‹ Croquis et marines [microforme]Chapitre 10 sur 53 · PLAISIRS DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

PLAISIRS DE JEUNESSE

A peine les premières journées de soleil ont-elles, au printemps, commencé la fonte des neiges, qu'il faut, pour le gamin, abandonner la glissade dans les chemins sales et qui défoncent. Quittant là gants et mitaines, dût-on longuement souffler sur ses doigts pour les réchauffer, on passe au jeu de billes ; billes de terre cuite, de verre colorié, mais non pas d’agate comme en possèdent certains enfants riches de France.

Pendant un bon mois, elles vont rouler, les petites ou grosses billes, dans les ornières du chemin, le long des maisons où la neige a disparu : se poursuivre et se choquer dans l’eau, dans la boue ; passer d’une main à l’autre au gré de la devinette ou du “last knock”’, et faire, le soir, la con-

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solation ou le dépit des joueurs, suivant qu’elles se trouveront en plus ou en moins dans les bourses de toile, cousues tout exprès pour les recevoir et les thésauriser.

Au reste, le joueur de billes n’a pas encore la force de caractère qui dissimule, au baccarat, par exemple, les grandes déveines. Et si vous avez jamais observé de près le sommeil du joueur de billes décavé, aux réactions nerveuses et inconscientes qui l'agitent, aux expressions entrecoupées de ses regrèts, aux reproches dont il accable ses adversaires, à tous ces réflexes enfin qui trahissent ses rancœurs, Vous avez pu comprendre que le jeu de billes, contaminé par l'intérêt, n’est déjà plus un jeu d’enfance, mais une passion, la première peut-être. |

Le jeu de la toupie est beaucoup plus viril et plus gai. Il ya bien, sans doute, encore quelque souci intéressé : mais les cris, les grands gestes, la vigueur physique à déployer, l'œil à exercer, tout cela l’em-

porte sur les calculs, les hasards et les trop. grandes préoccupations de l’esprit âpre au gain, qui ne devraient pas être de cet âge.

À la toupie, le plus grand intérêt, tout d’abord, est de savoir qui, le premier, servira de tête de turc en exposant son jouet aux bons coups des joueurs. Une fois sorti de l’école, le sac de livres au dos, on arrive à toutes jambes et bon premier à l'endroit choisi, marqué à la craie sur un bout de trottoir, et l’on crie à pleins poumons, aux autres qui accourent : — ‘“‘Arrivant, mets dedans !”’

C’est la règle !

Ou bien, s’il s'élève malgré tout des contestations et des récriminations trop vives, trop bruyantes, trop longues ou trop difficiles à décider quand le temps passe, on invoque le sort, le hasard ; on compte : une pomme, deux pommes, jusqu'à pomme neuf, qui équivaut à un “no-bill” d’un grand jury.

Pour les bilingues, car il y a toujours eu chez nous des bilingues, et d’ailleurs

R nous avons toujours su respecter les droits de la minorité même irlandaise, on recourait à une formule, une incantation peutêtre, dont les vocables sonores et incompréhensibles me sont restés dans l’oreille à peu près comme suit :

“Ab and a bab, on Baby's knee ;

Balsam, balsam, sacred tree.

Potato rows.

Single toes :

Out goes he !”’

Le dernier restant mettait dedans !

Il plaçait sa toupie dans le cercle marqué à la craie, et se tenait là, avec sa corde à la main, prêt à cravater comme d’un lasso la toupie qui, manquant son Coup, n'aurait pu chasser la captive hors du cercle, se contentant de gambader ft de ronfler tout alentour en pivotant vertigineusement sur elle-même.

Houp ! d’un mouvement habile, d’un tour, le lasso s’abattait sur ia toupie qui volait d’abord en l’air pour retomber dans les mains du preneur et s’en aller partager la captivité. -

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Si, au contraire, l’internée avait été brutalement éconduite, il fallait en premier lieu la rattraper, sous les huées de la bande, la réintégrer à sa place et attendre une meilleure .+nnce.

Comme dans tous les jeux, il y avait les habiles, les experts, les champions.

Ceux-là avaient parfois de bons coups à faire, lorsqu'une dizaine de toupies encombraient le cercle :—“Sors-moi, Tit Pite, ten n’auras pas regret.”

Et Tit Pite, après avoir bien mesuré la longueur de sa corde, dans un grand geste héroïque, à pourfendre la tête d’un sarrasin comme un preux du moyen-age, lançait d’une visée juste et d’un bras nerveux, sa bonne toupie en bois de gaïac, au clou d’acier trempé, qui dispersait aux quatre vents esquilles des unes et délivrance des autres !

—"Ramasse ton clou !”—<riait-on à celui qui, loin d’être délivré, avait vu son jouet atteint en plein centre et ouvert | comme une pomme fameuse.

Joue-t-on encore à la toupie ?

L'année scolaire terminée, après les émotions diverses des examens et de la distribution des prix, le départ consciencieusement fait entre les bons écoliers, l'espoir des parents, et ceux qui étaient appelés à mieux faire l’année suivante, pour commencer, puis à's’illustrer plus tard dans l'avenir, alors s’ouvrzient les grandes vacances d'été avec leurs amusements prolongés. Ce n’était plus la récréation prélevée, à la sortie des classes, sur le devoir brusqué ou la leçon non apprise ; mais la grasse matinée et le reste de la journée employés, assez souvent, aux excursions dans les champs et les bois, par monts et par vaux.

À cette époque, tout en chérissant la paix, on fortifiait pour la guerre Lévis, notre petite patrie. Les ingénieurs royaux de Sa Majesté britannique édifiaient une ligne de ïorts pour empêcher dorénavant les Arnold et les Montgomery de venir se faire battre sous lés murs immédiats de Québec. Ces forts étaient reliés,

nana

depuis deux ou trois ans, par un terrassement, le long duquel avaient poussé d’épais et généreux buissons de framboisiers sauvages. Le camp militaire établi autour de la Mare à Popon, où lon trouvait, l’été, les plus beaux régiments anglais au Canada, était lui-même pour nous d’une grande attraction. Fanfare aux cuivres brillants, harmonie d’instruments à anche, costumes variés d'officiers, d’artilleurs, de fantassins, de “highlanders ” ; concerts ou répétitions sous la feuillée, jeux athlétiques en plein air, que de choses à voir et à entendre pour nos yeux et nos oreilles de potaches en vacances ! Aussi, que d’excursions organisées pour la cueillette des framboises, dont nous revenions avec des paniers trop vides et l'esprit peut-être trop rempli des choses militaires !

Ces excursions tournaient parfois à l'aventure, dont on se plaisait ensuite à raconter les péripéties, les dangers, avec les traits d’audace ou de bravoure d’un chacun.

Il y avait trois ou quatre grands périls à éviter : les animaux malins dans les pacages à traverser, les fermiers, peut-être aussi redoutables, qui n’aimaient pas nous voir piétiner l’avoine et laisser les bar- :

rières ouvertes ; les cheminots du “chemin d’en-haut” et les soldats evinés ! Quand nous avions eu à déjouer tout cela, nous étions aussi intéressants à entendre que le trappeur du Far West.

Le chemin-d’en-haut longeait, à certain endroit, une colline de rochers arides.

Les maisons s’y trouvaient assez rares, 2t les cheminots plus à leur aise, partant plus à craindre. Sous le rocher, au milieu de la colline, surgissait une source à l’eau fraîche et limpide, offrant une étape agréable aux excursionnistes, aux cheminots et aux soldats.

Or, si après avoir bu à longs traits de cette eau délectable et glacée, pour rafraichir nos gosiers irrités par l’âcreté des cerises trop vertes, il nous nlaisait encore de nous y attarder, d'y tenter, par exemple, quelques prouesses de baigneur ;

d'aller happer au fond du bassin de la source une grappe de cerise et l’y croquer:

d'y brouiller l'onde pure, enfin, plus méchamment que ne l'aurait jamais pu faire l'agneau par trop timide, qui d’ailleurs n’était pas né, il suffisait au loup,

soudard ou vagabond, d'y apparaître à son tour, en vue de se désaltérer ou d'y chercher aventure, pour nous inspirer

l’idée subite autant que salutaire, non

pas de le raisonner, mais de détaler dans

le bois voisin. Et ce n’était déjà que demi-

sujet de rage pour le loup, quand nous

partions sans lui laisser, avec son eau vaseuse et la raison bafouée du plus fort,

maints pieds de nez, quolibets et grimaces, . rien moins que rafraîchissants !

À la veillée, sous les yeux des parents non toujours au fait de nos aventures, lorsque les ombres de la nuit avaient depuis longtemps noyé, sur place ou dans

torpeur somnolente de nos imaginations, et les bosquets et les collines et le grand chemin-d’en-haut, comme il faisait bon de nous:sentir éloignés de tous ces

périls ! Comme il était rassérénant, le calme du foyer ! Comme elle était douce l’affectueuse protection paternelle veillant sur ces bravaches, Parthes insolents vaincus par le sommeil !

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Mais ce sont là amusements de notre prime jeunesse. Quelques années plus tard, élèves aux études classiques, résidant dans la vieille capitale, nos plaisirs n'étaient plus les mêmes. Ne devaientils pas aussi nécessairement changer, s’il est vrai que “l'adolescence méprise les jouets du passé et se contemple avec plaisir dans le miroir enchanteur de l’avenir.” .… Cet œil sur l’avenir rend peut-être plus sérieux l’adolescent qui, néanmoins, voulant encore s’amuser, donne souvent dans l’incartade. L’exubérante gaieté, le besoin des rires et du mouvement, toléré toute l’année durant chez l’enfance, ne se manifestera chez lui que par inter-

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mittence et comme à la dérobée. De là les brimades au milieu des condisciples, entre deux heures de classe ou d'étude, les charges folichonnes succédant aux poses mi-sérieuses dans la société ; les escapades et les fumisteries momentanées, Au commencement des vacances, avant de pouvoir obtenir quelques semaines de villégiature à la campagne, il nous fallait passer à la ville bien des jours qui auraient dû être de repos, après nos laborieuses études, Dans cette inactivité trop longue et trop subite, après la journée de forte chaleur et le brouhaha de la ville basse ; après les heures de trafic assourdissant, le calme relatif qui tombait le soir sur ces rues commerriales et les jetées était une invite à nos amusements, à la manifestation de notre enjouement .

longtemps refoulé. Depuis la baignade entre deux quais jusqu'aux allures de jeunes premiers aux concerts-prom2nades sur les terrasses, il y avait de quoi nous refaire des ennuis du jour. Ft si, au milieu des préoccupations des gens eng..gés dans

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les luttes sérieuses de la vie, il nous arrivait de pouvoir jeter la note discordante de nos folies, nous en profitions, hélas !

sans aucun scrupule.

Racontons, si vous le voulez bien, un souvenir, un seul, de cette jeunesse-là : :

retraçons un seul trait de cette mentalité qui fut la nôtre.

Dans une rue de la basse-ville, où certains chalands fréquentaient les maga- sins à la soirée, après la journée de travail à bord des navires, par exemple, un pelletier,—disons manchonnier pour tout le monde,—avait pour habitude de veiller seul, et très tard.

La tête inclinée sur ses livres de comptes, dans son arrière-boutique, calculant bénéfices et prix de revient, tandis que la vive lumière de ses vitrines illuminait de part en part la chaussée déserte, il laissait pour ainsi dire l’entrée de son établissement libre à tout venant, sous la garde par trop factice d’un ours empaillé qui se tenait, les quatre pattes rigides, sur le pas de la porte.

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Etrangier le cou de l’animal du nœud coulant d’une ficelle, tendue ensuite à travers la rue pour s’en aller glisser dans la poignée d’une porte, vis-à-vis, et fuir sous la main d’un galopin, telle fut la fumisterie imaginée et aussitôt mise à exécution, qui devait tant nous amuser ce soir-là !

Depuis si longtemps que durait sa faction, l’ours n’était plus ingambe comme jad'+ dans les taillis, cela se conçoit !

Il ne voulut pas déloger aux. premières tractions de sa laisse, et se contenta de lever plusieurs fois son train de derrière, pour retomber sur ses béquilles mal dissimulées. Ce piétinement insolite et tapageur éveilla l'attention de l’homme de

fallait en finir promptement. Sous un effort plus brusque et plus énergique de la ficelle, voilà que la bête s’élance, comme

aux abois d’un hallali tourne sur ellemême, vide sa cache, puis s’en vient obstruer la rue de ses chairs non palpitantes et depuis longtemps refroidies !

L'homme effaré, qui n’avait cru jusquelà qu’au pelage et non aux frasques post mortem des plantigrades, se précipita, comme un grand veneur qu'il n'était pourtant pas, et allait lui porter un tardif coup de mort, lorsqu'un bout de la ficelle cassée, pendant sous la mâchoire depuis tant d'années exsangue, lui fit comprendre que, ce soir-là, à part son ours et lui, d’autres veillaient encore probablement dans la basse-ville endormie.

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