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miroir où le bleu règne en maïtre, du bleu plaqué de lumière, du bleu de ciel où passe lentement la nef démâtée des nuages errants. Au-delà, devant nous, affectant la forme d’un bonnet phrygien, s'étend l'immense Dune-de’Est, des milles et des milles de buttercaux et de vallécules de sable, d’étangs plantés de tyrhas, de bouillées de conifères rachitiques, aboutissant à la Pointe-de-l’Est, terrible croc qui happe sous le nord-est les malheureux navires déjetés par la tempête. Sur la surface fauve des Araynes—c’est ainsi que Cartier appela cet endroit—tous les verts se différencient : vert glauque des iaiches gorgées de sel, vert blafard des genévriers, vert presque noir des éninettes souffreteuses, vert bleuâtre des grands -cirpes qui, inlassablement, saluent leurs images filées sur le miroir des étangs.
Ce désert où nous marchions hier et qui nous Opprimait de son étendue et de sa solitude, nous impressionne encore davantage maintenant que nous le surplombons, que nous nous penchons sur lui comme sur une carte. Nulle vie animale ne semble y gîter. Les goélands même et les esterlais, ce matin, sont ailleurs, - Rien que la lutte éternelle et muette des arbrisseaux de misère contre la puissante ruée du vent de mer, rien que la vie silencieuse des herbes de l’eau, que la vie frémissante des herbes dures que le sable nourrit et que l’aiguail abreuve. .. Mais non,
voici trois canards noirs qui battent l'air audessus des dunes. Ils ne vont pas loin, car ils ne volent pas en V. En effet, ils s’abattent sans hésitation sur l’un des innombrables étangs. La Providence ne fait rien d’inutile. Les dunes sont sans doute la Terre Promise, ouverte par Celui qui prend soin des oiseaux du ciel à la gent voyageuse des canards noirs, des sarcelles vertes et des milouins aux ailes rouges. Là, comme leurs sœurs les petites alouettes, ils ont à toute heure, table servie, avec entrée de mollusques, soupe aux fines herbes et dessert de goules noires !
Pendant ces faciles réflexions, le vent achève de balayer la brume matinale, et Brion, lavé de neuf, surgit à dix milles au nord, souligné d’un trait de sable.
—Le voyez-vous, là-bas, au fond de l’horizon ?
—Quoi donc ?
—Le Rocher-des-Oiseaux !
En effet, à une trentaine de milles, noyé encore dans la buée légère des grands lointains, se dessine le fameux monolithe dont on nous a tant parlé. Le sort voudra que nous n’atteignions pas ce récif, qui n’a que sept acres d’étendue, mais qui s’élève tout droit de l’abîme jusqu’à une hauteur de deux cents pieds, et où niche, piaille,
J'ai vu il y a trois ‘ cinq ans. Parce que cher est fatal aux cerv
priencore une prom :se
Ce soir, nous verrions d'ici, embusqués dans l'ombre, les bons gros yeux fidèles des Phares du
Rocher et de Brion explorer le ciel, fureter les flots, caresser de leurs faisceaux rigides les formes
fuyantes des paquebots en route pour l’Europe, et tendre par-dessus les eaux, à! ceux qui arrivent de la haute mer, deux longues” mains lumineuses dont le geste accueille et menace à la fois !
Mais, ce soir. nous serons loin !......
7? L pleut ce matin sur la Grande-
é Entrée. De bonne heure, le père
Ben qui en marie encore un cette
année, est parti, très beau, met-
tre les bans au Havre-aux-Mai-
sons et s'assurer d’un prêtre
pour la cérémonie. Caroline, affairée, a glissé force commissions à l'oreille de son homme et, entre temps, nous a versé le thé. C’est notre tour maintenant de partir. Debout sur la petite échouerie, ligotés dans nos cirés, nous regardons Edmond à Ben gréyer son engin là-bas, en deñors de ia zone d’arbe-outarde. Le teuf-teuf irré-
gulier de l'allumage sonne sur l’eau, s'accélère, se précipite ; démarrant soudain, le botte décrit une large courbe et vient doucement ranger l’échouertie, faisant fuir de travers les crabes roses cramponnés à la paroi.
A la barre, gabier ! et en route pour la Grosse- Isle, en traversant toute la Baie d’En-Dedans. Mais gare l’arbe-outarde! L’arbe-outarde, c’est l'ennemi ! Les longs rubans verts pointent à la surface comme pour happer les gouttes de la pluie qui tombe toujours. Allons, Edmond! coupe l'allumage, couche-toi à plat ventre sur la tille et désherbe ! Ouvre le carburateur maintenant et fauche encore, courageusement, à pleine herbe, dans la prairie marine !......
Cette opération, vingt fois répétée mécaniquement dans tous ses détails, dure une heure et demie, au cours de laquelle, passé l’Îlot-Rouge, nous contournons à grand’peine la Grosse-Isle, une demi-demoïiselle aux formes abondantes, qui abrite une petite colonie de pêcheurs anglophones. Mais l’arbe-outarde devient si agressive, qu'Edmond à Ben qui n’est pas de la Garde et ignore à la fois Cambronne et le genre d’héroïsme qui porte son nom, doit bientôt poser les armes— c’est-à-dire le crochet— et renoncer à aller plus loin. Nous jetons l’ancre le plus près possible de terre : les Grosse-Islois ne sont pas moins hospitaliers que ies autres Madelinots et nous trou-
verons bien quelqu'un pour transporter nos bagages à la Maison du Gouvernement où doit nous attendre Édouard à Léon, courrier ordinaire de Sa Majesté le Roi entre la Grosse-Isle et Brion.
Tandis qu'Edmond à Ben, histoire de s’en retourner, débouchonne l’hélice une fois de plus, Paul Hubert va à la découverte, et pour nous distraire, nous regardons les petites épinettes griffues pleurer de tous leurs rameaux sur le flanc noir de la Grosse-Isle.
Victoire !... Un chapeau melon, velouté par la pluie, passe lentement derrière les vernes, et bientôt un jeune Anglais, émergeant du taillis, pousse bravement sa charrette à l’eau et vient opérer notre sauvetage, celui de la malle aux spécimens et de l’informe carton—œuvre de génie dans les circonstances—arche du salut où, pour les soustraire à ce déluge, nous avons embouveté nos chapeaux, comme chez nous, au printemps, en fermant la cabane, on faisait des chaudières à sucre |
La charrette surchargée cahote lentement sur la boue de la grève, puis sur le pontage jeté à travers des laiches brunes et des renoncules d’eau du grand marais saumâtre qui sépare la Grosse-Isle proprement dite de son pendant, le Cap-Nord.
Au bout d’une demi-heure, trempés comme des Soupes, nous sommes à la Maison du Gouverne-
TRS ED PR mr EN me
ment, construction de bonnes dimensions, mais déjà sur le retour, à la fois bureau du télégraphe et du téléphone, et maison commune, louée pour les mois de pêche. C’est là, croyons-nous, qu'Édouard à Léon nous attend avec impatience, pour nous introduire au paradis de Brion.
Malgré la pluie, les hommes sont sortis de la maison et, poliment, ont enlevé dans leurs bras robustes nos bagages ruisselants. Quelle délicieuse surprise de nous retrouver chez des francophones |...
—Édouard à Léon est-il arrivé ?
—On l’espérait à. neuf heures. Mais la mer est bien mauvaise !....
Nous sommes tombés dans l’un des groupes de pêcheurs nomades venus pour le maquereau d'été. Ceux-ci sont du Barachois et de l'Hôpital, sur l’Étang-du-Nord : une douzaine d'hommes, quelques mousses, deux femmes et une fillette, pour la cuisine. Depuis trois longs jours, la pluie et le vent enferment, immobilisent ces bonnes gens qui attendent, avec l’incommensurable patience des primitifs, que le temps se refasse et que la mer s’aplanisse.
Ayant mangé sous l’appentis un tourteau blanc et un morceau de maquereau salé, et bu un bol de thé noir, nous passons dans la salle obscure et démeublée où hommes et mousses sont
réunis, debout, assis sur les marches de l'escalier, appuyés sur le poêle éteint. Les pêcheurs acadiens ne parlent guère. Ils écoutent plus volontiers. Comme il n’y a absolument aucun autre moyen de tuer le temps, il faudra subir le tête-àtête jusqu’au soir, causer et causer sans cesse, sans cesse tisonner la conversation toujours retombante, dans la demi-obscurité de ce jour noir, sous l'œil grand ouvert des mousses silencieux. Mais aussi quelle belle occasion pour pénétrer à l'intime des Madelinots, pour écouter battre leurs cœurs, surprendre leurs amours et leurs aversions, goûter leur admirable philosophie de la vie.
Édouard à Léon n'arrive toujours pas ! D'ail-
leurs, le fil téléphonique de Brion est rompu depuis plusieurs semaines et nous sommes san: nouvelles de lui. On nous assure cependant que son devoir est de traverser au premier beau temps et qu’il ne peut tarder beaucoup.
Comme le soir arrive, or nous dirige chez le vieux Best, le naufragé jerseyais. Nous trouvons un intérieur charmant, soigné par. une écossaise en cheveux blancs, illuminé par le sourire et les yeux noirs de Vera et de Stella, deux fillettes orphelines qui nous regardent ci rieusement dans la porte de la cuisine. Aux murs, des sentences de l’Écriture font cercle, et une Bible usagée, entourée d’un cordon de laine noire, et reli-
gieusement posée sur une table, occupe le centre de la pièce d'honneur !..
Le lendemain, un dimanche, se leva radieux.
Le ciel était pur, mais, hélas ! le vent qui l'avait nettoyé avait davantage déchaîné la mer,
—No Brivr, today, sir! dit le Jerseyais, rencontré de bonne heure sur le seuil, and hardiy to-morrow !
Et il nous faut subir la tristesse du dimanche protestant à la Grosse-Isle, du dimanche sans messe, sans cloche, sans l’attroupement et le babil à la porte de l’église ! Pour oublier la lenteur des heures qui ne passent pas, nous allons voir nos amis les pêcheurs. Il n’y reste guère que les vieux, les femmes et la petite Justine, Les jeunesses n’y ont pu tenir! Hier soir, malgré le temps sordide, ils ont hâlé un botte À travers la dune jusqu’à l’Eau-Profonde, et, insoucieux de la pluie froide qui dégouline dans le cou, de l’arbeoutarde impitoyable qui barre la route et étouffe le moteur à chaque instant, ils ont mis le cap sur l'Étang-du-Nord. Cinq heures de route entre deux horizons accablants avec de l’eau sur !a tête, sur les genoux et sous les pieds ! Mais ils auront la messe et la cloche et, s’il fait beau temps, le charmant caquetage sur la pelouse en attendant le dernier coup !
Nous causons un peu avec le père Décoste, avec sa femme, une silencieuse entre ces silen-
cieux, triste, fragile, que personne ne soupçonnerait d’être la mère des robustes gaillards qui, hier, appuyés sur le poêle froid, écoutaient mes fastidieux pro». de citadin dépaysé. On nous fait charitahic:.: 0 enterdre que, si le vent calmit un peu, Écous ! À 160: pourra peut-être arriver sur le soi:
Ayant siminist nos bottes, à même le quart, ue for ticx «'luile de foie de morue, nous ai01® flûr1 +ur les dunes, nous asseoir au sommet des /#c4ua, nous amuser À faire filer le sable fluide en mince: nuppes, le long de leurs flancs. Au bou ne demi-heure, les ressources de la balistique des grains de sable sont épuisées, et pour changer d’amusette, nous nous acharnons à exhumer les tiges sans fin du seigle de mer, cette étrange graminée qui mange le vent et boit la silice, qui s'attache au flanc de la dune, croît plus vite qu’elle ne roule, émet des racines à chacun de ses nœuds pour lutter contre l’enlisement. Une fois cramponné au dos de la dune, le seigle de mer la Eittue de touffes vertes de plus en plus rapprochées, !4 maîtrise peu à peu et finit par l’immobiliser à jamais. Alors sur les sommets des bultereaux enfin domptés, il érige en signe de triomphe ses longs épis couleur de sable qui ondulent et hurlent victoire à toutes les touches du vent siffleur !......
De temps en temps, nous couvrons nos yeux de nos mains et tâchons de percer l’horizon de mer, mais Édouard à Léon, le malheureux, reste toujours une simple probabilité !
Peut-être ne sommes-nous pas assez haut, ici ?... Nous laissant glisser d’un trait au bas du buttereau nous gagnons au pas de course le Cap- Nord. Et maintenant, commodément assis au sommet de la demoiselle, sur un épais feutrage de camarine, nous nous exerçons à la patience, tâchant d’atteindre au degré héroïque des Madelinots qui, depuis une semaine, silencieux, appuyés sur le poêle, attendent sans une plainte le beau temps ct le maquereau, pendant que leurs vivres et leurs ressources se consument rapidement et sans profit.
Un moment, Paul Hubert redresse sa haute taille et, par-dessus la mer écaillée de vagues, regarde les falaises sanglantes de Brion qui barrent l'horizon du nord.
—Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
—La mer est déserte comme au lendemain du déluge !
Recouchons-nous sur la camarine, et l'œil dans le bleu, suivons les évolutions des esterlais qui criailient au-dessus des grès fouettés par la mer!....
Ce soir de dimanche, les pêcheurs du Barachois campés tout près, à l’Eau-Profonde, sont venus faire la courte veillée avec les Décoste. Nous étions une quinzaine, hommes et femmes.
La conversation roulait sur la pêche, et sous le stoïcisme apparent, il était distinctement indiqué qu’une angoisse mortelle étreignait le cœur de ces braves gens. Le vent persistait et le maquereau tardait à paraître dans les eaux de 1= Madeleine. Manquerait-il au rendez-vous, comme en telle et telle année ?... C’est la perspective blafarde de la disette et de l'hiver sans ressources, qui passe dans les esprits bien que les mots ne disent pas cela ! Pas une parole de révolte contre l’inévitable, cependant, mais une résignation et une confiance admirables en la Providence de Dieu.
Jai honte alors de mes impatiences égoiïstes ! Il ne s’agit pour moi que de recherches et d’agrément, tandis que pour ceux-là, c’est le pain quotidien, le pain de leurs enfants. Oui! Je sens la rougeur me monter au front. Et dans un beau mouvement, je crois bien que je donnerais congé pour huit jours à cet insaisissable Edouard à Léon, pour que le vent calmft, pour que le maquereau fit diliger.ce et vint se jeter sur les hameçons des pêcheurs ! Mais Celui qui tient les rênes des coursiers de l'air est le même qui dirige, dans les vallées obscures de l'océan, l'instinct mystérieux des poissons! Nos désirs et nos colères n’y peu-
ana rede