FLEURS DE NARINES
LES SIMILITUDES
a Théodore Hannon.
i es tentures se soulevèrent et les étranges B M beautés qui se pressaient derrière le rideau s’avancèrent vers moi, les unes à la suite des autres.
Ce furent d’abord des tiédeurs vagues, des vapeurs mourantes d’héliotrope et d’iris, de verveine et de réséda qui me pénétrèrent avec ce charme si bizarrement plaintif des ciels nébuleux d’automne, des blancheurs phosphoriques des lunes dans leur plein et des femmes aux figures indécises, aux contours flottants, aux cheveux d’un blond de cendre, au teint rosé-bleuâtre des hortensias, aux jupes irisées de lueurs qui s’effacent, s’avancèrent, tout
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embaumées, et se fondirent dans ces teintes dolentes des vieilles soies, dans ces relents apaisés et comme assoupis des vieilles poudres enfermées, durant de longues années, loin du jour, dans les tiroirs de commodes à ventre.
Puis la vision s’envola et une odeur fine de bergamote et de frangipane, de moos-rose et de Chypre, de maréchale et de foin qui traînait çà et là, mettant comme une de ces touches sensuelles de Fragonard, un papillotage de rose dans ce concert de fadeurs exquises, jaillit, pimpante, énamourée, cheveux poudrés de neige, yeux caressants et lutins, grands falbalas couleur d’azur et de fleur de pêcher, puis s’effaça peu à peu et s’évanouit complètement.
A la maréchale, au foin, à l’héliotrope, à l’iris, à toute cette palette de nuances lascives ou calmées, succédèrent des tons plus vifs, des couleurs enhardies, des odeurs fortes : le santal, le havane, le magnolia, les parfums des créoles et des noires.
Après les fluides légers, les glacis vaporeux, les senteurs caressantes et ensommeillées, après les roses affaiblis et les bleus mourants, après les surjets de couleurs et les réveillons des tropiques, crièrent bêtement les rabâcheries vulgaires : lourdeur des ocres, pesanteur des gros verts, épaisseur des bruns, tristesse des gris, bleuissement noir des ardoises ; et de lourds effluves de seringat, de jacinthe, de portugal, rirent de toute leur face béatement radieuse, de toute leur face de beautés banales, aux cheveux noirs et pommadés, aux joues laquées de rouge et plâtrées de talc, aux jupes tom-
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bant sans grâce, le long de corps veules et gras. Puis vinrent des apparitions spectrales, des enfantements de cauchemars, des hantises d’hallucination, se détachant sur des fonds tempétueux, sur des fonds de vert-de-gris sulfuré, nageant dans des brumes de pistache, dans des bleus de phosphore, des beautés affolées et mornes, trempant leurs appâts étranges dans la sourde tristesse des violets, dans l’amertume brûlante des orangés, des femmes d’Edgard Poë et de Baudelaire, des poses tourmentées, des lèvres cruellement saignantes, des yeux battus par d’ardentes nostalgies, agrandis par des joies surhumaines, des Gorgones, des Titanides, des femmes extra-terrestres, laissant couler de leurs jupes fastueuses des parfums innommés, des souffles d’alanguissement et de fureur qui serrent les tempes, déroutent et culbutent la raison mieux que la vapeur des chanvres, des figures du grand maître romantique, d’Eugène Delacroix.
Ces évocations d’un autre monde, ces embrasements sauvages, ces tonalités crépusculaires, ces émanations surexcitées disparurent à leur tour et un hallali de couleurs éclata, prestigieux, inouï.
Un ruissellement d’étincelles de pourpre, une fanfare de senteurs décuplées et portées à leur densité suprême, une marche triomphale, un éblouissement d’apothéose parurent dans le cadre de la porte et des filles étalant sur leurs jupes somptueuses toute la fougue, toute la magnificence, toute l’exaltation des rouges, depuis le sang carminé des laques jusqu’aux flambes du capucine, jusqu’aux splendeurs glorieuses des saturnes et des cinabres, tout
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le faste, tout le rutilement, tout leclat des jaunes, depuis les chromes pâlis jusqu’aux gommes-cuttes, aux jaunes de mars, aux ocres d’or, aux cadmium, s’avancèrent, chairs purpurines et débordées, crinières rousses et sablées de poudre d'or, lèvres voraces, yeux en braises, soufflant des haleines furieuses de patchouli et d’ambre, de musc et d’opopanax, des haleines terrifiantes, des lourdeurs de serres chaudes, des allégros, des cris, des autodafés, des fournaises de rouge et de jaune, des incendies de couleurs et de parfums.
Puis, tout s’effaça, et alors les couleurs primordiales : le jaune, le rouge, le bleu, les parfums pères des odeurs composées : le musc-tonkin, la tubéreuse, l’ambre, parurent et s’unirent devant moi en un long baiser.
A mesure que les lèvres se touchaient, les tons faiblissaient, les senteurs se mouraient; comme les phénix qui renaissent de leurs cendres, ils allaient revivre sous une autre forme, sous la forme des teintes dérivées, des parfums originaires.
Au rouge et au jaune succéda l’orange ; au jaune et au bleu le vert; au rose et au bleu, le violet; les non-couleurs même, le noir et le blanc, parurent à leur tour et de leurs bras enlacés tomba lourdement la couleur grise, une grosse pitaude qu’un baiser rapide du bleu dégrossit et affina en une Cydalise rêveuse : la teinte de gris-perle.
Et de même que les tons se fondaient et renaissaient différents, les essences se mêlèrent, perdant leur origine propre, se transformant suivant la vivacité ou la langueur des caresses en des descendances multiples ou rares :
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maréchale, à base de musc, d’ambre, de tubéreuse, de cassie, de jasmin et d’orange ; frangipane extraite de la bergamote et de la vanille, du safran et des baumes de musc et d’ambre ; jockey-club issu de l’accouplement de la tubéreuse et de l’orange, de la mousseline et de l’iris, de la lavande et du miel.
Et d’autres... d’autres... nuances du lilas et du soufre, du saumon et du brun pâle, des laques et des cobalts verts, d’autres... d’autres... le bouquet, la mousseline, le nard, éclataient et fumaient à l’infini, claires, foncées, subtiles, lourdes.
Je me réveillai — plus rien. — Seule, au pied de mon lit, Icarée, ma chatte, avait relevé son cuissot de droite et léchait avec sa langue de rose sa robe de poils roux.
LE GOUSSET
a Guy de Maupassant.
Il est des odeurs suspectes, équivoques comme un appel dans une rue noire. Certains quartiers du Paris laborieux les dégagent lorsqu’on s’approche, l’été, d’un groupe. L’incurie, la fatigue des bras qui ont peiné sur d’accablants travaux expliquent l’âpre fumet de bouc qui s’élève des manches.
Plus puissant encore et plus rude, je l’ai suivi ce fleur à la campagne sur un peloton de faneuses passant en plein soleil. C’était excessif et terrible ; cela vous piquait les narines comme un flacon débouché d’alcali, ou vous les
LE GOUSSET
saisissait, irritant les muqueuses par une rude senteur tenant du fauve relent du canard sauvage cuit aux olives et de l’odeur pointue de l’échalotte. Somme toute, cette émanation n’avait rien de répugnant et de vil; elle se mariait comme une chose attendue, à l’odeur formidable du paysage; elle était la note pure, complétant par le cri de chaleur de la bête humaine la mélodie odorante des bestiaux et des bois.
Mais laissons cela; aussi bien, je ne veux pas m’occuper des goussets négligés, de l’humanité bestiale, populaciôre et campagnarde, sans souci d’ablutions et sans moyens de repos ; je veux simplement parler de l’exquis et divin fumet préparé par les femmes de nos villes, où qu’elles se trouvent et chauffent, dans un bal, l’hiver, ou, dans une rue, l’été.
Moins tamisé par la batiste ou par la toile qui le raffinent en le vaporisant, comme fait d’ailleurs le mouchoir de l’essence qu’on y verse, le parfum des bras féminins est moins clarifié, moins délicat et moins pur dans la robe ouverte du bal. Là, l’arome du valérianate d’ammoniaque et de l’urine chlorurée, s’accentue brutalement parfois et souvent même un léger fleur d’acide prussique, une faible bouffée de pêche talée et par trop mûre passe dans le soupir des extraits de fleurs et des poudres.
Mais, c’est au moment où la Parisienne est la plus charmante, au moment où sous un soleil de plomb, par un de ces temps où l’orage menaçant suffoque, elle chemine, abritée sous l’ombrelle, suant ainsi qu’une gargoulette, l’œil meurtri par le chaud, le teint moite, la mine
LE GOUSSET
alanguie et vannée, que sa senteur s’échappe, rectifiée par le filtre des linges, tout à la fois délicieusement hardie et timidement fine!
Jamais femmes ne furent plus désirables qu’à ces instants où les robes d’oxford les moulent de pied en cap, collantes comme les chemises mouillées qui les emprisonnent dessous. L’appel du baume de leurs bras est moins insolent, moins cynique que dans le bal où elles sont plus nues, mais il décage plus aisément la bête chez l’homme.
Diverse comme la couleur des cheveux, ondoyante comme les boucles qui la recèlent, lodeur du gousset pourrait se diviser à l’infini; nul arôme n’a plus de nuances ; c’est une gamme parcourant tout le clavier de l’odorat, touchant aux entêtantes senteurs du seringat et du sureau, rappelant parfois le doux parfum des doigts qu’on frotte après y avoir tenu et fumé une cigarette.
Audacieux et parfois lassant chez la brune et chez la noire, aigu et féroce chez la rousse, le gousset est flottant et capiteux ainsi que certains vins sucrés chez la blonde, et l’on pourrait presque dire qu’il est en complète accordance avec la façon qu’ont les lèvres de distribuer le baiser, plus appuyée et plus colère chez les brunes, plus fervente, plus personnelle peut-être chez les blondes.
Mais que la couleur des toisons poussées dans les dessous de bras soit foncée ou claire, que leur bouquet ondule comme une moustache, ou frise comme de minces copeaux d’acajou et de palissandre, il faut bien avouer que la nature est maternelle et prévoyante, car elle a distribué ces boîtes à épices pour saler et relever l’amoureux ragoût
LE GOUSSET
que l’habitude rend si indigeste et si fade même à ces résignés de la chair qui ont sciemment consenti à abdiquer, dans une commune alcôve, leur goût absolu de repos et de diète.