PLAISIRS DE JEUNESSE
“Chaque âge a ses plaisirs”, chaque saison de même. Sous le ciel canadien surtout, où les différences sont si grandes entre l’hiver et l’été, où l’on passe, dans les douze mois de l’année, par des températures glaciales et torrides, il eût été assez étrange de ne pas retrouver, dans nOS mœurs, quelque effet de ces variations atmosphériques. Disons, pour n’effrayer personne, afin que dans les pays d’où l’on émigre, les arpents de neige du Canada, ni les vastes plaines parcourues par l’Indien, —que l’on nous représente presque toujours le torse nu,—ne nous fassent plus prendre, tantôt pour des Papous, tantôt pour des Esquimaux, disons bien
vite comment cet effet-là se traduit plutôt dans nos plaisirs et nos amusements.
Pour bien apprécier les plaisirs qu’offre l’hiver canadien, c’est à l’âge de l’enfance qu’il faut remonter dans ses souvenirs, à cette époque où nous sommes encore si joyeux de voir neiger sur notre sol, et non pas à celle où les regrets commencent d’avoir vu trop neiger sur nos têtes.
À peine, durant quelque journée sombre de novembre, voyions-nous tomber, timides et comme égarés, les premiers flocons de neige de la saison ; à peine formaient-ils une première frange irrégulière et ténue le long des trottoirs, des palissades et des maisons, que nous sortions de leurs quartiers d'été nos traîneaux poussiéreux et rouillés. Si déjà la belle neige avait pu recouvrir quelque. bout de trottoir, on était sûr de nous y voir essayer, parfois sur une longueur de quelques pieds seulement, la rapidité reconnue ou vantée de nos véhicules, dussions-nous, ‘pour cela, en faire grincer la lisse d’acier sur les cailloux de la chaus-
ee
sée assez longtemps avant d'arriver à ce délicieux endroit* Mais ce plaisir n’était encore qu'éphémère. Un rayon de soleil | mettait fin à l’enchantement. Ce n’était qu’un avant-goût, faisant plus âprement désirer la vraie bordée de neige, celle qui reste, la bordée des carrioles, comme on dit chez les Canadiens. Et lorsque le premier attelage d'hiver, aux grelots joyeux, passait dans le village, c'était déjà pour nous carnaval.
Or, si les esprits champêtres qui habitaient jadis les bosquets de Lévis ou de Bienville, se plaisent encore parfois, comme des esprits chagrins d’un temps passé,
” à venir hanter les rues où passent mainte-
nant les tramways, comment peuvent-ils ne pas regretter la disparition de ces troupes folâtres qui, les jours de congés surtout, encombraient de leurs ébats la Côte-du-Mai, la rue Saint-Etienne, la Grande Côte-du-Passage, la rue de la Sacristie, etc., etc. Car nous voulons bien supposer que ces esprits, peu soucieux des besoins du trafic et de la sécuri-
té des piétons, en tenaient plus pour nous que pour la police, dont les razzias inopinées conduisaient nos traîneaux, parfois si peu faciles à conduire, tout droit
dans les hangars de monsieur le maire à
qui il nous fallait ensuite aller piteusement les réclamer.
Sanction nécessaire, direz-vous, au maintien du bon ordre, au respect de la loi.—Je vous trouve plaisants, vousautres, avec vos grands mots, qui ne nous disaient rien alors ; mais soit ! Sanction humiliante aussi, pour nous qui avions à alléguer, afin de rentrer en possession des seuls droits qui nous étaient chers, alibis, raisons, excuses, commissions au service des parents, à convaincre enfin l'autorité civique ou d’un ferme propos rassurant ou d’un déni de justice.
Mais sanction tout de même bien insuffisante, vous avoueraient aujourd’hui gaîment, après un demi-siècle de cachotterie, et les délinquants eux-mêmes devenus sexagénaires, et les esprits champêtres qui n'auraient rien oublié.