‹ Croquis laurentiens [microforme]Chapitre 30 sur 31 · LÉ M · texte numérisé non relu

LÉ M

FFEFEREE

— Eu es

er

ES

APPLIED IMAGE Ine

1653 East Main Street Rochester, New York 14609 USA (716) 482 - 0300 - Phone

(716) 288 - 5989 - Fox

petit delta où nous sommes, moucheté d’étangr et livré à une végétation rappelant celle de la Dune-du-Sud et de la Dune-de: l'Est, mais incomparablement plus riche. A cette heure où le soir menace et où bien rarement les botanistes sont en campagne, les énothères—ces hiboux des fleurs—ont éployé leurs grands pétales d’or, et ces innombrables croix de Malte, immobiles au bout des tiges purpurines, constellent la dune, appelant dans le ciel, l’autre flore de la nuit, l’ardente pullulation d'étoiles, Du feutrage des camarines, entre les rameaux épineux des genévriers, montent de partout les torsades blanches des spiranthes. Il n’y a sable si aride d’où la chimie des orchidées ne sache tirer d’enivrants parfums ! Ne cherchons pas ailleurs l'invisible cassolette d’où etfuse cette pénétrante odeur de vanille qui flotte dans l’air tiède.

Sur des arpents et des arpents, partout s’emmêle, dans les dépressions du sable humide, la dentelle savante des canneberges en fleur. A quelques pas de la ligne de haute mer, on marche entre les fleurs violettes des gesses maritimes et les grands épis de l’élyme des sables. Enfin, de toutes parts, fleurissent les troncs noueux et tourmentés des rosiers de dune. Ah! la bénédiction des rosiers ! Leur brillante et bienfaisante tribu est dispersée de par le vaste monde. Les hommes l'ont partiellement domestiquée, et ils

ne sauraient plus, semble-t-il, s’en passer. Ils ont des roses pour leurs joies et pour leurs deuils, pour leurs charmilles et pour leurs cimetières, pour le vase et pour la boutonnière. La nature, non plus, ne saurait se passer des roses. Elle en a pour tous les climats et pour toutes les latitudes, sur tous les sentiers de l’homme, au cœur des plus lointaines solitudes. Elle en a Pour ses prairies et ses rochers, pour ses ruisseaux et ses marécages, pour la montagne et pour la dune. Et il faut bien convenir qu'ici comme ailleurs, la rose, dès qu’elle veut bien écarter le mystère de son bouton, détient encore le sceptre de la beauté.

Debout au milieu de ces merveilles, dans

l'ombre bleue du soir qui vient à grands coups d'ailes, je me répète que c’est ici même que le Malouin prit terre, et pour me suggestionner davantage, je récite tout haut le passage du Discours du Voyage, que je connais par cœur :

« Ces îles sont de meilleure terre que nous eussions oncques rencontré, en sorte qu’un champ d’icelle vaut plus que toute la Terre-Neuve.

Nous la trouvâmes pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes pleines de froment sauvage et de pois qui étaient fler: is aussi épais et beaux comme l’on eût pu voir « 3retagne, et qui semblaient avoir été semés par des laboureurs. L'on y voyait aussi une grande quantité de raisins ayant la fleur blanche dessus, des fraises,

roses incarnates, persil et d’autres herbes de bonne et forte odeur.»

C’est bien cela ! Et rien n’a bougé ici, depuis trois siècles. Là-haut, sur la falaise, les grands arbres et les prairies pleines de gesses purpurines, à mes pieds le froment sauvage et les pois de mer « fleuris comme pois de Bretagne.» Et la quantité de raisins « ayant la fleur blanche dessus » quelle description merveilleusement précise de la grande canneberge en fleur gardant encore, mous et juteux, ses «raisins» de la saison passée ! Quant aux fraises, roses incarnates, persil de mer et spiranthes embaumées, il D’y aurait qu’à se pencher pour en cueillir des monceaux !

Pourquoi faut-il que Faucher de Saint-Maurice et d’autres chroniqueurs après lui, aient commenté aussi légèrement le texte de Cartier : « Hélas ! lisons-nous dans « De Tribord à Babord », depuis le jour où Cartier mit le pied dans ce lieu enchanteur, Brion a perdu ses airs de paradis terrestre. Ses grands arbres sont disparus les uns après les autres : ses vignes se sont desséchées et ses roses incarnates sont mortes, étouffées par les âpres baisers de la brise du nord etc.» Phrases faciles et commodes, mais tout au contraire de la vérité.

Le juur n’est déjà plus, car la lumière apaise ses dernières ardeurs sur la face métallique des

étangs. D'ailleurs, Paul à Jean, debout sur un buttereau, nous annonce, le bras tendu comme un prophète, la chute imminente du soleil ! Le phare, allumé déjà, provoque la nuit montante et semble nous appeler. Il faut partir. Mais de ces minutes délicieuses égrenées sur les « passées et allures » de Jacques Cartier, j'emporte une image très vive du rude marin, errant sur la dune de Brion, avec, entre ses doigts calleux, un bouquet de roses incarnates, de canneberges « blanches dessus » et de spiranthes « de bonne et forte odeur.»

La nuit a été belle et claire et les grands pinceaux lumineux émanant du phare sont venus, chaque minute, jouer dans la cretonne de nos rideaux. La mer, cependant, n’est pas assez plane ce matin, pour nous permettre d'atteindre le} Rocher-des-Oiseaux. Faisons-en tout bonnement le sacrifice, et employons la richesse de nos quatre ou cinq heures de liberté à faire, par les falaises, notre tour de Brion.

Le pied porte d’aplomb sur le tapis de camarine de l’étroite prairie qui court en corniche sur le haut rivage, table toujours mise pour les corbijeaux gris qui viennent y becqueter les goules noires, en jouant de l'aile contre le vent. Cest un enchantement de marcher ainsi entre la

grande mer déserte et la ligne noire des arbres trapus, serrés, arc-boutés pour ne faire qu’un seul toit continu à toute la forêt, la forêt primitive peuplée d’opulents herbages et de rarissimes orchidées. Sous nos pas, partout, les fraises rebondies, la carène pourprée des gesses vivides et l’œil bleu des bermudiennes, grand ouvert sur le ciel.

Je me risque au bord coupé du précipice pour y cueillir une touffe de bermudiennes plus magnifiques, que la falaise porte comme une fleur dans les cheveux. Je mets genou en terre et me penche ! O merveille ! Nous marchions, sans le savoir, sur l’entablement d’un temple monolithe, énorme et fantastique ! C’est que, depuis des siècles, de longs siècles de siècles, la mer ahanc au pied de la muraille, travaille la roche tendre, creuse et broie, ciselle et polit ! Insensiblement elle a excavé des grottes, taillé des portails, effilé des aiguilles, dessiné des arcades, cannelé des pilastres. Et cette partie du rivage de Brion est devenue avec le temps une suite de portiques ouvragés, mystérieux et sonores, décorés à la sanguine, portiques décevants qui, comme les seuils de marbre des antiques cités de la forêt yucatane, ne mènent nulle part, et n’ont qu'un leurre de mystère et qu’un mensonge d’accueil... Toute cette efirayante débauche de sculpture pour que les noirs pigeons de mer puissent, bien

à l’abri, accrocher leurs nids en beauté, et narguer, les colères de l'océan.

Deux, trois, quatre milles de course sur les falaises, nous révèlent à chaque instant, au caprice des anses, quelque nouveau Temple du Flot, peuplé d’autres compagnies de pigeons noirs. La terre s’abaisse maintenant et voici bientôt, au bout de l’île, le campement des pécheurs nomades. Asseyons-nous un peu dans le plantain pour reprendre haleine. Là-bas, d’où nous venons, le petit val où nichent les Dingwall, propriétaires de l’île, et la pointe fauve de la modeste dune que nous foulions hier. Il y a des gens qui ont tous les bonheurs ! Vivre sur la terre de Brion,

Brion-sur-Mer, Brion-la-Belle, Brion-la-Fertile, ce serait trop beau rêve ! Allons ! debout ! et en route pour le phare.

Brion est l’un de ces lieux fortunés, à double effet, où rien ne ressemble si peu à l'aller que le retour. Les éléments du paysage sont les mêmes, mais inversés, combinés autrement, créateurs de lignes inédites et d'horizons neufs. De joies nouvelles aussi ! Mais il ne faut pas s'arrêter à les savourer. On nous attend au phare, et déjà, le bateau, dont c’est le jour, doit être en route. Pour tout l’or du monde et les délices de Capoue- Brion, il ne faut pas le manquer.

Le voilà ! En effet, très loin, vers l'Étangdu-Nord, la lunette décèle une fumée visible seulement pour des yeux marins. Dans une heure, il sera ici. A peine le temps de ranger un peu nos belles récoltes d’hier et de ce matin, d'y glisser les valves si joliment rayées des palourdes roses, dons gracieux de nos amis du phare, et l’on saute en hâte, avec armes et bagages, dans une des barges qui vont au-devant du vapeur— il n’y a pas de quai à Brion.

Il a maintenant une figure d'ami, le Lady Evelyn, et quand il stoppe à un demi-mille de la côte pour se laisser entourer par l’escadrille d’embarcations, c’est un vrai plaisir de retrouver les têtes familières des gars de manœuvre et le sourire énigmatique du maître d'hôtel. Au travers des colis de toute nature qui montent ou descendent, passés dans de savants nœuds de matelot, nous nous hissons à bord, bonjourant une dernière fois nos hôtes charmants, avec ce petit serrement de cœur qui accompagne l1 rupture définitive des relations amicales, même celles d’un jour.

Le navire maintenant contourne Brion et nous voyons d’en bas les Temples du Flot, violés, découronnés de leur mystère par le grand soleil fouilleur qui les explore. Quelquefois la falaise devient unie comme un mur, et permet de détailler les centaines de strates horizontales et parallèles

du grès, effrayante signature des milliers de siècles qui ont travaillé à bâtir ce rocher désert, à dresser cette table pour le repas des corbijeaux du ciel.

Quel thème de méditation ! Les jours «en petit nombre et mauvais» qui sont ceux de notre humaine vie, n’ont rien ajouté ni rien enlevé à ce monument des âges passés. Non plus que les quelques siècles écoulés depuis que, courant sous le vent, Basques et Bretons y virent pour la première fois, du pont de leurs petits navires, les « grandes bêtes comme grands bœufs qui ont deux dents en la bouche!» Non plus que la longue suite des siècles troublés qui, à travers le Moyen âge et les temps barbares, remonte au Christ, Centre des Temps; non plus que l’autre théorie des siècles qui s’en vont d’un pas égal, de plus en plus noirs, de plus en plus mystérieux, à travers les ruines, les convulsions des peuples sans nom, se perdre dans la nuit de la préhistoire !...Tout cela n’est qu’un point dans le temps, une valeur négligeable, en regard de l'antiquité de ce livre de pierre dont le soleil illumine la tranche, et dont les feuillets enferment quelques bribes de l’histoire occulte de notre vieille planète.

Mais alors, qui donc sommes-nous, en face de cet effrayant mystère de durée ? Etincelles soufflées d’un éternel foyer et qui, ayant brillé un instant, retombent à jamais dans le noir ?...

Jouets de forces fatales qui ne se laissent dompter que parce que sûres d’avoir le dernier mot,’ et qui, entre deux aurores, nous étreignent brutalement et nous rejettent, après un dernier râle, dans le tourbillon du monde inorgan que ?.….

Ou plutôt, larves aveugles et rampantes, collées à la terre, mais dépositaires d’une immense espérance et destinées à s'évader, brillantes et déployées, de l'enveloppe de chair, pour dominer le temps, à jamais, dans le sein de Dieu ?..,

Ce n’est tout de même pas pour permettre à ses trois uniques Passagers de philosopher devant un tas de pierre que le vapeur vient de s'arrêter, car voici que du fond de l’anse des pêcheurs, surgissent des barges, une, puis deux, puis trois et quatre, puis la flottille entière. Elles viennent sur nous, légères, vides, le nez en l'air, taradant à qui mieux mieux, virevoltant avec la superbe aisance des petites quilles. Des saluts s’échangent entre la tille des barges et l'appui du bastingage, des rires semblent fuser de l'eau, et, au grincement rythmé de la grue à vapeur, la besogne commence. Le navire est chargé de la cale jusque par-dessus la dunette de quarts à maquereau, vides et tout neufs. En prévision de la Prime qui aura lieu bientôt, toute cette cargaison va être descendue sur l'Île Brion. Les barges s’emplissent à défier toutes les lois de l'équilibre, vireat de bord et piquent droit dans l’anse,

masses blanches balancées sur le flot brassé par toutes ces hélices. Et ainsi ju-qu’au soir. Borgotant joyeusement, le bateau reprend alors sa route, allégé, en contournant Brion, et nous pouvons nous promettre un beau couchant sur la mer.

Nous l'avons en effet, et splendide ! C’est d’abord une recrudescence de Inmière qui inonde toutes choses, qui met du bleu et de l'or sur le noir des bois et l’oxyde des ferrures, qui fait luire l’ambre des cordages, le cuivre de l'habitacle, la peau tannée des matelots, qui fait vivre mieux et deux fois, et nous établit, semble-t-il, en communion plus intime avec l’astre très vieux d’où émanent les forces dont la vie se pare et se nourrit !

Vers sept heures, se montre au nord, faiblement, le Rocher-des-Oiseaux ; les blancheurs des bâtiments et le phare sont à peu près évidents, à la lunette. C’est un acieu définitif, et je pense encore une fois à la petite Bourque, et à mes promesses.

Quand nous passons en vue de la Pointe-clel'Est, la lumière commence déjà son éternel»

retraite devant la nuit. Quel que soit l’état de la mer, il y a toujours ici longue houle, et il faut saluer la terrible côte ! De bonne grâce, notre bateau paie son tribut et besogne sérieusement de l'avant. La barre de sable et les dunes sont

trop basses pour être distinguées à cette distance, mais les trois cônes du Cap-de-l'Est, eux, sont bien visibles, adossés à contre-jour sur l'horizon en feu. De loin, c’est un fragment perdu de sierra, trois dents de scie entre lesquelles le soleil s’introduit, en ouvrant un éblouissant éventail japonais où des dragons blancs, qui sont des nuages, jouent sur le déployé du rouge irradiant, La fantasmagorie se répète docilement sur la houle miroitante et allume des éclairs d’scier aux moindres arêtes liquides. Mais telle est la rapidité avec laquelle la nuit gagne, qu'à chaque instant les ors et les émaux se transmutent, la magie des couleurs s’évanouit un moment pour reparaître au flot suivant, moins brillante et maquillée de neuf, briller l’espace d’une vague, et mourir encore.

Sans trop raisonner cette impression, il me semble alors que cette soirée si belle est un bouquet d'artifice, un chant du cygne, et aue la tournée des Îles finit vraiment ici. Je l’exprime à mon ami, sur le banc, près de moi, avec d’autres sentiments plus intimes, Ensemble, nous ne pouvons jouir qu’en passant de l’incomparable apaisement de cette nature millénaire, qui réagit si heureusement sur nos êtres d’agitation et de mouvement. Il nous faut, tantôt, dans quelques jours, retourner au grand bruit que fait le monde. Nous y retournerons d’une âme pareille, vibrant

Et maintenaut, comme Je jour est révolu, le soleil retire en se couchant le filet d'or que ce grand pêcheur de lune avait jeté sur la mer, aux dernières heures ! Et derrière les larges mailles lumineuses qui traînent sur l'eau violette, on aperçoit, au sein d’un océan abyssal comme un

firmament, le globe opale de la lune, prisonnier au fond des flots !......

Page 1