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vent rien, et seul, le levier de la prière, toutpuissant parce qu’opérant sur les causes secondes de toute éternité, est à notre commande. C’est pour cela, sans doute, que la petite Justine, l’enfant blonde aux gros bas blancs, égrenait son chapelet à l'heure de la messe. Les Ave, bien sûr, demandaient à la Vierge de mâter le vent, et les Pater, de pousser le maquereau.
Il y à peu de chaises sous l’appentis où l’on veille à la lampe. Les hommes sont assis où ils peuvent, sur le banc, sur les coffres, sur la boîte à charbon. Tout à coup le Père Noël se lève, ouvre la porte qui donne sur la mer, et regarde les étoiles. Le silence se fait. Chacun suppute en son cœur les chances pour le lendemain !...
— Qu'est-ce que ça dit ? interroge Marie à Julien, quand le vieux a repris sa place sur la boîte à charbon.
—Peut-être bien que ça va beausir mais il y a encore trop de queues de vache dans le ciel !..,
—Et les jeunesses ne sont pas arrivées ? Ait quelqu'un.
—Ils ne s’ennuient pas à l’Étang-du-Nord !
C’est plus gai qu’ici...... surtout quand il n’y a pas de poisson !...
Tous ensemble, obéissant au mot d'ordre tacite du réveille-matin qui marque dix heures, les veilleux se lèvent et sortent pour regagner
lentement leurs cabanes de fortune, à vingt pas de la mer hurlante..….
Sur la route où nous marchons, le vent du large qui a lavé la face des étoiles, nous soufflette et nous fait baisser la tête. Que sera demain ?... Je voudrais tant que demain fût beau et tranquille, sans doute pour nous ouvrir la route de Brion, mais surtout—oh ! très sincèrement,—pour apporter la joie sainte du travail aux pêcheurs du Barachois, et pour voir renaître le sourire de la petite Justine !...
Le grand soleil d’hier, ironique et joy:ux.
Pour nos yeux terriens, la mer est toujours aussi agitée. Mais évidemment nous n’y connaissons rien. Elle a dû beaucoup calmir car, sauf le père Décoste, tous les pêcheurs sont au large, sondant au maquereau. Ils ont poussé durant la nuit, aux étoiles, et du haut du Cap-Nord, on peut les voir, points infimes dispersés sur l'étendue, margaux lointains posés sur la face crépue de la mer.
Édouard à Léon viendra sûrement, ont dit les femmes ! Et cependant neuf heures, dix heures, onze heures ne l’amènent pas. A bout de patience nous songeons à noliser un bateau de pêche. Le père Décoste, à qui nous faisons des ouvertures, va voir la mer un long moment, rentre et nous
demande d’attendre encore. Sa pensée intime est claire, qu’il ne dit pas. Qui sait ? C’est peutêtre aujourd’hui que le poisson va donner. Et tout le monde veut être là ! D'ailleurs, Edouard à Léon viendra sûrement !
Alerte ! Un botte qui surgit de la mer, grossit de minute en minute et vient droit sur nous, jouant du nez dans l’écume blanche qu’il poursuit et talonne. Victoire ! C’est lui sans doute, et nous rentrons boucler nos malles. Pendant ce temps, le boite profitant des trois vagues d’embelzie a pris terre, et les hommes, dans l’eau jusqu'aux genoux, le tirent sur le sable. Hélas! maintenant que, le pas lourd, tête basse comme des coupables, ils montent vers la maison, je les reconnah. C’est le père Noël et son mousse.
La femme courbée sur le poêle, verse de l’eau dan: le coquemar. Sans se retourner, comme pour garder un instant de plus sa fragile espérance, elle interroge :
—En avez-vous pris ?
—Rien.
Un long silence, où chacun essaye d’endormir en son âme, avec les ressources d’optimisme de sa nature particulière, la commune angoisse.
Puis, la femme, sans se relever, sourdement :
—C’est déconfortant !
—Oui ! c’est déconfortant !
L'homme prit sa pipe, la tourna entre ses doigts, oublia de l’allumer, et s’assit sur la boîte à charbon, les jambes écartées, regardant à terre. Ce fut tout.
La petite Justine entra, portant de l’eau.
Les yeux grands, elle regarda tour à tour son père et sa mère, comprit, et son beau visage a'enfant, modelé pour le rire et la joie, se durcit un peu. Elle ne dit rien non plus. D’un souple mouvement, rejetant sur son dos ses fortes nattes blondes, elle s’assit, le menton sur le poing, près du poêle qui chantait.
Quelle impuissance est la nôtre devant la fatalité apparente de ces douleurs muettes et imméritées !... On cherche des mots qui ne viennent pas, une forme de sympathie qui ne soit pas indiserète. Au fond, il n’y en a qu’une : s’associer docilement au silence de tous.
Un bruit de voix au dehors, et un pas rapide qui foule le seuil.
—Édouard à Léon !
C'est bien lui, cette fois! Quoique nul ne l'ait vu venir, son botte est déjà mouillé, et il entre à grands pas, son sac rouge sur l'épaule, pressé d'échanger le courrier et de s’en retourner. Nous allons donc pouvoir partir, enfin ! Ce n’est pas trop tôt ! Un peu plus et nous manquions le
vapeur qui touche à Brion demain, pour la dernière fois peut-être cet été !
En distribuant des adieux à droite et à gauche, je m'aperçois, à des indices qui ne trompent pas, que je m'étais attaché aux pêcheurs du Barachois, et de les quitter sous l'impression pénible
de tout à l'heure, cela me fait quelque chose, là au cœur !
Mais eux, stoïques, se sont retrouvés, déjà.
Ils s’empressent, chargent nos bagages sur leurs robustes épaules, et nous souhaitent bon voyage, La voile se dresse, le moteur pétarade, et sous le grand soleil de midi, nous prenons la mer......
ADIEUX midi où le soleil enveloppe et pénètre de son charme éternel la grise écorce des choses ! Nichés au creux que fait l’aile blanche de la voile tendue par la brise, nous allons, bondissant sur le dos des
moutons de la mer. Très vite, les falaises mutilées de la Grosse-Isle, du Cap-de-l’Est et du Cap-Nord s’enfoncent à l'horizon du sud, nous laissant de plus en plus dans l'intimité des vagues écumeuses et des oiseaux de mer qui pêchent leur dîner.
Sept, huit, dix milles !...... Une heure, et bientôt, au nord, grandit notre Terre Promise, la terre de Brion. Et de voir la grande sentinelle blanche, au port d’armes sur la hauteur, nous nous demandons avec inquiétude si ce paradis n’a pas son incorruptible chérubin et si nous n’allons pas être reconnus comme d’authentiques rejetons des deux coupables de l’Éden !... Mais non! ce n’est que le phare: cœur de pierre, mais pas méchant du tout ! Et Brion se précise, se colore, développe la ligne de son rivage, et, tout à coup, au détour d’une pointe avancée, nous offre une anse pour atterrir. Enfin!
Brion est la seule des Îles de la Madeleine qui ait su garder, à peu près, ses cinq milles de virginité, la seule qui soit pour une grande part couverte de forêt, la seule aussi qui puisse nous renseigner sur la prime jeunesse de VParchipel, sur la physionomie des lieux, lorsque, pur ce beau jour de juin de l’An du Seigreur 1534, le malouin Cartier jeta l'ancre en vue de cette terre dont il fit honneur à son protecteur, l’amiral Brion-Chabot.
Faut-il sourire de l’enthousiaste description tracée par la plume naïve du rude voyageur, et l'attribuer à la délicieuse sensation de l’homme qui, depuis des mois, captif de quelques planches ballottées, se trouve tout à coup, dans la douceur
d’un jour de printemps, parmi la verdure, les arbres et les fleurs ?...
Parce que j'ai foulé moi-même l’étroite dune où, certainement, Cartier vint À terre, parce que j'ai mis mes pas dans ses pas et rempli mes yeux du même horizon et des mêmes objets, je comprends l’état d'âme du capitaine et je proclame avec lui que Brion est le paradis de la Madeleine.
Sauf les Acadiens qui gardent le phare et la famille écossaise dont les trois ou quatre maisons occupent l’anse de la dune, Brion est inhabité, tout à fait nature, une forêt courte et drue y alternant avec des prairies naturelles vieilles comme le Golfe et qui ont fait croire à des cultures bas-
ques préhistoriques. Des fonds très poissonneux entourent l’île ; ils attirent au cours de l'été des groupes de pêcheurs qui viennent camper dans les anses et animer un peu cette solitude dorée.
Tout juste vingt-quatre heures à passer à Brion ! Il n’y 2 donc pas de temps à perdre ! Aussi, à peine débarqués, confiant nos bagages au mousse d’Édouard à Léon qui les portera au phare, nous nous élançons sur la prairie en dos d'âne, ouverte devant nous entre les deux lisières noires des arbres. Comment ne pas être saisi dès l’abord, par la fertilité inconcevable de cette terre où les plantes sauvages elles-mêmes,
malgré l’absence de toute rotation, assument un gigantisme inconnu ailleurs ! Nous allons, dans le foin bleu jusque par-dessus la tête, saluant au passage de vieilles connaissances de la grand'terre : les gros capitules d’or des verges, les têtes blanches des anaphales et les carillons muets des nabales que l'on secoue au passage comme pour leur dire à la Michel-Ange : « Mais sonnez donc ! » Plus frappants encore, le volume, la succulence et l’extraordinaire abondance des fraises qui couvrent partout le sol dans les parties découvertes, laissant tout juste aux bermudiennes, l’heur de dessiller leur œil bleu. Nous sommes en août cependant ! Et quelles fraises ! En vérité, il faut être héros ou botaniste enragé, pour passer sans fléchir le genou. Hélas ! Paul à Jean qui n’est ni l’un ni l’autre trébuche bientôt et s’affaisse dans une large bouillée! Paärvenus tout à l'heure au haut du coteau, nous ne verrons plus, au bas, dans l'herbe haute, qu’une oblongue masse brune, et un feutre clair dodelinant sous l’action des mâchoires ! Finie l’herborisation ! Nous ne retrouverons notre cicerone qu’au soir, mais ce sera pour le voir rechuter lourdement devant la même tentation présentée, cette fois, par un ange de lumière, entre les croûtes dorées d’une tarte ! Eh oui! Dans l'intérêt de la science pure, il faudrait presque supprimer toutes les plantes comestibles!.. .
Repaires d'ombre des sous-bois, clairières herbues, falaises lumineuses, nous battons tout cela avec entrain durant deux heures, prenant un acompte de pure joie sur l'expédition que nous projetons pour demain, s’il plaît à Dieu,
Au phare, nous retrouvons, avec notre enfant prodigue, la figure souriante de l'hospitalité acadienne. La famille Richard est nombreuse, comme il sied, aimable et intéressante, tout entière consacrée à la garde du feu. Le phare est tout, ici, et on nous en fait les honneurs avec une fierté bien légitime. Le grand escalier intérieur est soigneusement peint de rouge et de bleu pour éviter les frictions politiques et parer économiquement aux changements de gouvernement. Tout reluit de propreté dans le plus parfait ordre, la lampe, le système optique et le délicat mécanisme d’horlogerie qui fait tourner l'écran de cuivre. Quel bon quart d'heure passé là-haut, sur l'étroit promenoir, À regarder par en-dessus la toison noire de Brion, la guipure rouge des caps et le merveilleux horizon d’eau bleue et d'îles semées !
Nous soupons tôt et bien, et comme le soleil est encore haut, nous enfilons allègrement le sentier fleuri d’euphraises qui, par les falaises, mène droit à la dune. Une descente abrupte comme un escalier, et nous y voilà ! Brion a cette originalité très grande dans l'archipel d’être à peu près libre de sables ; elle n’a guère que le
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