L AMBULANTE
combler les gouffres des épaules ou contenir dans les barrières du corset, l’ampleur débordée des chairs ; les bourres, les digues de baleines, le vernissage des traits et la sauce des fards mettent la bourse de l’ambulante à sec. La moisson de ses vices est mûre et la brème menace. Eh houp ! le tombereau et aux greniers de Lourcine !
LA BLANCHISSEUSE
Depuis Nausicaa d’Homérique et ennuyeuse mémoire, les Reines ne lavent plus leur linge elles-mêmes, et si j’excepte ces déesses élues à la mi-carême, dans le clapotis des litres et le cahot des verres, le nettoyage des jupons et des bas est depuis longtemps confié à de bonnes soussouilles dont les gros bras font marcher le fer. Depuis nombre d’années, les blanchisseuses ne sont plus parfumées au benjoin et à l’ambre comme les roses lavandières de Lancret ou, si celles-ci existent encore, elles n’exercent leur métier que par intermittences et leur véritable profession est sans doute plus lucrative mais moins avouable.
LA BLANCHISSEUSE
Ah! leur réputation est mauvaise... Ah! les vieilles rôdent comme des chiennes, briffent et boissonnent, assoiffées par le feu des poêles... ah ! les jeunes gourgandinent, enragées d’amour et courent de longues prétentaines au sortir des lavoirs !... Eh bien quoi? Pensez-vous donc que leur vie soit gaie et qu’elles n’aient point le droit d’enterrer au fond des chopines ou des lits, la tristesse des journées longues ? Eh ! qu’elles aiment et quelles boivent ! car travailler debout, sous la pluie qui tombe des linges pendus aux fils, sentir l’eau qui glisse sur les frisons de la nuque et coule lentement dans le ravin du dos, respirer à pleine bouche la buée des lessives, avoir les reins brûlés par le feu de la mécanique, brimballer sur l’épaule des charretées de draps, se déhancher à soutenir un panier énorme, marcher, courir, ne jamais se reposer, tremper les chemises dans l’eau bleue, les tordre, les faire essorer, les repasser au fer chaud, amidonner les manchettes, tuyauter les bonnets, être aussi inexacte que possible, démarquer le linge ou le perdre, le détériorer, se le faire rendre sans paiement de la note par les femmes et le faire accepter contre argent par les hommes, c’est là leur effroyable tâche, leur effroyable vie !
Et combien d’entr’elles passeront encore par les dernières étapes de la Passion ! Leur chemin de croix commence au tisonnement du poêle et finit au baquet des rivières ! Quand l’âge a éteint les rumeurs de leurs chairs et fait se dresser devant elles comme consolation suprême le verre de casse-gueule, alors qu’elles ont inutilement erré jusqu’à neuf heures du matin, dans le marché de la
LA BLANCHISSEUSE
rue aux Ours, en quête d’une patronne pressée d’ouvrage, elles vont s’échouer, catarrhales, dans ce quartier que la Bièvre trempe de ses eaux malades, couleur de cachou et de nèfle. Accroupies, là, depuis les rougeurs de l’aube jusqu’aux fumées du crépuscule, auprès de monstres, vêtues de guenilles, coiffées de marmottes et enterrées jusqu’aux aisselles dans des futailles, elles savonnent à tour de bras, frappent à tour de battoir, le linge qui s’égoutte sur la planche.
Vues de dos, quand elles sont enfoncées dans des bouillons d’eau sale, leurs échines font saillie sous le canezou crasseux, des brindilles de tignasse courent à la débandade sur leur peau vernissée comme la pelure des oignons et elles sont là, efflanquées et mornes, abritant leurs chefs moussus sous de vieux parapluies rouges, hurlant comme des louves après les gamins qui les insultent, redressant leur squelette courbé sous la hotte de linge, un poing sur la hanche, l’autre à la bouche, en guise de porte-voix, jetant sur tous ceux qui passent ces gueulées d’injures qui leur ont mérité le surnom de l’argot « les baquets insolents. «
LE GEINDRE
0 mélancolique inventeur des yeux noirs qui brûlent sans flammes et des lèvres tout à la fois irritantes et froides, peintre des Cydalises désarmées qui reflètent leur traîne de moire rose dans le bleu des lacs, Watteau ! J’ai, par l’une de ces dernières et froides nuits, songé à ton Gille goguenard dont le blanc visage s’allume de prunelles inquiètes, et se troue d’une bouche arrondie comme un O rouge, dans l’ovale laiteux des chairs.
LE GEINDRE
Flânant sur le boulevard des anciennes banlieues, alors que dans un bain de- lune, les grilles des tripiers jettent sur la boue des rues les raies cassées de leurs ombres, j'entrevis un fantoche démesurément long, qui filait le long des boutiques, un litre dans une main, une pipe dans l’autre.
Je ne doutai point que cet étrange personnage, ne fut ce folâtre et rusé compère, grand brasseur de filles et dépuceleur de bouteilles, l’éternel rival d’Arlequin : Pierrot. Il rasait les murs, preste et le regard sournois. Soudain il fit halte devant une maison, poussa une petite porte, tomba dans un trou noir comme un lys plongé jusqu’à la tige dans un baquet d’encre, puis il reparut dans une cave qui s’alluma au ras du trottoir.
Je vis alors au travers des grillages qui faisaient ventre et dont mainte maille détraquée tordait ses fils en révolte, un carreau poudré de blanc, une rangée de sacs, une hache, une pelle, un pétrin sur lequel s’agitaient, hurlants et blêmes, sans chemises et sans vestes, deux hommes se ruant sur un monceau de pâte qui claquait sourdement, alors qu’elle retombait sur le bois de l’auge:
Ils grondaient, geignaient, criaient des mots inarticulés, poussaient des gémissements à fendre lame, battaient à grand coups la purée flasque. Han ! han ! han ! han! clac! paf ! h... an ! et comme une couleuvre dont les anneaux roulent, le mastic se tordait sous leurs poings ! Les corps ruisselaient, les boules des biceps dansaient dans les bras, de grosses gouttes de sueur perlaient au front et buvaient la farine amassée aux tempes.
LE GEINDRE
Ils tapaient dans le tas comme des furieux, puis après un dernier cri qu’ils s’arrachèrent des entrailles, les bras cessèrent leurs moulinets ; les hommes se frottèrent les doigts au-dessus du pétrin et, saisissant les litres, ils burent à outrance, la tête renversée, la pomme d’Adam sautant, aifolée, dans la peau du cou.
D’un mouvement brusque, ils se jetèrent en avant, retirèrent le goulot de leurs lèvres, et de chaque côté de la bouche des rigoles coulèrent, s’épaississant à mesure quelles s’empoicraient dans les tournants poudreux du menton.
Ah ! je le reconnaissais, ton type de larron et d’ivrogne, Watteau ! je le retrouvais enfin, ce sacripant et ce goinfre, mais ce ne fut vraiment lui que pendant quelques secondes. Le glouglou harmonieux des gorges prit fin. Les bouteilles étaient vides, les hommes reprirent leur besogne acharnée dans le fournil.
L’un d’eux modela la pâte et l’autre l’enfourna dans un vaisseau de brique dont la gueule, grande ouverte, rougeoyait comme un incendie, avec son bûcher de bouleaux en flammes.
O pierrots harassés, geindres ! Vous, qui, à l’heure où les noirs fifis s’apprêtent à pomper dans les fosses, vous qui à cet instant solennel, où les uns crochètent les portes des autres, et où les autres achètent à beaux deniers la maîtresse des uns, suez, rognonnez et souillez ; commencez votre chant de guerre et vos danses de cannibales autour du pétrin qui crie! Bâfrez, hurlez comme des loups et buvez comme des sables, vous partagez avec le Dieu des
LE GEINDRE
pauvres lelan des oraisons : Donnez-nous notre pain quotidien, ô blancs lutteurs! tout blé et pas d’avoine, hein? — Ainsi soit-il !
LE MARCHAND DE MARRONS
Les pavés tressaillent déchaussés par le roulis des fardiers et des haquets; les chiens détalent à toutes pattes, les hommes hâtent le pas, assourdis et aveuglés par une furieuse bourrasque de pluie et de grêle. Les girouettes des maisons tournent et grincent affolées, les fenêtres mal closes gémissent à fendre l’âme, les gonds oxydés des portes crient affreusement tandis que seul au coin de la rue, dans une niche contigüe au comptoir d’un marchand de vins, le débitant de marrons
LE MARCHAND DE MARRONS
demeure impassible, hurlant aux passants transis : eh ! chauds, chauds, les marrons !
Que d’évènements frivoles ou graves, cet homme est à même de voir, alors que le ventre au feu et la face au vent, il fait grêler dans sa poêle à jour, les marrons aux coques d’or ou qu’il remue les châtaignes qui mijotent sous le torchon de toile bise ! que de comédies, que de drames, que de prologues de romans, que d’épilogues de nouvelles il entend les matins d’hiver, alors que, frileuse ou glacée, l’aube se lève !
Il est là, dans son échoppe, allumant la braisé, attisant avec son soufflet les charbons du fourneau, écoutant de toutes ses oreilles les papotages, les parlottes, les cancans des laitières et des concierges.
Devant lui passent toutes les infirmités corporelles du quartier, tous les vices des maisons voisines. Aux ragots des offices et de la loge révélant le cocuage du Monsieur qui demeure au premier, précisant l’heure et le jour où sa femme le trompe, par semaine, une fois, s’ajoutent les doléances des bonnes se plaignant de leur ration de vin, racontant les besoins de leurs maîtresses, les tentatives de leurs patrons, les goûts épuisants et précoces de leurs enfants.
Quelle chronique d’ordures il eut pu amasser depuis le jour où il a revêtu le tablier à deux poches et consenti à éventrer les grands sacs de toile ! que de mots câlins ou aigres ii a entendus, murmurés ou glapis par les couples que le frôlaient, que d’ivrognesses, que de fausses amoureuses, que de pochards, que d’aimables grinches il a vu
LE MARCHAND DE MARRONS
happés au collet par les sergents de ville! que de chutes, que d’accidents de voitures, que de côtes défoncées, de jambes déboîtées, d’épaules luxées, que de rassemblements de foule devant les pharmacies il a regardés, tout en fendant d’un coup de tranchet la robe brune des châtaignes, tout en remuant avec son couteau de bois les marrons qui se craquèlent et pètent !
Et cependant la vie n’est pas couleur de rose dans ce chien de métier; vent, bruine, pluie, neige, s’en donnent à cœur joie ; le fourneau tressaille et geint sous les rafales qui le bousculent, épandant à flots la fumée qui pique les yeux et éteint la voix ; le charbon brasille et s’use vite, les chalands passent rapides, engoncés dans le collet de leur paletot , aucun ne s’arrête devant l’échoppe et derrière le malheureux, au travers des vitres qui le sépàrent de la piscine aux vins, s’alignent, vives, engageantes, scintillant sur une planchette posée devant une glace, des régiments de bouteilles, hautes en couleur et larges en ventre. Quelle attirance, quelle fascination! oh ! qui dira le charme des canons et du tafia ? Ne les regarde point, pauvre hère, oublie froid, faim, bouteilles et chante, nasillard, ta complainte obstinée : eh ! chauds, chauds, les marrons !
Va, éreinte-toi, gèle, crève, souffle sur les fumerons qui puent, aspire à pleine bouche la vapeur des cuissons, emplis-toi la gorge de cendre, trempe dans l’eau tes mains bouillies et tes doigts grillés, égoutte les châtaignes, écale les marrons, gonfle les sacs, vends ta marchandise aux enfants goulus, aux femmes attardées ;
LE MARCHAND DE MARRONS
hue! philosophe, hue! entonne à tue-tête, jusqu’à la pleine nuit, au clair du gaz, sous le froid, ton refrain de misère: eh! chauds, chauds, les marrons!