PERDU DANS LA BRUME
— ms poussée trop brusque et le choc en retour qui pourraient contrarier Lasare
presque .
Bref ! depuis si longtemps qu'ils tra- Vaillaient ensemble, l’homme et la bête
s’entendaient bien. Et de s’en aller si
souvent, ar tous deux dans L nuit, sur cette p dangereuse où mer n’abandonne que très hypocritement ses droits périlleux, avait, pour ainsi dire, dans cette communauté de péril, établi entre et :. des liens secrets d’une mutuelle confian
ce. :
Or, faut-il croire que cette nuït-là une.
pêche exceptionnellement abondante
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Nul ne le dira, et il nous faut supposer toutes les péripéties du drame qui a dû se passer.
Lazare, surpris par l’eau montante, dans sa pêche et ses distractions, partit quand même au sein de la brume, quitta l'ilot, comptant sur l'instinct de son cheval, et, sans autre moyen de s'orienter que de “tenir le vent dans l'oreille,” comme le recommandait,en pareille occurrence, un vieux navigateur de l'endroit.
Et une saute de vent, toujours assez faible en ces temps.de brume, lui auraïtelle été perfide au point de le conduire, malgré l’instinct ou les récalcitrances de Drill, au-devant du danger, à la mort?
. Pourtant, on la connaissait bien, cette plage, journellement fréquentée ! Quelques instants plus tôt, il eût été tout simple de retrouver et de suivre, sur la glaise, la piste tracée par le cheval et la voiture; sinon, de s’y reconnaître autrement, à la disposition des algues, des varechs laissés là par le jusant précédent.
Mais l’eau a maintenant tout recouvert ;
PERDU DANS LA BRUME 221 mm me Drill en a déjà jusqu’au poitrail. Ii 4 beau faire de piaffer tantôt à hue, tantôt à dia, comme pour sonder le terrain et retrouver sa route sous la marée perfide, de s’ébrouer rageusement dans la brume, la bouche meurtrie sous les tensions saccadées du mors de bride et la main trop nerveuse de son maître affolé, l’eau monte, monte toujours, implacable !
Où sont-ils, où vont-ils, dans ce brouillard opaque qui les enveloppe? A droite, à gauche, en avant, en arrière, aucune lumière qui leur. dise :—C’est par ici le village, les amis secourables, la maisonnée, la vie ! |
Le feu tournant du phare de Saint- Germain lui-même se cache et trahit.
Les appels désespérés vont rester sans échos, et déjà, deux ou trois fois, la voiture a semblé flotter sous la poussée des eaux. - Non ! e’est impossible ; dans ces maisonnettes du bord de l’eau, où l’on vit du fleuve, à titre de navigateurs, de pé-.
cheurs et que sais-je : où l’on a toujours
l'oreille au guet de ce qui se passe sur les grèves et les eaux, ce n’est pas possible, on finira par entendre les cris du sinistré qui maintenant est submergé avec son atelage.
En effet, voilà qu’on a entendu quelque chose. On sort aux portes ; on se hèle d’une maison à l’autre, on s’assemble, on se tréinousse, sur le quai, sur les crans, autour des embarcations.
—“C'’est Lazare qui est en péril, qui s’est fait prendre au large par la brume et la marée. Eh! Lazare, par ici! C’est par ici le village de Kamouraska. Viens par ici !”
Il faut tout de même organiser le sauvetage ; venez, du monde !
Or, si l'eau est assez haute là-bas pour faire un malheur, elle n’est pas encore rendue aux crans ; les embarcations ne flottent pas, et pendant qu’on les traîne à la lueur de quelques falots, c’est la voix d’un désespéré qui se fait entendre à des intervalles de plus en plus éloignés ; de Lazare qui renonce à tous secours
PERDU DANS LA BRUME 223 ——— humains, qui, en bon chrétien, recommande sa famille à la Providence du Ciel et remet son âme à Dieu.
Sonnez quand même, cloche de l’église qu’on a éveillée dans la nuit pour épandre un tocsin d'alarme, et qui allez plutôt pleurer un glas d’agonie. Priez quand même, étole à l'épaule et paroles d’absolution aux lèvres, vous, monsieur le Curé, appelé d'urgence, à qui Lazare sans doute va mentalement confier la consolation des siens. Ils vous entourent déjà puisque la rumeur panique .est allée les quérir sans ménagement. Mais en vain, jusqu’au jour, dix canots sillonneront de leurs chassés-croisés le triste parage de l’tlot Guimond ; jusqu’au jour on n’entendra
autre chose au loin que les rames battant les tollets, et sur la rive, des communiqués de recherches inutiles.
Lazare Bérubé ne fut retrouvé que le lendemain à mer basse, agenouillé encore dans sa charrette, les bras accrochés aux montants de la caisse, la main tendue sur les guides, dont la tension tordait la
tête de Drill à demi-enfouie sous la
Sur la vase quelques empreintes de sabots et la roulière du funèbre attelage indiquaient aussi que le pauvre égaré était venu, dans son désespoir, à quelques perches du rivage et du salut, pour s’en retourner à la mort.
Hélas | dans les brouillards de la vie et dans nos égarements, combien de fois nous-mêmes, sans le savoir, ne venonsnous pas hanter ainsi tantôt le précipice fatal, tantôt le salut !