couverte; on la soutient sous les bras, de grands éventails font de l'air autour d'elle, et un dais, couleur écarlate, la garantit du soleil. C'est ainsi qu'elle fait le tour de la ville aux sons discordants d'une musique de sourd.

Le soir, M. D... nous conduit à une brasserie allemande , où l'on trouve de la bière de Bavière

LE KAIKE. 77

et un petit orchestre dans lequel deux jeunes filles jouent de la guitare, et deux autres , avec un flegme charmant, tiennent la partie de second yiolon. Cela me paraît tout drôle de voir des visages de femmes découverts et des peaux blanches. Et ce n'est pas sans un sensible plaisir que j'entends de la vraie musique.

78 CROQUIS^ÉGTPTIENS .

30 novembre.

Nous partons tous pour Suez.

Le chemin de fer traverse le désert ; il n y a donc à voir en route que des dunes de sable fin et des vols de sauterelles rouges et monstrueuses. Le seul intérêt du voyage est celui-ci: On se demande : Arriverons-nous, oui ou non ?

On est obligé d'emporter avec soi la provision d'eau et de charbon nécessaire à la locomotive ; mais, comme le sable du désert abîme beaucoup les machines, on n'emploie, pour faire ce service, que de vieilles locomotives qui se détraquent à tout bout de champ. Aussi on s'arrête souvent, et quand par hasard on est bien lancé, on trouve sur la voie unique qui sert de communication, un autre train en détresse qui barre le chemin.

Pourtant nous n'avons pas à nous plaindre; après avoir mis six heures à faire un trajet qu'on pourrait faire en trois heures, nous arrivons sur les bords de la mer Rouge, que je trouve d'un bleu superbe.

Nous descendons à l'hôtel de Suez, établi par

Page 1