LE DISPARU
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Les bûcherons qui s’en allaient autrefois, par équipes nombreuses, ouvrir de riches coupes forestières sur les rives de la Gatineau et du Saint-Maurice, ne constituaient pas, dans leur ensemble, ce que l’on pourrait appeler une confrérie ordinaire, s’il faut en croire les narrateurs, lettrés ou non, qui ont bien voulu nous en parler. Ces pauvres gueux quittaient leurs villages, leurs amis, leurs parents, pour s’en aller édifier la fortune d’aspirants millionnaires ; vivaient durant de longs mois d’hiver au milieu d’une nature sauvage, et revétaient, comme forcément, une mentalité un peu spéciale sous l’influence de plusieurs causes différentes. Par exemple, grâce à leur éloignement des églises, à l’absence si pro-
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longée de toute prédication catéchistique, il n’y avait à s'étonner si leur spiritualisme de bons villageois chrétiens tournait assez souvent à la superstition, à l’occultisme, voire même à la cabale.
C'est qu’au milieu des grands bois, au pied des hautes montagnes, sur les bords agrestes ou tourmentés des larges rivières, le pauvre esprit du bûcheron s’impressionne, se suggestionne involontairement et rencontre partout le mystérieux aux confins très rapprochés de son savoir.
Le vent qui gémit à la cime des rochers ou dans la ramée des conifères, la plainte du petit gibier sous la dent du carnassier, les mille bruits du règne. animal, dans l’air ou sur les eaux, tout lui sert de prétexte à légendes, à évocation de causes secondes.
Et va donc, non pas la poétique manifestation des sylphes, des gnômes et des farfadets, maïs la vulgaire sarabande des loups-garous, des lutins, des gueulards, des jacks mistigris.
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L'un de ces bûcherons paraissait-il faire des dépenses anormales pour son maigre budget? Au lieu de croire qu’il avait tout simplement fait sauter la cagnotte ou filouté quelqu'un, on en concluait qu’il avait vendu son âme au dhabie :
oui, ni plus ni moins, vendu son âme au diable, non pas hypocritement, à la façon de tout voleur, petit ou grand, recherché ou respecté par la police suivant le montant déplacé, mais vendu son âme donnant-donnant, dans un troc solennel.
Si l’on ajoute que la plupart de ces équipes de bûcherons se recrutaient un peu partout dans les paroisses de la campagne, surtout parmi les désœuvrés, et sans élimination même du repris de justice, qui profitait de l’occasion pour se donner du grand air et s’en aller, pendant quelques mois, muer ses tares ; que Ë ce, sur un rayon de quelque cent milles, de tout centre civilement organisé, mettait ces groupes sous le coup d’une discipline un peu fruste, comme celle qui règne sur le pont du navire en mer -
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que, partant, le chef d’équipe, entre autres bons moyens d’affermir son autorité, mettait au premier rang la ration généreuse d’alcool aux bons travailleurs, ou la terreur panique pour tout le monde, afin de se faire aimer ou redouter; tout cela pourra donner une assez juste idée des mœurs régnantes dans ces camps.
Et s’il faut tout dire enfin, le rhum de la Jamaïque s’importait alors à des prix que nous ne connaissons plus, et il devient de plus en plus facile de comprendre que bien de ces cas d’occultisme se confondaient, à s'y méprendre, avec un alcoolisme qui serait aujourd’hui savamment diagnostiqué.
Le père Chevalier, respectable paysan de la côte de Beaupré, sans malice, sans passion aucune, pas même et surtout celle du petit verre, va d’ailleurs nous raconter un souvenir personnel de cette vie-là.
—“Puisque vous voulez m'en faire parler, ces messieurs, je vous dirai tout de suite que, moi, je n’ai jamais aimé les
LE DISPARU 61 A ———— menteries, et vous viendrez me demander sur mon lit de mort : —‘“Coutez done, père Chevalier, ce que vous nous avez conté, c’est-y des menteries ? que je vous rai, comme au jour d'aujourd'hui, c’est la pure vérité, ces messieurs.
“Cette année-là, les travaux faits, l’automne, comme il restait encore deux grands garçons à la maison pour le soin des bâtiments, je dis à chez nous :—“ Je crois bien que j'aurais autant d’acquet de monter en chantier, cet hiver, pour revenir au printemps ?
“Puis, le temps de me préparer, je m'engage un peu après la Toussaint avec une gang qui partait de Québec. On était bien payé, bien nourri, et moi, pas malade, je pouvais gagner Ça, c’pas, tout comme un autre ?
“On partit aux premières gelées, et une fois arrivé, dans le bois, on se mit d’abord à arranger le camp pour y hiverner une vingtaine. . C’étaient tous des hommes bien solides qui venaient de tout partout.
Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il y en
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avait de toutes sortes, des petits, des grands, des bons, des mauvais, des sacreurs, des ivrognes, mais pas beaucoup de peureux. Ah! non. Bougez pas !
Ce n’était pas la place, non plus, pour les peureux x c’est tout ce que j'ai à vous dire
“Quand on se couchait le soir, dans le camp, on pouvait tous les distinguer rien qu’à leur manière de faire ou ne pas faire leurs prières. Il y en avait un, lui, le matin, le soir, la semaine, le dimanche, qui n’en faisait jamais. “On ne l’a jamais vu à genoux autrement que pour déterrer sa cruche qu’il cachait au pied d’un arbre.” Beau temps, mauvais temps, il ne faisait quasiment pas compagnie avec nous autres. Il trimballait tout seul, dans le bois, sur la rivière et dans son coin qu'il avait choisi pour lui dans le camp. Personne non plus ne cherchait bien souvent à aller le déranger, à moiñs d’en avoir grand besoin. Des fois, comme ça, à part des autres, on l’entendait marmotter, et sauf votre respect, je crois presquement
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