‹ Croquis parisiensChapitre 32 sur 35 · COLLEGE · texte numérisé non relu

COLLEGE

quand un ami s'attardait, inexact au rendez-vous.

Enfin à six heures un quart, la sonnerie carillonna et un galopin s'avança entraîné, le nez en avant, par le poids d'une grande boîte en fer-blanc, le la forme d'un seau ; M. Folantin -aida à distribuer iur la table les assiettes, qu'il découvrit lorsqu'il fut seul. Il y avait un bouillon au tapioca, un veau braisé, un chou-fleur à la sauce blanche.

Mais ce n'est pas mauvais, se dit-il en goûtant à chacun de ces plats, et il se gava de bon appétit, but un peu plus que de coutume, puis il tomba dans une douce rêverie, en contemplant sa chambre.

Depuis des années, il manifestait l'intention de la décorer, mais il se répétait : Baste! à quoi bon? je ne vis pas chez moi ; si plus tard je puis m'arranger une autre existence, j'organiserai mon intérieur. Mais tout en n'achetant rien, il avait déjà jeté son dévolu sur bien des bibelots qu'il reluquait, en rôdant sur les quais et dans la rue de Rennes.

L'idée d'habiller les murs glacés de sa chambre s'implanta tout à coup en lui, tandis qu'il lampait un dernier verre. Son indécision cessait; il était déterminé à dépenser les quelques sous qu'il entassait depuis des années dans ce but, et il eut une soirée charmante, réglant d'avance la toilette de son réduit. Je me lèverai demain, de bonne heure, conclut-il, et j'irai tout d'abord faire un tour chez

les marchands de nouveautés et les bric-à-brac. Son désœuvrement prenait fin ; un nouvel intérêt se glissait en lui ; la préoccupation de découvrir, sans trop dépenser d'argent, quelques gravures, quelques faïences, le soutenait et, après son bureau, il déployait une hâte fébrile, escaladait les étages du Bon Marché et du Petit Saint-Thomas, remuant des masses d'étoffes, les trouvant trop foncées ou trop claires, trop étroites ou trop larges, refusant les rebuts et les soldes que les calicots s'efforçaient de tarir, les obligeant à exhiber des marchandises qu'ils réservaient. A force de les tanner, de les tenir en haleine, pendant des heures, il finit par se faire montrer des rideaux tout faits et des tapis qui le séduisirent.

Après ces emplettes et après de féroces discussions chez les débitants de bibelots et d'estampes, il demeura sans le sou ; toutes ses économies étaient épuisées; mais, comme un enfant à qui l'on vient d'offrir de nouveaux jouets, M. Folantin examinait, remuait ses achats dans tous les sens. Il grimpait sur les chaises pour attacher les cadres et il disposait ses livres en un autre ordre. L'on est bien chez soi, se disait-il ; et, en effet, sa chambre n'était plus reconnaissable. Au lieu de murailles aux papiers éraillés par d'anciennes traces de clous, les cloisons disparaissaient sous les gravures d'Ostade, de Téniers, de tous les peintres de Ta vie

réelle dont il raffolait. Un amateur eût certainement haussé les épaules devant ces estampes sans aucune marge, mais M. Folantin n'était ni connaisseur, ni riche; il acquérait surtout les sujets delà vie humble qui lui plaisaient, et il se moquait d'ailleurs de l'authenticité de ses vieux plats, pourvu que les couleurs en fussent actives et propres à égayer ses murs.

Il aurait fallu changer aussi mes meubles d'acajou, se dit-il, considérant son lit à bateau, ses deux voltaires au damas roussi, sa toilette au marbre fendu, sa table au plaqué rougeâtre, mais ce serait trop cher, et du reste les rideaux et les tapis rajeunissent suffisamment ce mobilier qui, de même que mes vieux vêtements, est fait à mes mouvements et à mes habitudes.

Aussi quel empressement à rentrer maintenant chez lui, à éclairer tout, à s'enfoncer dans son fauteuil ! le froid lui semblait parqué au dehors, repoussé par cette intimité de petit coin choyé, et la neige qui tombait, qui assoupissait tous les bruits de la rue, ajoutait encore à son bien-être ; dans le silence du soir, le dîner, les pieds devant le feu, tandis que les assiettes chauffaient devant la grille, près du vin dégourdi, était charmant, et les ennuis du bureau, la tristesse du célibat s'envolaient dans cette pacifiante quiétude.

Sans doute, huit jours ne s'étaient pas écoulés

et déjà le pâtissier se relâchait. L'invariable tapioca était plein de grumeaux et le bouillon était fabrique par des procédés chimiques ; la sauce des viandes puait l'aigre madère des restaurants; tous les mets avaient un goût à part, un goût indéfinissable, tenant de la colle de pâte un peu piquée, et du vinaigre éventé et chaud. M. Folantin poivra vigoureusement sa viande et sinapisa ses sauces; baste! ça s'avale tout de même, disait-il ; le tout, c'est de se faire à cette mangeaiile !

Mais la mauvaise qualité des plats ne devait pas rester slationnaire et, peu à peu, elle s'accéléra, encore aggravée par les constants retards du petit mitron. Il arrivait à sept heures, couvert de neige, son réchaud éteint, des pochons sur les yeux et des égratignures tout le long des joues. M. Folantin ne pouvait douter que ce garçon déposât sa boîte auprès d'une borne et se flanquât une pile en règle avec les gamins de son âge. Il lui en fit doucement l'observation; l'autre pleurnicha, jura, en étendant le bras et en crachant par terre, un pied en avant, qu'il n'en était rien et continua de plus belle ; et M. Folantin se tut, pris de pitié, n'osant se plaindre à la pâtissière, de peur de nuire à l'avenir du gosse.

Pendant un mois encore, il supporta vaillamment tous ces déboires ; et pourtant le cœur lui défaillait quand il devait ramasser sa viande tombée dans le fer blanc, car il y avait des jours

où une tempête semblait s'être abattue dans la boîte, où tout était sens dessus dessous, où la sauce blanche se mêlait au tapioca, dans lequel s'enlisaient des braises.

Il eut heureusement un temps de répit: le petit pâtissier avait été congédié, sur les plaintes sans doute de personnes moins indulgentes. Son successeur fut un long dadais, une sorte de jocrisse au teint blême et aux grandes mains rouges. Celui-lè était exact, arrivait à six heures précises, mais sa saleté était répugnante; il était vêtu de torchons de cuisine roides de graisse et de crasse, ses joues étaient barbouillées de farine et de suie et son nez mal mouché, coulait en deux vertes rigoles tout le long de la bouche.

M. Folantin para énergiquëment ce nouveau coup ; il renonça aux sauces, aux assiettes maculées; il transféra sa viande sur une assiette à lui, la racla, la nettoya et la mangea avec du sel.

En dépit de sa résignation, le moment vint où certains plats lui donnèrent des nausées. Il tâtait maintenant de tous les godiveaux ratés, de toutes les pâtisseries brûlées ou gâtées par les cendres ; il péchait de vieilles boulettes de tourtes dans tous les plats ; enhardi par sa bienveillance, le pâtissier mettait de côté toute pudeur, toute vergogne et lui dépêchait tous les résidus de sa cuisine.

L'empoisonneuse ! murmurait M. Folantin, de-

vant la boutique de la pâtissière, qu'il ne jugeait plus si gentille, et il la regardait de côté, ne souhaitant pius du tout, à l'heure présente, la prospérité de ses affaires.

Il eut recours aux œufs durs. Il en achetait chaque jour, redoutant, pour le soir, un dîner impossible. — Et quotidiennement il se bourra de salades ; mais les œufs putridaient, la fruitière lui vendant, en sa qualité d'homme qui ne s'y connaissait pas, les œufs les plus avariés de sa boutique.

Tâchons d'atteindre le printemps, se disait M. Folantin pour se remonter ; mais, de semaines en semaines, son énergie se désarmait, en même temps que son corps, déplorablement nourri, criait famine. Sa gaieté s'effondra ; son intérieur se rembrunit ; le cortège des anciennes détresses cerna de nouveau son existence désœuvrée. — Si j'avais une passion quelconque; si j'aimais les femmes, le bureau, si j'aimais le café, le domino, les cartes, je pourrais bouffer au dehors, ruminait-il, car je ne resterais jamais chez moi. Mais hélas ! rien ne me divertit, rien ne m'intéresse ; et puis mon estomac se détraque ! Ah ! ce n'est pas pour dire, mais les gens qui ont dans leur poche de quoi s'alimenter et qui ne peuvent cependant manger, faute d'appétit^ sont tout aussi à plaindre que les malheureux qui n'ont pas le sou pour apaiser leur faim 1

m^wdnmmmnm

n soir qu'il chipotait des œufs qui sentaient la vesse, le concierge lui présenta une lettre de faire part ainsi conçue :

Les religieuses delà Compagnie de Sainte- Agathe vous supplient très humblement de recommander à Dieu dans vos prières et au Saint Sacrifice de la Messe, Yàme de leur chère sœur Ursule-Aurélie Bougeard, religieuse de chœur, décédée, le 7 septembre 1880, dans la soixante-deuxième année de son âge et la trente-cinquième de sa profession religieuse, munie des Sacrements de Notre Sainte Mère

VÊglise.

De profundisî

Doux cœur de Marie, soyez mon salut.

(300 jours d'ind.)

C'était une cousine à lui qu'il avait autrefois aperçue, dans son enfance; jamais, depuis vingt ans, il n'avait songé à elle et la mort de cette femme lui porta cependant un grand coup; elle était sa dernière parente et il se crut encore plus esseulé depuis qu'elle était décédée, dans le fond d'une province. Il envia sa vie calme et muette et il re- °retta la foi qu'il avait perdue. Quelle occupation que la prière, quel passe-temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d'un culte ! — Le soir, on va à l'église, on s'abîme dans la contemplation, et les misères de la vie sont de peu ; puis les dimanches s'égouttentdans la longueur des offices, dans l'alanguissement des cantiques et des vêpres, car le spleen n'a pas de prise' sur les âmes pieuses.

Oui, mais pourquoi la religion consolatrice n'est-elle faite que pour les pauvres d'esprit? Pourquoi l'Église a-t-elle voulu ériger en dogmes les croyances les plus absurdes. Il est vrai que si Ton avait la foi... oui, mais je ne l'ai plus ; enfin, l'intolérance du clergé le révoltait. Et pourtant, reprenait-il, la religion pourrait seule panser la plaie qui me tire. — C'est égal, on a tort de démontrer aux fidèles l'inanité de leurs adorations, car ceuxlà sont heureux qui acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les afflictions de la vie présente. — Ah ! la tante Ursule a dû

mourir sans regrets, persuadée que des allégresses infinies allaient éclore !

Il pensa à elle, tâcha de se rappeler ses traits, mais sa mémoire n'en avait gardé aucune trace ; alors, pour se rapprocher un peu d'elle, pour s'immiscer un peu dans l'existence qu'elle avait menée, il relut le mystérieux et pénétrant chapitre des Misérables, sur le couvent du Petit-Picpus.

Pristi ! c'est payer cher l'improbable bonheur d'une vie future, se dit-il. Le couvent lui apparut comme une maison de force, comme un lieu de désolation et de terreur. Ah bien, pas de ça ! je ne jalouse plus le sort de la tante Ursule; mais c'est égal, les malheurs de l'un ne consolent pas les malheurs de l'autre et, en attendant, la boustifaille du pâtissier devient inabordable.

Deux jours après, il reçut, en plein crâne, une nouvelle douche.

Pour faire diversion aux dîners composés de salades et de desserts, il retourna dans un restaurant; il n'y avait personne, mais le service était lent et le vin fleurait la benzine.

— Enfin, l'on n'est pas foulé, c'est déjà quelque chose, se dit, en guise de consolation, M. Folantin.

La porte s'ouvrit, un soufflet lui éventa le dos ; il entendit un grand frou-frou de jupes et sa table se couvrit d'ombre. Une femme était devant lui, qui dérangeait la chaise sur les barreaux de laquelle il

appuyait ses pieds. Elle s'assit, ei posa sa voilette et ses gants près de son verre.

— Que le diable l'emporte, grommela-t-il, elle n'a que l'embarras du choix, toutes les tables sont vides ; et elle vient, juste, s'installer à la mienne !

Machinalement, il leva les yeux, qu'il tenait baissés sur son assiette, et il ne put s'empêcher d'inspecter sa voisine. Elle avait une figure de petit singe, une margoulette fripée, avec une bouche un peu grande marchant sous un nez retroussé, et de toutes petites moustaches noires au bout des lèvres ; malgré ses airs folichons, elle lui sembla cependant polie et réservée.

Elle lui dardait de temps à autre un coup d'oeil et, d'une voix très douce, le priait de lui passer la carafe ou le pain. En dépit de sa timidité, M. Folantin dut répondre à quelques questions qu'elle lui lança ; peu à peu la conversation s'était engagée, et, au dessert, ils déploraient, ne sachant trop quoi dire, l'aigre bise qui sifflait au dehors, en leur glaçant les jambes.

— C'est des temps où il ferait bon de ne pas coucher seul, fit la femme d'un ton rêveur.

Cette réflexion abasourdit M. Folantin, qui ne crut pas devoir répondre.

— N'est-ce pas, Monsieur, reprit-elle?

— Mon Dieu !... Mademoiselle... et, comme un poltron, qui jette ses armes, pour ne pas engager

une lutte avec son adversaire, M. Folantin avoua sa continence, son peu de besoins, son désir de tranquillité charnelle.

— Avec ça ! dit-elle, en le regardant bien dans les yeux.

Il se troubla, d'autant que le corsage qu'elle avançait exhalait un arôme de new-mown-hay et d'ambre.

— Je n'ai plus vingt ans, et, ma foi, je n'ai plus de prétentions — si j'en ai jamais eu; — ce n'est plus de mon âge. Et il désigna sa tête chauve, son teint plombé, ses vêtements qui n'appartenaient plus à aucune mode.

— Laissez donc, vous voulez rire, vous vous faites plus vieux que vous n'êtes; et elle avait ajouté qu'elle n'aimait pas les jeunes gens, qu'elle préférait les hommes mûrs, parce que ceux-là savent se conduire avec une femme.

— Sans doute... sans doute, balbutia M. Folantin, qui demanda l'addition; la femme ne tira pas son porte-monnaie, et il comprit qu'il fallait s'exécuter. Il solda au garçon railleur le prix des deux dîners et il s'apprêtait à saluer la femme, sur le seuil de la porte, lorsqu'elle lui prit tranquillement le bras.

— Tu m'emmènes, dis, monsieur?

Il chercha des échappatoires, des excuses pour éviter ce mauvais pas, mais il s'embrouillait, il

faiblissait sous les yeux de cette femme dont la parfumerie lui serrait les tempes.

— Je ne puis, finit-il par répondre, on n'amène pas de femmes dans ma maison.

— Alors, venez chez moi ; — et elle se pressa contre lui, jacassa et allégua qu'elle avait un bon feu dans sa chambre. — Puis, voyant la morne attitude de M. Folantin, elle soupira : Alors je ne vous plais pas ?

— Mais si, Madame... mais si... seulement on peut trouver une femme charmante et ne point...

Elle se mit à rire. — Est-il drôle ! dit-elle, et elle l'embrassa.

M. Folantin eut honte de ce baiser en pleine rue; il eut la perception du grotesque que dégageait un vieil homme boiteux choyé publiquement par uns fille. Il allongea les jambes, voulant se soustraire à ces caresses et craignant en même temps, s'il essayait de fuir, une scène ridicule qui ameuterait le inonde.

— C'est ici, dit-elle, et elle le poussa légèrement, marchant derrière lui, lui barrant la retraite. Il monta jusqu'à un troisième et, contrairement aux affirmations de cette femme, il ne vit aucun feu allumé chez elle.

Il regarda, très penaud, la chambre dont les murs semblaient trembler, à la lueur vacillante d'une bougie ; une chambre aux meubles couverts de

laine bleue et au divan tapissé d'algérienne. Une bottine crottée traînait sous une chaise et une pincette de cuisine lui faisait vis-à-vis sous une table ; çà et là, des réclames de marchands de semoule, de chastes chromos représentant des babys barbouillés de soupe étaient piquées sur le mur par des épingles ; le pied d'un gueux apparaissait sous la trappe mal baissée de la cheminée sur le faux marbre de laquelle s'étalaient, près d'un réveil-matin et d'un verre où l'on avait bu, de la pommade dans une carte à jouer, du tabac et des cheveux clans un journal.

— Mets-toi donc à ton aise, fit la femme, et malgré son refus de se dévêtir, elle saisit les manches de son pardessus et s'empara de son chapeau.

— J. F., je parie que tu t'appelle Jules, dit-elle en regardant les lettres de la coiffe.

— Il confessa se nommer Jean.

— C'est pas un vilain nom ; dis donc!... et elle le força à s'asseoir sur un canapé et sauta sur ses genoux.

— Dis donc, chéri, qu'est-ce que tu vas me donner pour mes petits gants?

M. Folantin sortit péniblement une pièce de cent sous de sa poche et elle la fit prestement disparaître.

— Voyons, tu peux bien m'en donner une

autre, je me déshabillerai, tu verras, comme je

serai gentille.

M. Folantin céda, tout en déclarant qu'il préférait qu'elle ne fût pas nue, et alors elle l'embrassa si habilement qu'une bouffée de jeunesse lui revint, qu'il oublia ses résolutions et perdit la tête; puis à un moment, comme il tardait, tout en s'empressant, — Ne t'occupe pas de moi... dit-elle, ne t'occupe pas de moi... fais ton affaire.

M. Folantin descendit de chez cette fille, profondément écœuré et, tout en s'acheminant vers son domicile, il embrassa d'un coup d'œil l'horizon désolé de la vie ; il comprit l'inutilité des changements de routes, la stérilité des élans et de3 efforts ; il faut se laisser aller à vau-l'eau ; Schopenhauer a raison, se dit-il, « la vie de l'homme oscille comme un pendule entre la douleur et l'ennui. » Aussi n'est-ce point la peine de tenter d'accélérer ou de retarder la marche du balancier ; il n'y a qu'à se croiser les bras et à tâcher de dormir; mal m'en a pris d'avoir voulu renouveler les actes du temps passé, d'avoir voulu aller au théâtre, fumer un bon cigare, avaler des fortifiants et visiter une femme ; mal m'en a pris de quitter un mauvais restaurant pour en parcourir de non moins mauvais, et tout cela pour échoir r dans les sales vol-au-vent d'un pâtisier !

Tout en raisonnant de la sorte, il était arrivé devant sa maison. Tiens, je n'ai pas d'allumettes, se dit-il, en fouillant ses poches, dans l'escalier ; il pénétra dans sa chambre, un souffle froid lui glaça la face et, tout en s'avançant dans le noir, il soupira : le plus simple est encore de rentrer à la vieille gargote, de retourner demain à l'affreux bercail. Allons, décidément, le mieux n'existe pas pour les gens sans le sou ; seul, le pire arrive

Un Dilemme

ns la salle à manger meublée d'un poêle en faïence, de chaises cannées à pieds tors, d'un buffet en vieux chêne, fabriqué à Paris, rue du Faubourg Saint-Antoine, et contenant, derrièrelesvitresdesespanneaux, desréchauds en ruolz, des flûtes à Champagne, tout un service de porcelaine blanche, liseré d'or, dont on ne se servait du reste jamais; sous une photographie de Monsieur Thiers, mal éclairée par une suspension qui rabattait lacîarté sur lanappe, maître Le Ponsart et M. Lambois plièrent leur serviette, se désignèrent d'un coup d'ceil la bonne qui apportait le café et se turent.

Quand cette fille se fut retirée, après avoir ouvert utfe cave à liqueur en palissandre, M. Lambois jeta un regard défiant du côté de la porte, puis, sans doute rassuré, prit la parole.

— Voyons, mon cher Le Ponsart, fit-il à son

convive, maintenant que nous sommes seuls, causons un peu de ce qui nous occupe; vous êtes notaire ; au point de vue du droit, quelle est la situation exacte ?

— Celle-ci, répondit le notaire, en coupant avec un canif à manche de nacre qu'il tira de sa poche, le bout d'un cigare : votre fils est mort sans postérité, ni frère, ni sœur, ni descendants d'eux; le petit avoir qu'il tenait de feu sa mère doit, aux termes de l'article 746 du Code civil, se diviser par moitié entre les ascendants de la ligne paternelle et les ascendants de la ligne maternelle ; autrement dit, si Jules n'a pas écorné son capital, c'est cinquante mille francs qui reviennent à chacun de nous.

— Bien. — Reste à savoir si, par un testament, le pauvre garçon n'a pas légué une partie de son bien à certaine personne.

— C'est un point qu'il est, en effet, nécessaire d'éclaircir.

— Puis, continua M. Lambois, en admettant que Jules possède encore ses cent mille francs, et qu'il soit mort intestat, comment nous débarrasseronsnous de cette créature avec laquelle il s'est mis en ménage? Et cela, ajouta-t-il, après une minute de réflexion, sans qu'il y ait, de sa part, tentative de chantage, ou visite scandaleuse venant nous compromettre dans cette ville.

— C'est là le hic; mais j'ai mon plan; je pense

UN DILEMME Ul

expulser la coquine sans grosse dépense et sans éclat

— Qu'est-ce que vous entendez par « sans grosse dépense » ?

— Dame, une cinquantaine de francs au plus.

— Sans les meubles ?

— Bien entendu, sans les meubles... Je les ferai emballer et revenir ici par la petite vitesse.

— Parfait, conclut M. Lambois qui rapprocha sa chaise du poêle à la porte chatière duquel il tendit péniblement son pied droit gonflé de goutte.

Me Le Ponsart humait un petit verre. Il retint le cognac, en sifflant entre ses lèvres qu'il plissa de même qu'une rosette,

— Fameux, dit-il, c'est toujours le vieux cognac qui vient de l'oncle ?

— Oui, l'on n'en boit pas de pareil à Paris, fit d'un ton catégorique M. Lambois.

— Certes !

— Mais voyons, reprit le notaire, bien que mon siège soit fait, comme on ne saurait s'entourer de trop de précautions, récapitulons, avant mon départ pour la capitale, les renseignements que nous possédons sur le compte de la donzeile.

Nous disons que ses antécédents sont inconnus, que nous ignorons à la suite de quels incidents votre fils s'est épris d'elle, qu'elle est sans éducation aucune ; — cela ressort clairement de l'écriture et du

style de la lettre qu'elle vous a adressée et à laquelle, suivant mon avis, vous avez eu raison de ne pas répondre ; — tout cela est peu de chose, en somme.

— Et c'est tout ; je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà raconté; quand le médecin m'a écrit que Jules était très malade, j'ai pris le train, suis arrivé à Paris, ai trouvé la drôlesse installée ;hez monsieur mon fils et le soignant. Jules m'a asjuré que cette fille était employée chez lui, en qualité de bonne. Je n'en ai pas cru un traître mot, mais, pour obéir aux prescriptions du médecin qui m'ordonnait de ne pas contrarier le malade, j'ai consenti à me taire et, comme la fièvre typhoïde s'aggravait malheureusement d'heure en heure, je suis resté là, subissant jusqu'au dénouement la présence de cette fausse bonne. Elle s'est d'ailleurs montrée convenable, je doislui rendre cette justice ; puis le transfert du corps de mon pauvre Jules a eu lieu sans retard, vous le savez. Absorbé par des achats, par des courses, je n'ai plus eu l'occasion de la voir et je n'avais même plus entendu parler d'elle, lorsqu'est arrivée cette lettre où elle se déclare enceinte et m' demande, en grâce, un peu d'argent.

— Préludes du chantage, fit le notaire, après un silence. — Et comment est-elle, en tant que femme ?

— C'est une grande et belle fille, une brune avec des yeux fauves et des dents droites ; elle parle

peu, me fait l'effet, avec son air ingénu et réservé, d'une personne experte et dangereuse ; j'ai peur que vous n'ayez affaire à forte partie, maître Le- Ponsart.

— Bah, bah, il faudrait que la poulette ait de Gères quenottes pour croquer un vieux renard tel que moi; puis, j'ai encore à Paris un camarade qui est commissaire de police et qui pourrait, au oesoin, m'aider ; allez, si rusée qu'elle puisse être, j'ai plusieurs tours dans mon sac et je me charge de la mater si elle regimbe ; dans trois jours l'expédition sera terminée, je serai de retour et vous réclamerai, comme honoraires de mes bons soins, un nouveau verre de ce vieux cognac.

— Et nous le boirons de bon cœur, celui-là i s'écria M. Lambois qui oublia momentanément sa goutte.

Ah! le petit nigaud, reprit-il, parlant de son fils. Dire qu'il ne m'avait point jusqu'alors donné ue tablature. Il travaillait consciencieusement son droit, passait ses examens, vivait même un peu trop en ours et en sauvage, sans amis, sans camarades. Jamais, au grand jamais, il n'avait contracté de dettes et, tout à* coup, le voilà qui se laisse engluer par une femme qu'il a pêchée où? je me le demande.

— C'estdans l'ordre des choses : les enfants trop sages finissent mal, proféra le notaire qui s'était

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mis debout devant le poêle et, relevant les basques de son habit, se chauffait les jambes.

En effet, continua-t-il, le jour où ils aperçoivent une femme qui leur semble moins effrontée et plus douce que les autres, ils s'imaginent avoir trouvé la pie au nid, et va te faire fiche ! la première venue les dindonne tant qu'il lui plaît, et cela quand même elle serait bête comme une oie et malhabile !

— Vous aurez beau dire, répliqua M. Lambois, Jules n'était cependant pas un garçon à se laisser dominer de la sorte.

— Dame, conclut philosophiquement le notaire, maintenant que nous avons pris de l'âge, nous ne comprenons plus comment les jeunes se laissent si facilement enjôler par les cotillons, mais lorsqu'on se reporte au temps où Ton était plus ingambe, ah! les jupes nous tournaient aussi la tête. Vous qui parlez, vous n'avez pas toujours laissé votre part aux autres, hein? mon vieux Lambois.

— Parbleu ! — Jusqu'à notre mariage, nous nous sommes amusés ainsi que tout le monde, mais enfin, ni vous, ni moi, n'avons été assez godiches pour tomber — lâchons le mot — dans le concubinage.

— Evidemment.

Ils se sourirent; des bouffées de jeunesse leur revenaient, mettant une bulle de salive sur les lèvres

goulues de M. Lambois et une étincelle dans l'œil en étain du vieux notaire ; ils avaient bien dîné, bu d'un ancien vin de Riceys, un peu dépouillé, couleur de violette; dans la tiédeur de la pièce close, leurs crânes s'empourpraient aux places demeurées vides, leurs lèvres se mouillaient, excitées par cette entrée de la femme qui apparaissait maintenant qu'ils pouvaient se désangler, sans témoins, à l'aise. Peu à peu, ils se lancèrent, se répétant pour la vingtième fois leur goût, en fait de femmes.

Elles ne valaient aux sens deMe Le Ponsartque boulottes et courtes et très richement mises. M. Lambois les préférait grandes, un peu maigres, sans atours rares ; il était avant tout pour la distinction.

— Eh ! la distinction n'a rien à voir là-dedans, le chic parisien, oui, disait le notaire dont l'œil s'allumait de flammèches; ce qui importe, avant tout, c'est de ne pas avoir au lit une planche.

Et il allait probablement exposer ses théories sensuelles quand un coucou sonnant bruyamment l'heure, au-dessus de la porte, l'arrêta net. Diable ! fit-il, dix heures! il est temps que je regagne mes pénates si je veux être levé assez tôt demain pour prendre le premier train. Il endossa son paletot; l'atmosphère plus fraîche de l'antichambre refroidit l'ardeur de leurs souvenirs. Les deux hommes se serrèrent la main, soucieux, sentant, maintenant

que les visions de femmes s'étaient évanouies, leur haine s'accroître contre cette inconnue qu'ils voulaient combattre, pensant qu'elle leur disputerait chaudement une succession à laquelle ce monument de justice qu'ils révéraient, à l'égal d'un tabernacle, le Gode, leur donnait droit*

aître Le Ponsart était établi, depuis trente années, notaire à Beauchamp,une petite localité située dans le département de la Marne ; il avait succédé à son père dont la fortune, accrue par certaines opérations d'une inquiétante probité, avait été, dans les lentes soirées de la province, un inépuisable aliment de commérages.

Une fois ses études terminées, Mc Le Ponsart, avant de retourner au pays, avait passé à Paris quelque temps chez un avoué où il s'était initié aux plus perfides minuties de la procédure.

D'instincts déjà très équilibrés, il était l'homme qui dépensait sans trop lésiner son argent, jusqu'à concurrence de telle somme; s'il consentait, pendant son stage à Paris, à gaspiller tout en parties fines, s'il ne liardait pas trop durement avec une femme, il exigeait d'elle, en échange, une redevance de plaisirs tarifée suivant un barème amou- 2ta

reux établi à son usage; l'équité en tout, disait-il , et, comme il payait, pièces en poches, il croyait juste de faire rendre à son argent un taux de joies usuraire, réclamait de sa débitrice un tant pour cent de caresses, prélevait avant tout un escompta soigneusement calculé d'égards.

A ses yeux, il n'y avait que la bonne chère et les filles qui pussent représenter, en valeur, la dépense qu'elles entraînaient ; les autres bonheurs de la vie dupaient, n'équivalaient jamais à l'allégresse que procure la vue de l'argent même inactif, même contemplé au repos, dans une caisse; aussi usait-il constamment des petits artifices usités dans les provinces où l'économie a la ténacité d'une lèpre ; il se servait de bobêchons, de brule-tout, afin de consumer ses bougies jusqu'à la dernière parcelle de leurs mèches, faisait, ne pouvant supporter sans étourdissements le charbon de terre et le coke, de ces petits feux de veuves où deux bûches isolées rougeoient à distance, sans chaleur et sans flammes, courait toute la ville pour acquérir un objet à meilleur compte et il éprouvait une satisfaction toute particulière à savoir que les autres payaient plus cher, faute de connaître les bons endroits qu'il se gardait bien, du reste, de leur révéler, et il riait sous cape, très fier de lui, se jugeant très madré, alors que ses camarades se félicitaient devant lui d'aubaines qui n'en étaient point.

De même que la plupart des provinciaux, il ne pouvait aisément dans un magasin tirer son portemonnaie de sa poche; il entrait avec l'intention bien arrêtée d'acheter, examinait méticuleusement la marchandise, la jugeait à sa convenance, la savait bon marché et de meilleure qualité que partout ailleurs, mais, au moment de se décider, il demeurait hésitant, se demandant s'il avait bien réellement besoin de cette emplette, si les avantages qu'elle présentait étaient suffisants pour compenser la dépense; de même encore que la plupart des provinciaux, il n'eût point fait laver son linge à Paris par crainte des blanchisseuses qui Je brûlent, dit- on, au chlore ; il expédiait le tout en caisse, par le chemin de fer, à Beauehamp, parce que, comme chacun sait, à la campagne, les blanchisseuses sont loyales et les repasseuses inoftensives.

En somme, ses penchants charnels avaient été les seuls qui fussent assez puissants pour rompre jusqu'à un certain point ses goûts d'épargne; singulièrement circonspect lorsqu'il s'agissait d'obliger un ami, Me Le Ponsart n'eût pas prêté la plus minime somme à l'aveuglette, mais plutôt que d'avancer cent sous à un camarade qui mourait de faim, il eût, en admettant qu'il ne pût se dérober à ce service, offert de préférence à l'emprunteur un dîner de huit francs, car il prenait au moins sa

part d a repas et tirait un bénéfice quelconque de sa dépense.

Son premier soin, quand il revint à Beauchamp, après la mort de son père, fut d'épouser une femme riche et laide ; il eut d'elle une fille égale ment laide, mais malingre, qu'il maria toute jeune à ri. Lambois qui atteignait alors sa vingt-cinquième année et se trouvait déjà dans une situation commerciale que la ville qualifiait de « conséquente ».

Devenu veuf, Me Le Ponsart avait continué d'exploiter son étude, bien qu'il ressentît souvent le désir de la vendre et de retourner se fixer à Paris où la supercherie de ses adroites prévenances ne se fût pas ainsi perdue dans une atmosphère tout à la fois lanugineuse et tiède.

Et pourtant où eût-il découvert un milieu plus propice et moins hostile? Il était le personnage le plus considéré de ce Beauchamp qui ne lui marchandait pas son admiration en laquelle entraient, pour dire vrai, du respect et de la peur. Après les éloges qui accompagnaient généralement son nom, cette phrase corrective se glissait d'habitude : « C'est égal, il fait bon d'être de ses amis, » et des hochements de tête laissaient supposer que Me Le Ponsart n'était point un homme dont la rancune demeurait inactive.

Son physique seul avertissait, tout en les décon-

certant, les moins prévenus ; son teint aqueux, ses pommettes vergées de fils roses, son nez en biseau relevé du bout, ses cheveux blancs enroulés sur la nuque et couvrant l'oreille, ses laborieuses épaules de vigneron, sa familière bedaine de curé gras, attiraient par leur bonhomie, incitaient d'abord à se confier à lui, presqu'à lui taper gaiement sur le ventre, les imprudents que glaçaient aussitôt Tétain de son regard, l'hiver de son œil froid.

Au fond, nul à Beauchamp n'avait pénétré le véritable caractère de ce vieillard qu'on vantait surtout parce qu'il semblait représenter la distinction parisienne en province et qui n'avait néanmoins pas abdiqué son origine, étant resté un pur provincial, malgré son séjour dans la capitale.

Parisien, il l'était au suprême degré pour toute la ville, car ses savons et ses vêtements venaient de Paris et il était abonné à « la Vie Parisienne » dont les élégances tolérées allumaient ses prunelles graves ; mais il corrigeait ces goûts mondains par un abonnement.au « Moliériste » une revue où quelques gaziers s'occupaient d'éclairer la vie obscure du « grand Comique ». ïl y collaborait, du reste, — la gaieté de Molière étant pour lui compréhensible — et son amour pour cette indiscutable gloire était tel qu'il mettait « le Bourgeois gentilhomme » en vers; ce prodigieux labeur était sur le chantier depuis sept ans; il s'efforçait de suivre le texte mot à mot

recueillant une immense estime de ce beau travail qu'il interrompait parfois cependant, pour fabriquer des poésies de circonstance qu'il se plaisait à débiter, les jours de naissance ou de fête, dans l'intimité, alors qu'on portait des toasts.

Provincial il l'était aussi au degré suprême : car il était tout à la fois amateur de commérages, gourmand et liardeur, remisant ses instincts sensuels qu'il n'eût pu satisfaire sans un honteux fracas, dans une petite ville, il avouait les charmes de la bonne chère et donnait de savoureux dîners, tout en rognant sur l'éclairage et les cigares. Me Le Ponsart est une fine bouche, disaient le percepteur et le maire qui jalousaient ses dîners, tout en les prônant. Dans les premiers temps, ce luxe de la table et cet abonnement à un journal parisien, cher, faillirent outrepasser la dose de parisianisme que Beauchamp était à même de supporter ; le notaire manqua d'acquérir la réputation d'un roquentin et d'un prodigue ; mais bientôt ses concitoyens reconnurent qu'il était un des leurs, animé des mêmes passions qu'eux, des mêmes haines ; le fait est que, tout en gardant le secret professionnel, Me Le Ponsart encourageait les médisances, se délectait au récit des petits cancans ; puis il aimait tant le gain, vantait tant l'épargne, que ses compatriotes s'exaltaient à l'entendre, remués délicieusement jusqu'au fond de leurs moelles par ces

théories dont ils raffolaient assez pour les entendre quotidiennement et les juger toujours poignantes et toujours neuves. Au reste, ce sujet était pour eux intarissable ; ici, là, partout, Ton ne parlait que de l'argent ; dès que Ton prononçait le nom de quelqu'un, on le faisait aussitôt suivre d'une énumération de ses biens, de ceux qu'il possédait, de ceux qu'il pouvait attendre. Les purs provinciaux citaient même les parents, narraient des anecdotes autant que possible malveillantes, scrutaient l'origine des fortunes, les pesaient à vingt sous près. Ah ! c'est une grande intelligence doublée d'une grande discrétion ! disait l'élite bourgeoise de Beauchamp. Et quel homme distingué 1 ajoutaient les dames. Quel dommage qu'il ne se prodigue par davantage! reprenait le chœur, car Me Le Ponsart, malgré les adulations qui l'entouraient, se laissait désirer, jouantlacoquetterie, afin de maintenir in tact son prestige ; puis souvent il se rendait à Paris, pour affaires, et, à Beauchamp, la société qui se partageables frais d'abonnement du «Figaro,» demeurait un peu surprise que cette feuille n'annonçât point l'entrée de cet important personnage dans la métropole, alors que, sous la rubrique : « Déplacements et villégiatures » elle notait spécialement, chaque jour, les départs et les arrivées « dans nos murs » des califes de l'industrie et des hobereaux, au vif contentement du lecteur qui ne pouvait cer-

tainement que s'intéresser à ces personnes dont il

ignorait, la plupart du temps, jusqu'aux noms.

Cette gloire qui rayonnait autour de Me Le Ponsart avait un peu rejailli sur son cendre et ami, M. Lambois, ancien bonnetier, établi à Reims, et retiré, après fortune faite, à Beauchamp. Veuf de même que son beau-père et n'ayant aucune étude à gérer, M. Lambois occupait son oisiveté dans les cantons où il s'enquérait de la santé des bestiaux et de Fardeur à naître des céréales ; il assiégeait les députés, le préfet, le sous-préfet, le maire, tous les adjoints, en vue d'une élection au conseil général où il voulait se porter candidat.

Faisant partie des comités électoraux, empoisonnant la vie de ses députés qu'il harcelait, bourrait de recommandations, chargeait de courses, il pérorait dans les réunions, parlait de notre époque qui se jette vers l'avenir, affirmait que le député, mis sur la sellette, était heureux de se retremper dans le sein de ses commettants, prônait l'imposante majesté du peuple réuni dans ses comices, qualifiait d'arme pacifique le bulletin de vote, citait même quelques phrases de M. deTocqueville, sur la décentralisation, débitait, deux heures durant, sans cracher, ces industrieuses nouveautés dont l'effet est toujours sûr.

Il rêvait à ce mandat de conseiller général, ne pouvant encore briguer le siège de son député qui

n'était pas dupe de ses manigances et était bien résolu à ne point se laisser voler sa place; il y rêvait, non seulement pour lui, dont les convoitises seraient exaucées, mais aussi pour son fils qu'il destinait au sacerdoce des préfectures. Une fois que Jules aurait passé sa thèse, M. Lambois espérait bien, par ses protections, par ses démarches, le faire nommer sous-préfet. II comptait même agir si fortement sur les députés, qu'ils le feraient placer à la tête du département de la Marne: alors, ce serait son enfant à lui, Lambois, ex-bonnetier retiré des affaires, qui régirait ses compatriotes et qui administrerait son département d'origine. Positivement, il eût vu dans l'élévation de son fils à un si haut grade, une sorte de noblesse décernée à sa famille dont il vantait pourtant la roture, une sorte d'aristocratie qu'on pourrait opposer à la véritable, qu'il exécrait, tout en l'enviant.

Mais tout cet échafaudage de désirs avait croulé; la mort de son enfant avait obscurci cet avenir de vanité, brouillé cet horizon d'orgueil ; puis, il avait réagi contre ce coup, et ses ambitions familiales s'étaient renversées sur ses ambitions personnelles et s'y étaient fondues. Avec autant d'âpreté, il souhaitait maintenant d'entrer au conseil général et, soutenu par Me Le Ponsart qui le guidait pas à pas, il s'avançait peu à peu, sans encombre, souvent à plat ventre, espérant une élection bénévole, sans

concurrent sérieux, sans frais sévères. Tout marchait suivant ses vœux et voilà que se levait la menace d'une gourgandine ameutant la contrée autour d'un petit Lambois, écroué dans la temporaire prison de son gros ventre !

Jules a dû lui communiquer dans ses moments d'expansion mes projets, se disait-il douloureusement, le jour où il reçut la demande d'argent signée de cette femme.

— Ah ! c'est là notre point vulnérable, notre

talon d'Achille, soupira le notaire quand il lut cette

missive, et tous deux, malgré les principes dont ils

faisaient parade, regrettaient les anciennes lettres

de cachet qui permettaient d'incarcérer, jadis,

pour de semblables motifs, les gens à la Bastille.

'est un des meilleurs moments de la vie, râlait Me Le Ponsart qui avait copieusement déjeuné au Bœuf à la Mode et était maintenant assis dans la rotonde du Palais- Royal, le seul endroit où, de même que tout bon provincial, il s'imaginait que Ton pût boire du vrai café. Il soufflait, engourdi, la tête un peu renversée, sentant une délicieuse lassitude lui couler par tous les membres. Il avait eu de la chance, la journée s'annonçait bien ; dès neuf heures du matin, il s'était rendu chez le notaire qui s'occupait à Paris des affaires de son petit-fils; nulle trace de testament ; de là, il avait couru au Crédit lyonnais où était placé cet argent dontla perte soupçonnée troublait ses sommes : le dépôt y était encore. Décidément, le plus dur de la besogne lui était épargné ; la femme avec laquelle il allait se mesurer ne possédait, à sa connaissance du moins, aucun atouî juridique. — Allons ça commence sous d'heureux.

auspices, murmurait-ii, poussant à petites bouffées bleues la fumée de son cigare.

Puis il eut ce retour philosophique sur la vie qui succède si souvent à la première torpeur des gens dont l'esprit se met à ruminer, quand l'estomac est joyeux et le ventre plein. C'est égal, ce que les femmes s'entendent à gruger les hommes ! se disait-il, et il se complaisait dans cette pensée sans imprévu Peu à peu, elle se ramifia, s'embranchant sur chacune des qualités corporelles qui contribuent à investir la femme de son inéluctable puissance. Il songeait au festin de la croupe, au dessert de la bouche, aux entremets des seins, se repaissait de cesdétails imaginaires qui finirent parse rapprocher, se fondre en un tout, en la femme même, érotiquement nue, dont l'ensemble lui suscita cette autre réflexion aussi peu inédite que la première dont elle n'était d'ailleurs que l'inutile corollaire : « les plus malins y sont pris. »

Il en savait quelque chose, Me Le Ponsart, dont le tempérament sanguin et la large encolure n'avaient pu s'amoindrir avec l'âge. La vue avait bien baissé, après la soixantaine, mais le corps était demeuré vert et droit; depuis la mort de sa femme, il souffrait de migraines, de menaces de congestion que le médecin n'hésitait pas à attribuer à cette perpétuelle continence qu'il devait garder à Beauchamp.

La soixante-cinquième année était sonnée et des

désirs de paillardise l'assiégeaient encore ; après avoir eu, pendant sa jeunesse et son âge mûr, un robuste appétit qui lui permettait de contenter sa faim, plus par le nombre des plats que par leur succulence, des tendances de gourmets lui étaïent venues avec l'âge; mais, ici encore, la province avait façonné ses goûts à son image; ses aspirations vers l'élégance étaient celles d'un homme éloigné de Paris, d'un paysan riche, d'un parvenu qui achète du toc, veut du clinquant, s'éblouit devant les velours voyants et les gros ors.

Tout en sirotant sa demi-tasse, il évoquait maintenant, comme à Beauchamp, alors qu'il digérait, assis à son bureau, devant un horizon de cartons verts, ces raffinements particuliers qui le hantaient et qui dérivaient tous de cette « Vie Parisienne » qu'il recevait et lisait ainsi qu'un bréviaire, en la méditant. Elle lui ouvrait une perspective de chic qui lui semblait d'autant plus désirable que sa jeunesse à Paris n'avait été ni assez inventive ni assez riche pour l'approcher. Il eût néanmoins hésité à vérifier ces opulences en s'y mêlant car, malgré ses convoitises, l'avarice native de sa race le détournait de tels achats ; il se bornait à se susciter un idéal qu'il consentait à croire inaccessible, à souhaiter simplement de le frôler, si faire se pouvait, pour le moins cher et dans les conditions les moins humiliantes possibles, car le bon sens du

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vieillard précis, du notaire, refrénait cette poésie de lieux publics, en s'avouant très franchement que l'âge n'était plus où il pouvait espérer de plaire aux femmes. Sans doute, après le carême qu'il observait à Beauchamp, Me Le Ponsart se croyait encore en mesure de faire honneur au repas, pour peu qu'il fût précédé de caresses apéritives et disposé sur une nappe blanche dans un service encore jeune, sans fêlures, ni rides ; mais il savait, par expérience aussi, qu'il se trouverait forcément en face d'une invitée qui ne mangerait que du bout des lèvres et à laquelle son appétit ne communique! ait nulle fringale.

Ces pensées lui revenaient surtout depuis qu'il était à Paris, .seul, à l'abri des regards d'une petite ville, libre de ses actes, le porte-monnaie bien garni y la tête un peu échauffée par du faux bordeaux.

11 avait lu le dernier numéro de la « Vie Parisienne » et tout, depuis les histoires pralinées et les dessins dévêtus des premières pages jusqu'aux boniments des annonces, l'enthousiasmait.

Certes, les articles célébrant sans relâche les victoires de la cavalerie et les défaites des grandes dames l'exaltaient, bien qu'il doutât un peu que le faubourg Saint- Germain polissonnât de la sorte : mais, plus que ces sornettes dont l'invraisemblance le frappait, la réclame, précise, nette, isolée du milieu mensonger d'un conte, était pour lui ductile

au rêve. Quoiqu'il fît la part de l'exagération nécessitée par les besoins de la vente, il demeurait cependant surpris et chatouillé par l'imperturbable assurance de l'annonce vantant un produit qui existait, qu'on achetait, un produit qui n'était pas, en somme, une invention de journaliste, un canard imaginé en vue d'un article.

Ainsi, tout en l'amenant à sourire, le lait Mamilla suggérait aussitôt devant ses yeux le délicieux spectacle d'une gorge rebondie à point ; l'incrédulité même qu'il pouvait ressentir, en y réfléchissant, pour les bienfaits si vivement affirmés de cette mixture, aidait à l'emporter dans un plaisant vagabondage, car il lisait distinctement entre les lignes de la réclame la façon non écrite d'employer ce lait, voyait l'opération en train de s'accomplir, la gorge tirée de la chemise, doucement frottée, et la nudité de ces seins forcément plats accélérait encore ses songeries, le menant, par des degrés intermédiaires d'embonpoint, à ces nainais énormes que ses mains chargées aimaient à tenir.

Sa vieille âme gavée de procédure, saturée des joies de l'épargne, se détendait dans ce bain imaginatif où elle trempait, dans ce lavabo de journal où s'étalaient des rayons de parfumerie dont les étiquettes chantaient sur un ton lyrique les discutables hosannas des peaux réparées et revernies,

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des fronts délivrés de rides, des nez affranchis de tannes!

Je n'étais décidément pas fait pour vivre en popote, au fond d'une province, soupirait maintenant Me Le Ponsart, ébloui parce défilé d'élégances qui se succédaient dans sa cervelle; — et il sourit, flatté au fond de constater, une fois de plus, qu'il possédait une âme de poète ; — puis, l'association des idées le conduisit, à propos de femmes, à penser à celle qui était la cause de son voyage. — Je suis curieux de voir la péronnelle, se dit-il ; si j'en crois Lambois, ce serait une appétissante gaillarde, aux yeux tauves, une brune grasse; eh, eh! cela prouverait que Jules avait bon goût. Il essaya de se la figurer, créant de la sorte, au détriment de la véritable femme qu'il devait fatalement trouver inférieure à celle qu'il imaginait, une superbe drôlesse dont il détailla les charmes dodus en frissonnant.

Mais cette délectation spirituelle s'émoussa et il reprit son calme. Il consulta sa montre: l'heure n'étant pas encore venue de visiter la femme de son petil-hls, il pria le garçon de lui apporter des journaux ; il les parcourut sans intérêt. — Despotiquement, la femme revenait à la charge, culbutait sa volonté de se plonger dans la politique, restait, s^ule, implantée dans son cerveau et devant ses yeux.

Il s'estima lui-même ridicule, hocha la tète, regarda le café pour se distraire, puis il chercha en l'air les traces des tuyaux chargés d'amener le gaz dans d'étonnants lustres à pendeloques qui descendaient du plafond culotté comme l'écume d'une vieille pipe, s'amusa à énumérer les cuillers, disposées en éventail, dans une urne de maillechoit, sur le comptoir ; pour varier ses plaisirs il contempla, par les vitres, le jardin qui s'étendait presque désert, à cette heure, avec ses quelques statues lépreuses, ses kiosques bigarrés, et ses allées plantées d'arbres, aux troncs biscornus, frottés de vert; au loin, un petit jetd'eau s'élevait au-dessus d'une soucoupe, pareil à l'aigrette d'un colonel : cela ressemblait à l'un de ces jardins de boîtes à joujoux qui sentent toujours le sapin et la colle, à un jouet défraîchi de jour de l'an, serré, de même que dans une grande boîte à dominos sans couvercle, entre les quatre murs de maisons pareilles.

Ce spectacle le lassa vite; il revint à l'intérieur du café : lui aussi, était à peu près vide; deux étrangers fumaient ; trois messieurs disparaissaient derrière des journaux ouverts, ne montrant que des mains sur le papier et sous la table des pan talons d'où sortaient des pieds ; un garçon bâillait sur une chaise, la serviette sur l'épaule, et la dame du café balançait des comptes.

Le vague relent de Restauration mélangée de Louis-Philippe que dégageait cet endroit plut à Me Le Ponsart. L'âme de la vieille garde nationale, en bonnet à poils et en culotte blanche, semblait revenir dans cette armoire ronde et vitrée où les étrangers et les provinciaux qui s'y désaltéraient d'habitude ne laissaient aucune émanation d'eux, aucune trace. Il se décida pourtant à partir ; le temps était sec et froid ; ses obsessions se dissipèrent ; le notaire ressortait maintenant chez l'homme, la chicane reprenait le dessus, la digestion s'achevait; il pressa le pas.

Je risque peut-être de ne point la rencontrer, murmurait-il. mais mieux valait ne pas la prévenir de ma visite ; ses batteries ne sont sans doute pas encore montées ; j'ai plus de chance de les démolir, en les surprenant, à l'improviste.

Il trottait par les rues, vérifiant les plaques ém aillées des noms, craignant de se perdre dans ce Paris qu'il ne connaissait plus, Il parvint, tant bien que mal, jusqu'à la rue du Four, examina les numéros, fit halte devant une maison neuve; les murs du vestibule stuqué comme un nougat, les tapis à baguettes de cuivre, les pommes en verre de la rampe, la largeur de l'escalier lui parurent confortables ; le concierge installé derrière une grande porte à vantaux lui sembla présomptueux et sévère, ainsi qu'un ministre de l'Eglise protes-

tante. Il tourna le bec de cane et son impression changea ; ce pète-sec officiait dans une loge qui empestait Toignon et le chou.

— Mlle Sophie Mouveau? dit-il.

Le concierge le toisa, et d'une voix embrumée par le troix-six : Au quatrième, au fond du corridor, à droite, la troisième porte.

Me Le Ponsart commença l'ascension, tout en déplorant le nombre exagéré des marches. Arrivé au quatrième étage» il s'épongea, s'orienta dans un couloir sombre, chercha à tâtons le long des murs, découvrit la troisième porte dans la serrure de laquelle était fichée une clef, et, ne découvrant ni sonnette ni timbre, il appliqua un petit coup discret sur le bois, avec le manche de son parapluie.

La porte s'ouvrit. Une forme de femme se dessina dans l'ombre. Me Le Ponsart entrait en pleines ténèbres. Il déclina son nom et ses qualités. Sans dire mot, la femme poussa une seconde porte et le précéda dans une petite chambre à coucher ; là, ce n'était plus la nuit, mais le crépuscule, au milieu du jour. La lumière descendait dans une cour, large comme un tuyau de cheminée, se glissait, enpente, grise et triste, dans la pièce, par une fenêtre mansardée, sans vue.

— Mon Dieu I et mon ménage qui n'est pas fait ! dit la femme.

Me Le Ponsart eut un geste d'indifférence et com* mença :

— Madame, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer, je suis le grand-père de Jules; en ma qualité de co-héritier du défunt et en l'absence de M. Lambois dont je suis le mandataire, je vous demanderaila permission d'inventorier tout d'abord les papiers laissés par mon petit-fils.

La femme le considérait d'un air tout à la fois ahuri et plaintif.

— Eh bien? fit-il.

— Mais, je ne sais pas moi où Jules mettait ses affaires. 11 avait un tiroir où il serrait ses lettres; tenez, là, dans cette table.

Me Le Ponsart acquiesça du chef, ôta ses gants qu'il plaça sur le rebord de son chapeau et prit place devant l'un de ces petits bureaux en acajou couleur d'orangeade d'où l'on tire difficilement une planchette revêtue de basane. Il était déjà habitué à la brune de la pièce et, peu à peu, il distinguait les meubles. Au-dessus du bureau, pendait, inclinée sur de la corde verte dont les nœuds passaient derrière les pitons et le cadre, une photographie de M. Thiers, semblable à celle qui parait la salle à manger du père, à Beauchamp, — cet homme d'Etat étant évidemment l'objet d'une vénération spéciale dans cette famille ; — à gauche, s'étendait le lit fourragé, avec les Oreillers en tapons; à droite se dressait la

cheminée pleine de flacons de pharmacie ; derrière Me Le Ponsart, à l'autre bout de la pièce, s'affaissait un de ces petits canapés-lits tendu de ce reps bleu que le soleil et la poussière rendent terreux et roux.

La femme s'était assise sur ce canapé. Le notaire, ^ênéde sentir quelqu'un derrière son dos, fit volteface et pria la femme de ne pas interrompre, à cause de lui, ses opérations domestiques, l'invita à faire absolument comme si elle était chez elle, appuyant un peu sur ces expressions, préparant ainsi ses premiers travaux d'approche. Elle ne parut pas comprendre le sens qu'il prêtait aux mots et demeura, assise, silencieuse, regardant obstinément la cheminée décorée de fioles.

— Diable! fît M9 Le Ponsart, la mâtine est forte ; elle a peur de se compromettre en ouvrant la bouche. 11 lui retourna le dos, le ventre devant la table ; il commençait à s'exaspérer de cette entrée en matière ; étant admis le système qu'il présumait adopté par cette femme, il allait falloir mettre les points sur les i, marcher de l'avant, à l'aveuglette, attaquer au petit bonheur un ennemi retranché qui l'attendait. Aurait-elle entre les mains un testament? se disaitil, les tempes soudain mouillées de sueur.

L'extérieur de la femme qu'il avait dévisagée, en se penchant vers elle, l'inquiétait et l'irritait tout à la fois. Impossible de lire sur cette figure une idée quelconque; elle semblait effarée et muette;

ses yeux fauves vantés par M. Lambois étaient déserts ; aucune signification précise ne pouvait être assignée à ]eur éclat.

Tout en dépliant des liasses de lettres, Me Le Ponsart réfléchissait. Le peu de bienveillance qu'il avait pu apporter avec la fin d'une heureuse digestion disparaissait. C'était, au demeurant, une souillon que cette fille ! bien bâtie, mais plutôt maigre que grasse, elle était vêtue d'un caraco de flanelle grise, à raies marron, d un tablier bleu, de bas de filoselle, emmanchés dans des savates aux quartiers rabattus et écrasés par le talon.

L'indulgence instinctive qu'il eût éprouvée pour la femme qu'il s'était imaginée, pour une belle drôlesse, grassouillette et fosselue, chaussée de bas de soie et de mules en satin, sentant la venaison et la poudre fine, avait fait place à l'indifférence, même au mépris. Bon Dieu ! que ce pauvre Jules était donc jeune ! se disait-il, en guise de conclusion. Subitement l'idée qu'elle était enceinte lui traversa d'un jet la cervelle.

Il mit ses lunettes qu'en vieux barbon il avait fait disparaître alors qu'il pensait trouver une fille élégante et grasse, et, brusquement, il se tourna.

Les hanches remontaient, en effet, élargies un peu ; sous le tablier, le ventre bombait ; examinée avec plus de soin, la figure lui parut un peu talée ; décidément, elle n'avait pas menti dans sa lettre.

La femme le regardait, surprise de cette insistance à la dévisager; MeLe Ponsart jugea utile de rompre le silence.

— Avez-vous un bail ? lui dit-il.

— Un bail ?

— Oui, Jules a-t-il signé avec le propriétaire un engagement qui lui assure, moyennant certaines conditions, la jouissance de ce logement, pendant trois, six ou neuf ans ?

— Non, Monsieur, pas que je sache.

— Allons, tant mieux.

Il lui tourna le dos et, derechef cette fois, commença la besogne.

Il vérifiait rapidement les lettres qu'il ouvrait; toutes étaient sans importance, ne renfermaient aucune allusion à cette femme dont les antécédents inconnus le poursuivaient; d'autres liasses ne le renseignèrent pas davantage ; il se contenta de noter l'adresse des gens qui les avaient signées, seréservant de leur écrire, de les consulter, si besoin était, en dernier ressort ; enfin il scruta un paquet de factures acquittées, classé à part; celui-là^ il le mit aussitô1 dans sa poche. En somme, aucun papier n'était là qui pût l'éclairer sur les volontés du défunt; mais qui sait si cette femme n'avait pas enlevé un testament qu'elle se réservait de montrer, au moment propice? Il était sur des épines, exaspéré contre son petit-fils et contre cette fille ; il résolut de sortir de

cette incertitude qui ajournait la mise en œuvre de son plan, et il hésitait néanmoins à poser brutalement la question, appréhendant de laisser voir la partie faible de son attaque, d'avouer sa crainte, redoutant aussi de mettre la femme sur une voie à laquelle elle n'avait peut-être pas sérieusement songé.

Oh ! ce serait, en tout cas, improbable, murmurat-il, se répondant à cette dernière objection; et il se détermina.

— Voyons, ma chère enfant, et ce ton paternel étonna Sophie que glaçait en même temps l'œil taciturne de ce notaire ; voyons, vous êtes bien sûre que notre pauvre ami n'a pas conservé d'autres papiers, car, à ne vous rien celer, je suis surpris de ne pas découvrir un bout de mot, une ligne, qui ait trait à ses amis. Généralement, quand on a du cœur,

— et mon cher Jules en était abondamment pourvu,

— on lègue un petit cadeau, une babiole, un rien, ce couteau par exemple ou cette pelote, enfin un souvenir, aux personnes qui vous aimaient. Comment peut-il se faire qu'ayant eu tout le temps nécessaire pour prendre ses dispositions, Jules soit mort ainsi, égoïstement, pour lâcher le mot, sans penser aux autres?

Il fixait attentivement la femme ; il vit les larmes qui lui emplirent soudain les yeux.

— Mais vous, vous qui l'avez soigné avec tant

de dévouement, il est impossible qu'il vous ait oubliée ! — Et il eut un ton de chaleur presque indigné.

Tant pis, se disait-il, je joue le tout pour le tout. Les pleurs aperçus l'avaient, en effet, brusquement décidé. Elle s'attendrit; elle va tout avouer, si je la presse, pensa-il. Et il renversait sa tactique, posait, contrairement à ce qu'il avait d'abord arrêté, la question nette mais adoucie, maintenant à peu près certain d'ailleurs que la femme ne détenait aucun testament, car il ne songeait même point qu'elle pût pleurer au souvenir de son amant, et il attribuait, sans hésiter, son chagrin au regret de ne pas posséder ce titre.

— Oui, Monsieur, dit-elle,, en essuyant ses yeux, quand il a été bien malade, Jules voulait me laisser dequoim'établir, mais il est mort avant d'avoir écrit.

— La jeunesse est tellement inconsidérée, proféra gravement Me Le Ponsart. — Et il se tut, pendant quelques minutes, dissimulant l'intense jubilation qu'il ressentait. Il avait un poids de cent kilos de moins sur la poitrine; les atouts affluaient dans ses cartes. Toi, je* vais te faire chelem et sans plus tarder, se dit-il.

Il se leva, marcha de long en large, dans la pièce, d'un air préoccupé, regardant en** dessous Sophie qui demeurait immobile, roulant son mouchoir entre ses doigts.

— Non, il manquait de raffinement, mon petitfils, car elle est singulièrement rustique, la brave fille ! — Et il lorgnait ses mains un peu grosses, à l'index poivré par la couture, aux ongles dépolis par le ménage et crénelés par la cuisine. Mal mise, sans aucun chic, la poupée à Jeanneton, pensait-il. Sans même qu'il s'en rendît compte, cette constatation aggravait auprès de lui la cause de la femme. Les cheveux mal peignés qui lui tombaient sur les joues l'incitèrent à se montrer brutal.

— Mademoiselle, — et il s'arrêta devant elle, — il faut que je vienne pourtant au fait. M. Lambois, tout en reconnaissant les bons soins que vous avez prodigués à son fils, à titre de bonne, ne peut naturellement admettre que cette situation se perpétue. Je vais donner congé de ce logement aujourd'hui même, car nous sommes le 15 et il est temps; demain je ferai emporter les meubles; reste la question pécuniaire qui vous concerne.

M. Lambois a pensé, et cet avis est le mien, qu'étant données les laborieuses qualités dont vous avez fait preuve, Jules ne pouvait avoir une servante aussi dévouée, à moins de quarante-cinq francs par mois, prix fort, comme vous ne l'ignorez pas, à Paris, — car, nous autres campagnards, ajouta le notaire entre parenthèses, nous avons chez nous des domestiques, à un prix beaucoup moindre, mais peu importe. — Donc, nous

sommes le 15, c'est quinze jours plus nuit d'avance que je vous dois, soit trente-trois francs soixantequinze centimes, si je sais compter. Veuillez bien me signer le reçu de cette petite somme. Effarée, la femme se leva.

— Mais, monsieur, je ne suis pas une bonne, vous savez bien comment j'étais avec Jules; je suis enceinte, j'ai même écrit..,

— Pardonnez-moi de vous interrompre, dit Me Le Ponsart. Si j'ai bien compris vous étiez la maîtresse de Jules. Alors, fc'est une autre paire de manches : vous n'avez droit à rien du tout.

Elle demeura abasourdie par ce coup droit.

— Alors, comme ça, fit-elle, en suffoquant, vous me chassez sans argent, avec un enfant que je vais avoir. I

— Du tout, mademoiselle, du tout ; vous déplacez la question ; je ne vous chasse point, en tant que maîtresse : je vous donne vos huit jours, en tant que bonne, ce qui n'est pas la même chose. Voyons, écoutez-moi bien ; vous avez été présentée en qualité de servante par Jules, à son père. Tout le temps que M. Lambois est resté ici, vous avez joué ce rôle. M. Lambois ignore donc ou est du moins censé ignorer les relations que vous entreteniez avec son fils. Etant actuellement souffrant, retenu chez lui par une attaque de goutte, il m'a chargé de venir à Paris, en son lieu et place, afin

de régler les affaires laissées pendantes de la succession, et, nécessairement, il a résolu de se priver des services dune bonne puisque la seule personne qui pouvait les utiliser n'est plus.

Sophie éclata en sanglots.

— Je l'ai pourtant soigné, j'ai passé les nuits, je le referais encore si c'était à refaire, car il m'aimait bien. Ah! lui, il avait bon coeur; il se serait plutôt privé de tout, que de me mettre dans la peine. Non, pour sûr, ce n'est pas lui qui aurait chassé une femme qu'il aurait mise enceinte !

— Oh! cette question-là, nous la laisserons de côté, fit assez vivement le notaire. En admettant, comme vous le prétendez, que vous soyez grosse des œuvres de Jules, ce n'est pas, vous en conviendrez, à un homme de mon âge qu'il appartient de sonder les mystères de votre alcôve; je me récuse absolument pour cette besogne. Au fait, reprit-il. frappé d'une idée subite, vous êtes grosse de combien de mois !

— De quatre mois, monsieur.

Me Le Ponsart parut méditer. Quatre mois! ma-s Jules était déjà malade et, par conséquent, il devait s'abstenir, par raison de santé, de ces rapprochements que les personnes bien portantes peuvent seules se permettre. Il y aurait donc présomption iiour que ce ne fût pas lui...

— Mais il n'était pas au lit il y a quatre mois,

s'écria Sophie indignée de ces suppositions ; le médecin n'était pas même venu... puis il m'aimait bien et...

Me Le Ponsart étendit la main.

— Bien, bien, fit-il, cela suffit, et, un peu vexé d'avoir fait fausse route et de n'avoir pu, avec le chiffre des mois, confondre la femme, il ajouta aigrement : Je me doutais déjà que des excès avaient dû causer la maladie et hâter la mort de Jules, maintenant, j'en ai la certitude; quand on n'est pas plus fort que n'était le pauvre garçon, c'est véritablement malheureux de tomber sur une personne qui est... voyons, comment dirai-je, trop bien portante, trop brune, fit-il, très satisfait de cette dernière épithète, qu'il estimait à la fois concluante et exacte.

Sophie le regarda, stupéfiée par cette accusation; elle n'avait même plus le courage de répondre, tant les actes qu'on luireprochait lui semblaient inouïs; cette idée qu'on pouvait imputer à son affection la mort de cet homme qu'elle avait soigné, jours et nuits, l'atterra ; elle étrangla, puis ses larmes qui semblaient taries recoulèrent de plus belle.

Pendant ce temps, le notaire se faisait cette réflexion que ces pleurs ne l'embellissaient pas : ce ventre qui sautait dans la saccade des sanglots lui parut même grotesque.

Cette réflexion ne le disposait pas à la clémence;

cependant, comme le désespoir de la malheureuse augmentait, qu'elle pleurait maintenant à chaudes larmes, la tête entre ses mains, il s'amollissait un peu et s'avouait intérieurement qu'il était peutêtre cruel de jeter ainsi une femme sur le pavé, en quelques heures.

11 s'irrita, mécontent de lui ; mécontent tout à la fois de l'action qu'il allait commettre et du semblant de pitié qu'il éprouvait.

Involontairement, il cherchait un argument décisif qui lui rendît cette créature plus odieuse, un argument qui enforcît et justifiât sa dureté, qui le débarrassât du soupçon de malaise qu'il sentait poindre.

Il posa deux questions, mais, trichant avec luimême afin d'aider à se convaincre et d'obliger la femme à répondre dans )e sens qu'il espérait, il plaida le faux pour savoir le vrai.

— En résumé, ma chère enfant, fit-il, je n'ignore pas la façon dont mon petit fils vous a connue. Certes, cela n'ôte rien à vos mérites, mais permettez-moi de vous le dire, il n'a pas été le premier qui ait défloré ces charmants appas — et il salua galamment de la main — de sorte que, comme nous disons, nous autres hommes de 'oi, là où il n'y a pas eu de préjudice, il ne saurait y avoir de réparation.

Sophie continuait à pleurer doucement : elle ne répondit point.

Bien, pensa Me LePonsart, elle ne proteste pas; donc, j'ai touché juste ; Jules n'a pas été son premier amant — et d'une...

— En second lieu, reprit-il, vous pensiez bien, n'est-ce pas ? que la situation irrégulière dans laquelle vous viviez avec mon petit-fils ne pouvait durer. D'une façon ou d'une autre, elle se serait rompue. Ou Jules aurait été nommé sous-préfet dans une province et il se serait honorablement et richement marié, ou pour une cause que l'avenir eût pu seul nous apprendre, il vous eût quittée ou eût été quitté par vous : dans ces deux cas, votre liaison aurait forcément pris fin.

— Non, monsieur, fit-elle vivement, en levant la tête, non Jules ne m'aurait pas abandonnée. Il aurait épousé la mère de son enfant ; il me Ta dit, combien de fois I

— Allons donc, mâtine, murmura le notaire, voilà ce que je voulais te faire avouer. Cette fois, ses scrupules se mettaient à couvert; cette fille, qui n'avait même pas l'excuse de s'être livrée vierge à son petit-fils, nourrissait le projet de se marier !

C'est un comble, se répétait-il; nous aurions eu ce torchon-là dans notre famille ! Il resta déconcerté ; en une rapide vision, il aperçut Jules amenant cette femme, traversant la localité, tout entière sur ses portes, entrant au milieu de la fa-

mille consternée par cette mésalliance ; il aperçut cette femme, sans tenue, ne sachant ni manger, ni s'asseoir, lâchant des coq-à-1'âne, compromettant sa situation par le ridicule de sa vie présente et l'infamie de sa vie passée. — Ah bien, nous l'avons échappé belle !

Sa résolution était, du coup, inébranlable.

— Voulez vous signer, oui ou non, ce reçu? dit-il, d'un ton bref.

Elle refusa d'un geste.

— Faites bien attention, je vous ouvre une porte de sortie, vous la refusez ; prenez garde que moimême je ne la ferme.

Puis, voyant qu'elle persistait à se taire, il ravala sa colère, se croisa les bras et reprit, d'une voix paterne :

— Croyez-moi, ne soyez pas mauvaise tête; d'abord, cela ne vous avancerait à rien ; réfléchissez : si vous refusez de signer ce reçu, que va-t-il se passer ? vous allez vous trouver sur le pavé, sans sou ni maille, sans le temps de vous retourner pour en avoir; voyons, dans l'intérêt même de ce petit innocent que vous portez dans vos entrailles, ne vous entêtez pas à rejeter cette offre qui est la seule acceptable, car elle concilie les intérêts des deux parties. Allons, un bon mouvement...

Il lui mit le reçu sous le nez.

Elle le repoussa de la main. — Non, je ne signerai

pas, nous verrons ; après tout, je veux élever son enfant qui est le mien...

— Demandez-moi tout de suite de le tenir sur les fonts baptismaux et de payer les mois de nourrice, dit Mtf Le Ponsart qui goguenarda presque, tant cette prétention lui parut baroque ! Mais, ma chère, la recherche de la paternité est interdite, il n'y a pas besoin d'être un grand clerc pour savoir cela. — Eh bien, nous décidons-nous, car le temps me presse? Pour la seconde et dernière fois, je vous le répète : ou vous êtes la bonne de Jules, auquel cas vous avez droit à une somme de trente-trois francs soixante-quinze centimes ; ou vous êtes sa maîtresse, auquel cas, vous n'avez droit à rien du tout ; choisissez entre ces deux situations celle qui vous semblera la plus avantageuse.

Et ça s'appelle un dilemme ou je ne m'y connais pas, fit-il très satisfait, en aparté. Il prit son parapluie et son chapeau.

Sophie s'exaspéra. — C'est bien, je vais voir ce qui me reste à faire, cria-t-elle.

— Rien, belle dame, croyez-moi. En attendant, vous avez jusqu'à demain midi pour réfléchir. Passé ce délai, je pars, enlevant les meubles, et je remets la clef du logement au propriétaire ; la nuit porte conseil ; laissez- moi espérer qu'elle vous profitera, et que demain vous serez revenue à des idées plus sag-es.

2g6 UN DILEMME

' Et poliment U la salua et l'invita ironiquement, la voyant immobile, comme pétrifiée, à ne point se déranger pour le reconduire, et il ouvrit et referma, en homme bien élevé, tout doucement la porte.

u haut de son comptoir, Mme Champagne aimait à s'écouter parler. Elle était asthmatique et obèse, blanche et bouffie, trop cuite. Dans ses tissus relâchés, des rides se croisaient en tous sens, zébrant le front, lézardant les yeux, lacérant les joues ; ces rides étaient creusées sur sa face, en noir, de même que si la poussière des âges avait pénétré sous la peau et imprégné d'ineffaçables raies, le derme.

Elle était loquace et baguenaudière, convaincue de son importance, révérée par le quartier qui la réputait influente et juste. Elle était, en effet, la providence des pauvres, rédigeant des placets qu'elle adressait aux grands noms de France qui les accueillaient souvent, sans qu'on sût pourquoi.

En -revanche, ses affaires personnelles réussissaient moins ; elle exploitait, rue du Vieux-Colombier, près de la Croix-Rouge, une boutique mal achalandée de papeterie et de journaux, gagnant

assez pour ne pas être mise en faillite; mais elle s'estimait quandmême heureuse, car lesplus intimes de ses souhaits étaient exaucés, ses penchants au cancanage enfin satisfaits dans ce magasin qui simulait une véritable agence de renseignements, une sorte de petite préfecture de police où, sur des sommiers judiciaires parlés, étaient relatés, à défaut de condamnations et de crimes, les cocuages et les disputes, les emprunts rendus et les dettes inapaisées des ménages.

En tête des pauvresses qu'elle protégeait et recommandait à la charité des grandes dames, figurait Mme Dauriatte, une femme de soixante-huit ans, maigre et voûtée, avec des yeux confits, une bouche vide et rentrée, une mine papelarde. Elle tenait de l'ancienne poseuse de sangsues, mais plus encore de ces mendiantes qui sollicitent la charité sous le porche des églises, et elle les fréquentait, en effet, au mieux avec les prêtres de Saint-Sulpice, vivant d'une dévotion également répartie sur Mme Champagne et sur la Vierge.

Ce jour-là, Mme Dauriatte, assise sur une chaise dans la boutique de la papetière, se lamentait de ses jambes qui refusaient de la porter, de ses pieds envahis par un potager d'oignons, de ses larges pieds cultivés qui nécessitaient le constant usage de bottes munies de poches.

Mme Champagne hochait le chef, en guise de

consolante adhésion, quand soudain elle s'écria :

— Tiens, mais c'est Sophie! Ah bien, vrai, elle en a des yeux !

— Où ça ? demanda Mme Dauriatte, en allongeant le cou.

La papetière n'eut pas le temps de répondre; la porte s'ouvrit dans un choc de timbre, et Sophie Mouveau, les paupières pochées par les larmes, entra et se prit à sangloter devant les deux femmes.

— Voyons, qu'est-ce qu'il y a ? demanda Mme Champagne.

— Faut toujours pas pleurer comme ça ! fit en même temps Mrae Dauriatte.

Elles s'empressèrent autour d'elle, la poussèrent sur un siège, la contraignirent à boire du vulnéraire étendu d'eau afin de la réconforter, et elles profitèrent de l'occasion pour s'adjuger un petit verre.

— Nous pouvons tout entendre maintenant, déclara Mme Dauriatte qui se passa le revers de la manche sur la bouche.

Et, harcelée par les deux femmes dont les yeux grésillaient de curiosité, Sophie raconta la scène qui avait eu lieu entre elle et le grand-père de Jules.

Il y eut un moment de silence.

— Vieux mufle, va ! s'écria Mme Dauriatte, laissant échapper par cette injure, comme par une soupape, l'indignation qui pressait sa vieille âme.

Mme Champagne, qui était femme de sang-froid, réfléchissait.

— Et il revient quand ? dit-elle à Sophie.

— Demain, avant midi.

Alors la papetière leva un doigt et, ainsi qu'un oracle, proféra cette sentence : — Nous n'avons pas de temps à perdre; mais, c'est moi qui te le dis, tu n'as rien à craindre. Tu es enceinte, n'est-ce pas ? Eh bien alors la famille te doit une pension alimentaire ; je ne suis pas ferrée sur la justice, mais je sais cela; le tout est de ne pas se laisser embobiner. Du reste, aussi vrai que je m'appelle Mme Champagne, je vas lui montrer, moi, à ce vieux crocodile, de quel bois je me chauffe ! — Et e/ie se leva. — Mon chapeau, mon châle, dit-eîle à Mme Dauriatte, figée d'admiration. — Elle les mit. — Je vous laisse la boutique en garde jusqu'à tout à l'heure, ma chère; — quant à toi, ma fille, ne t'abîme pas les yeux à pleurer et suis-moi ; nous allons à côté, chez mon homme d'affaires.

Devant l'assurance si virilement exprimée par Mme Champagne, Sophie renfonça ses larmes.

— C'est un homme très bien, vois-tu, que M. Ballot, disait la papetière, en route; cet hommelà, il ferait suer de l'argent à un mur, puis rien ne l'embarrasse, il sait tout, tu vas voir ; c'est là, montons, non, attends que je souffle.

Elles gravirent péniblement les trois étages,

s'arrêtèrent devant une porte décorée d'une plaque de cuivre dans laquelle était incrustée en rouge et en noir cette inscription : « Ballot, receveur de rentes, tournez le bouton, s.v.p. » Mme Champagne haletait, couchée sur la rampe ; — c'est-il donc bête d'être grosse comme cela, soupira-t-elle ; puis, elie rejeta précipitamment des bouffées d'air, se moucha, et, la mine recueillie, de même que si elle fût entrée dans une chapelle, elle ouvrit la porte.

Elles pénétrèrent dans une salle à manger convertie en bureau, dont la fenêtre était obstruée par deux tables en bois peintes en noir, avec des gens courbés dessus, l'un vieux, le crâne garni de duvet de poule ; l'autre, jeune, rachitique et velu ; aucun de ces deux employés ne daigna tourner la tête.

— M. Ballot est-il visible? demanda Mme Champagne.

— Sais pas, fit le vieillard, sans bouger.

— Il est occupé, jeta le jeune homme par dessus son épaule.

— Alors, nous attendrons.

Et Mme Champagne s'empara des chaises qu'on ne lui offrait point. Elles s'assirent, sans parler ; Sophie restait, les yeux baissés, incapable de réunir deux idées, mal remise encore du coup asséné, le matin, par le notaire ; la papetière regardait la pièce, meublée de casiers gris, de cartons, de liasses

attachées avec des sangles; ça sentait, les bottes mal décrottées, le graillon et l'encre sèche ; à certains instants, un bruit de voix s'entendait derrière une porte à tambour vert, en face de la croisée.

— C'est là qu'est son bureau, dit confidentiellement Mm9 Champagne à sa protégée que cette intéressante révélation ne désoucia point.

Alors la papetière récola dans * sa cervelle les pensées qu'elle délibérait d'émettre ; puis, pour tuer le temps, elle considéra les souliers du vieil employé, leurs tiges déchirées, leurs élastiques tortillés comme des vers, leurs talons gauchis ; elle commençait à s'endormir, quand le tambour vert s'écarta devant l'homme d'affaires qui reconduisit un client jusqu'au palier, avec force saluta lions, revint et, reconnaissant Mme Champagne, la pria d'entrer.

Les deux femmes, debout, dès qu'il avait paru, le suivirent, sur la pointe des pieds dans son cabinet; courtoisement, il leur désigna des chaises, se renversa sur son fauteuil d'acajou, en hémicycle, et, jouant nonchalamment avec un énorme coupepapier en forme de rame, il invita ses clientes à lui faire connaître l'objet de leur visite.

Sophie commença san histoire, mais Mme Champagne parlait en même temps, greffant de ses réflexions personnelles la narration déjà confuse des

faits. Fatigué par cet inextricable verbiage, M. Ballot voulut poser les questions, une aune et il supplia Mme Champagne de se taire et de laisser d'abord s'expliquer la personne directement eu cause.

— Et vous désirez maintenant fit-il après

qu'il fut au courant de la situation.

— Mais, nous désirons qu'il lui soit rendu justice, s'écria la papetière qui jugea le moment venu de prendre la parole. La pauvre enfant est enceinte de ce garçon ; lui, il est mort, il ne peut plus rien pour elle, ça c'est clair, mais la famille lui doit, je pense bien, une petite rente, quand ça ne serait que pour payer les mois de nourrice et élever le gosse I comme c'est des pouacres et des sans cœur qui lui ont dit qu'ils la mettraient comme ça sur le pavé, demain, je viens savoir ce qu'il y aurait à faire.

— Rien, ma chère Dame.

— Comment, rien ! s'exclama la papetière au comble de la stupeur. — Mais alors, le pauvre monde, il ne serait donc plus protégé ! il y aurait donc des gens qui pourraient mettre les autres sur la paille, quand ça leur dirait 1

M. Ballot haussa les épaules.— Le logement était au nom du défunt, les meubles aussi, n'est-ce pas ? bon ; — d'autre part, M. Jules a des héritiers, eh bien, ces héritiers ont le droit d'agir,

dans l'espèce, ainsi que bon leur semble ! Quant à cet enfant posthume qui vous paraît créer des titres à Mademoiselle, c'est une pure et simple erreur ; rien, absolument rien, vous m'entendez, ne peut les forcer à reconnaître que la paternité de cet enfant appartient à M. Jules.

— Si c'est Dieu possible ! étouffa Mme Champagne.

— C'est ainsi ; le Code est là et il est formel, dit l'homme d'affaires, en souriant.

— Ah bien, il est propre, votre Code ! je me demande ce qu'il y a dedans, moi, si des situations comme celles de Sophie n'y sont pas réglées !

— Mais si, elles sont réglées, ma bonne dame Champagne, et la preuve est qu'il est interdit à Mademoiselle de réclamer quoi que ce soit par les voies légales.

— Viens, viens, ma fille, cria la papetière qui s'exaspérait. Elle se leva. — On voit bien que les lois sont fabriquées par les hommes ; tout pour eux, rien pour nous; je lui arracherais les yeux, moi, au grand-père de Jules, si je le tenais ; ce serait toujours autant de fait !

Et, poussée à bout par le rire narquois de M. Ballot, Mme Champagne perdit complètement la tête et affirma que si jamais un homme se permettait envers elle des abominations de la sorte, elle se vengerait, coûte que coûte, quitte à passer

en Cour d'assises ; ajouta, du reste, qu'elle se fichait, comme de Colin-Tampon, de la police, des prisons, des juges, divagua- pendant dix bonnes minutes, excitée par M. Ballot qui, ne Voyant aucun profit à tirer de cette affaire, s'amusait pour son propre compte, très sympathique au fond à ce notaire de province dont il appréciait, en connaisseur, l'adroit dilemme.

Quant à Sophie, elle demeurait immobile, clouée debout, les yeux fixes. Depuis le matin, cette pensée qu'elle allait rôder, sans argent, sans domicile, jetée comme un chien dehors, s'était émoussée ; à cette souffrance précise et aiguë, avait succédé une désolation vague, presque douce ; elle dormait tout éveillés, incapable de réagir contre cet alanguissement qui la berçait. Elle ne pleurait plus, se résignait, s'abandonnait à Mme Champagne, remettant son sort entre ses mains, se désintéressant même de sa propre personne, s'apitoyant avec la papetière sur le malheur d'une femme qui la touchait de très près, mais qui n'était absolument plus elle.

Ne comprenant pas cet amollissement, cette indifférence hébétée, qui résulte de l'excès même des larmes, Mme Champagne s'agaça.

— Mais remue-toi donc, dit-elle; joue donc pas ainsi les chiffes ! — usant, dans cette exclamation, son reste de colère ; puis el-le se remit un peu, et

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