GO E®E D
est ©
Le patin, lui, était de toutes les classes et de tous les âges, sinon de la même valeur et du même modèle pour tous.
Qui n’a pas voulu patiner sur ces belles glaces que formaient les étangs, après une forte gelée, lorsque le gazon jauni des prés tout alentour n'était pas encore recouvert de neige !
Qui n’a pas grelotté des heures durant, exposé au grand vent du fleuve, auprès de ces patinoires en plein air que l’on ménageait sur le pont de glace entre les deux villes ? Aujourd’hui que le jeu du “hockey” a stupidement détruit le patinage artistique, qui de nous ne regretterait pas cette espèce de chorégraphie sur patins, qui entraînait comme autant de sylphes légers, effleurant du pied la glace et volant dans l’air, les patineurs aux pieds si agiles, dont le passage restait marqué, par la lame acérée, d’arabesques et fines dentelures, initiales mêmes de noms aimés ou vénérés ? Qui de nous ne se rappelle tel acrobate s’enlevant, tournoyant dans l'air en un saut périlleux, pour retomber,
ferme et souriant, sur ses deux bonnes lames ? Et avant lui, quelle prouesse ne nous a-t-on pas racontée, au sujet de cet abbé, artiste du patin, entouré d’un cercle d’admirateurs, qui, après une passe de tournojements fantastiques, laissa sur la glace le nom de Lady Colborne, aux grands applaudissements de la foule et du gouverneur lui-même, qui offrit un riche cadeau au patineur en soutane ?
Oh! la course avec patins, qui vous entraînait, encore novices et gamins, sur les trottoirs en pente douce ou rapide, au risque de folles embrassades avec les passants, comme elle était pleine d’émotions et d’entrain ! Comme elle était prestigieuse et vous laissait dans l'œil l’image de vastes horizons, lorsque, sur le grand pont de glace vive, immense miroir devant lequel les deux villes rivalisaient de coquetterie, à partir de la pointe de Sillery jusqu’à la batture de Beauport, la brise glaciale, comme une Valkyrie, vous emportait dans son manteau sur les
nan —
brisées de la vertigineuse chaloupe à patins !
Mais il n’y avait pas de grands ponts de glace vive tous les ans. Et si jamais nous avons honni le progrès du siècle, ce fut lorsque les bateaux brise-glace, ARTIC et PRINCE-EpouARD, inaugurèrent une franchise à laquelle nous devons qu’il n’y ait jamais plus de grands ponts de vive glace ?
Toutefois, ce serait une erreur de croire que nous fussions hostiles à tout progrès, à toute innovation. J ugez-en plutôt.
Vous avez peut-être glissé en échelle !
Non.—C'était pourtant bien .musant !
Dans telle rue qui descend de l’église, non loin du collège, il se trouvait quelquefois plus de glisseurs que de traîneaux.
Les emprunts, les faveurs, les promesses, tout cela a bien son mérite dans la camaraderie, mais quand le soleil tombe vite après la classe, quand, les jours de congés, l'après-midi passe si rapidement qu’on
ne le voit pas, les emprunteurs de tratneaux sont plutôt importuns comme de vulgaires tapeurs. |
L'un de nous, au cœur charitable et à l'esprit inventif, eut un jour une idée géniale. La côte n’offrant pas de détours, il attacha' deux petits traîneaux aux bouts d’une assez longue échelle : puis, en voiture, messieurs ! il y avait place pour tout le monde !
Et l’on descendit, pour remonter et redescendre, hélas ! combien de fois ce jour-là, et combien de jours ensuite!
Le principe de l'invention avait-il été découvert sous d’autres cieux ? En a-t-on depuis amélioré l'application ? A quoi bon nous inquiéter de tous ces détails, puisque nous n’ambitionnerons jamais la renommée du chercheur !
Si vous avez déjà glissé en échelle, vous pourriez plus difficilement nous donner à croire que vous avez glissé en canot.
: AU TEMPS FROID 43 nn
D'abord, il vous faudrait avoir eu un canot, ou avoir vécu du temps de Ménin Ruel !
Un: jour d'automne, notre camarade
in, je ne sais en vertu de quelle combinaison de finance ou de commerce maritime, prêt à la grosse où bomerie quelconque, se trouva nanti d’un droit indiscutable de possession sur une carêne d’une rare destinée. Sa main-mise était tellement indiscutable et bien reconnue, qu'aux derniers jours d'automne, Ménin, au lieu de mettre son vaisseau en cale d’hivernage, ou de l'envoyer naviguer sous d’autres cieux, résolut de le tirer à sec jusqu’auprès de l’église Notre- Dame, trois cents pieds et plus au-dessus de la plus haute marée.
Pour un hivernage ordinaire, c’eût été beaucoup trop haut ; mais il n’y avait rien d'ordinaire, non plus, ni dans le vaisseau, n1 dans l’usage qu’on en fit, ni dans la manœuvre, ni dans Ménin Ruel, qui devait en encourir toutes les respou-
. sabilités. .
44 CROQUIS ET MARINES mn + Le canot de Ménin Ruel avait été construit solidement, non pour lècher les grèves l'été seulement, se vautrer dans la vase à mer basse, danser quelque peu sur le haut de l’eau et roussir le reste du temps au soleil ; mais pour s’en aller, en vrai canot d'hiver qu'il était, sous les bras d’un audacieux équipage, glisser sa bonne et large quille de chêne sur le chemin du bord de l'eau, plonger comme un canard au bout de la batture, aborder le chariot de glaces flottantes en plein chenal, et de l’autre côté, même dans les rues bruyantes de la ville, se laisser traîner aux jarrets nerveux d’un cheval.
Le canot de Ménin était trop bien fait pour glisser sur la glace ! Condamné à hiverner comme un rentier autour de l’église, il devait succomber un jour à la tentation de s’en aller aussi glisser dans les rues comme un gamin. Il serait beaucor.p plus juste de dire qu'on l’induisit en cette tentation, à la suggestion peut-être, mais assurément avec la permission de son propriétaire, pour renché- |
rir sur tout ce que l’on avait pu voir jusqu'alors de trucs nouveaux, d’amusements peu banals et d’audace invraisemblable dans les fastes des glisseurs lévisiens.
Quand le passant, dans la rue Wolfe, voyait au pied d’une rue transversale, portant aujourd’hui le nom de Gauvreau, une pince de canot surgir au sommet du banc de neige, s’y balancer incertaine à la hauteur du carré de la maison voisine, il n'en croyait pas ses yeux! C'était inoui. Mais, si grâce à la vitesse acquise suffisante ou à l’aide d’une manœuvre, l’embarcation franchissait heureusement l'obstacle et reprenait sa course sur le versant gläcé, les cris des canotiers, leurs mines réjouies, leurs capotes enneigées, mettaient fin à son effarement. Ce n’était pas la chasse-galerie !
Le canot de Ménin passa son hiver à courir les rues, tantôt ici tantôt là. Fautil s’étonner si l'habitude du vagabondage lui fut aussi, comme à tant d’autres, funeste ! Avait-il perverti sa voie ?
Etait-il tout simplement appesañti par l’âge ! Il devint par la suite quelque peu indirigesble et volontaire, insoumis plutôt à la poussée du nocher qui devait, non pas manier l’aviron, mais sauter par dessus bord au besoin, pour orienter le cap à forcé de bras. - Etait-ce de sa part caprice, mauvaise volonté, incapacité, peut-être ?
Ni Ménin, ni les autres n'auraient voulu du reste en convenir, aimant mieux rire des avaries de la nef et des incartades de l’équipage endiablé. Une fois, par exemple, il s’en ira donner du nez dans le soupirail d’une maison, et y rester pris, d’abord dans l’embrasure, puis ensuite sous la main redoutable de Michel Barras qui n’entendait absolument rien à cette haute navigation. Ailleurs, tout près du collège, sous une mauvaise manœuvre, malgré tous les signaux, les protestations apeurées des passagers, il fera une terrible collision avec une maison à peine cons- :
truite en madriers posés de champ, qui se trouvait légalement ancrée au pied de
la côte. Le choc, toutefois, ne fut pas aussi désastreux que le racontaient le tendemain les premiers communiqués.
—“Est-ce vrai, demanda-t-on aux enfants de 1a maisonnée, que la commode a tombé par terre chez vous hier ?
—Pas la commode, mais l’horloge dessus !”
Le canot de Ménin avait pourtant, d'ores et déjà, vécu tous ses beaux jours.
Il languii pendant quelque temps encore, oublié loin de la marée et des bancs de
neige, pitoyable tout l'été au fond de la cour, pour finir, comme bien des vieux dont la jeunesse fut tapageuse, à la porte du poêle !
“Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs !”?
Vas: Vas 4 D LA un à ea heat MDN ICS LD) La» ACTE A