DES VIANDES CUITES AU FOUR
il s’entend tout d’un coup enfin traiter justement par le
monde de cocufié . et le dîneur absorbé frémit et mange
avec plus de résignation une bouchée de 1’affligeant fricot qui se fige sur son assiette.
Mais, tout en mâchant l’insipide et coriace viande, tout en souffrant des aigres renvois que procure l’eau de Seltz, la tristesse du célibat lui revient et il songe, cette fois, à une bonne fille qui serait lasse d’une vie de hasard et qui voudrait s’assurer un sort; il songe à une femme déjà mûre dont les amoureuses fringales auraient pris fin, à une maternelle et rustaude compagne qui accepterait, en échange de la pâtée et de la niche, toutes ses vieilles habitudes, toutes ses vieilles manies.
Pas de famille à visiter, pas de bals à subir, le couvert mis, tous les jours, chez soi, à la même heure, le cocuage devenu sans importance, peu de chances, en somme, d’enfanter des mômes qui piaillent sous le prétexte qu’ils font des dents et, accélérée par le dégoût sans cesse croissant du repas pris au dehors, l’idée d’un collage devient plus impérieuse et plus fixe et le célibataire sombre, corps et biens, apercevant dans un lointain mirage un joyeux tournebroche, rouge comme un soleil, devant lequel passent lentement, jutant à grosses gouttes, de tout puissants rumstecks.
Ce sont les fallacieux rosbifs et les illusoires gigots cuits au four des restaurants qui développent les ferments du concubinage dans l’âme ulcérée des vieux garçons.