‹ Croquis parisiens (volume 2)Chapitre 14 sur 22 · LE POÈME EN PROSE · texte numérisé non relu

LE POÈME EN PROSE

avoir échangé des propos sans intérêt avec les clients voisins, il parcourt l’immuable carte et s’assied, morose, devant le potage que le garçon apporte, en y lavant, tous les soirs, un pouce.

L’humble dépense de son dîner s’accroît maintenant pour agacer l’appétit interrompu, d’inutiles suppléments de salades durement vinaigrées et d’un demi siphon d’eau de Seltz.

C’est alors qu’après avoir avalé sa soupe, tout en roulant dans une quotidienne sauce rousse les tronçons filandreux d’un aloyau sans suc, le célibataire cherche à endormir l’horrible dégoût qui lui serre le gosier et lui fait lever le cœur.

Une première vision l’obsède tandis qu’il regarde sans le lire le journal qu’il a tiré de ses poches. Il se rappelle une jeune fille qu’il aurait pu épouser, il y a dix ans ; il se voit uni avec elle, mangeant de robustes viandes et buvant de francs Bourgogne, mais le revers se montre aussitôt et alors se déroulent devant son esprit chagrin, les étapes d'un affreux mariage. Il s’imagine assister, au sein de sa nouvelle famille, à l’échange persistant des idées niaises et aux interminables parties de loto égayées par l’énumération des vieux sobriquets qu’on donne aux chiffres. Il se voit aspirant après son lit et supportant, une fois couché, les attaques répétées d’une épouse grincheuse ; il se voit, en habit noir, au milieu d’un bal, l’hiver, arrêté dans le somme qu’il préparait, par le coup d’œil furieux de sa femme qui danse ; il s’entend reprocher, une fois rentrés, la maussade attitude qu’il a tenue dans le coin des portes ;

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