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plus d'aplomb, s'adressa à l'agent d'affaires.
— Alors, Monsieur Ballot, c'est tout ce que vous pouvez nous dire ?
— Hélas ! oui, ma brave dame; je regrette de ne pouvoir vous assister dans cette épreuve, et il les poussa poliment vers la porte, protestant d'ailleurs de son dévouement, assurant Mue Champagne, en particulier, de sa haute estime.
Eil:js se retrouvèrent, anéanties, dans la boutique. Ce fut alors autour de MmeDauriatte de s'emporter. — Mme Champagne gisait, dans son comptoir, la tête dans les mains, secouée de temps à autre par les vociférations de sa vieille amie dont l'intelligence fut, ce jour-là, plus spécialement incohérente. A propos de Sophie, elle en vint, sans transition raisonnable, à parler d'elle-même, à retracer la vie de feu Dauriatte, son mari, un homme dont elle avait ignoré ou oublié la position sociale, car si elle se rappelait qu'il portait de l'or sur ses habits, elle ne pouvait dire au juste s'il avait été maréchal de France ou tambour-major, vendeur de pâte à rasoir ou suisse.
Cette douche d'histoires endormit la papetière que les émotions avaient brisée ; une cliente qui marchanda des plumes la réveilla.
Elle s'étira et songea au dîner ; l'heure s'avançait ; on convint que Mme Dauriatte irait chercher aux « Dix-huit Marmites », une gargote située rue
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du Dragon, près de la Croix- R.ouge, deux potages et deux parts de gigot, pour trois. — Je vais moudre le café, tandis que vous achèterez des provisions, conclut Mme Champagne, et pendant ce temps Sophie mettra le couvert.
Vingt minutes après, elles étaient installées dans Tarrière-boutique, exclusivement meublée d'une table ronde, d'une fontaine, d'un petit fourneau et de trois chaises.
Sophie ne pouvait avaler; les morceaux lui bouchaient la gorge.
— Allons, ma belle, disait Mue Dauriatte, qui mangeait ainsi qu'un ogre, il faut vous forcer un peu.
Mais la jeune fille secouait la tète, donnant à Tili, le petit chien-loup de la papetière, la viande qui se figeait dans son assiette. ^
Et comme Mme Dauriatte insistait,
— Laissez-la, le chagrin nourrit, attesta judicieusement M-6 Champagne qui n'ayant, elle aussi, ce soir-là. aucun appétit, s'alimentait du moins avec des verres remplis d'un liquide rouge.
Mm3 Dauriatte opina du bonnet, mais ne souffla mot, car elle avait des joues telles que des balles ; etdes rigoles de j us serpentaient jusqu'à son menton, tant elle se hâtait à torcher les plats.
— Voyons maintenant, fit la papetière qui éteignit sa lampe à esprit de bois et versa Feau chaude sur
le café, — voyons, parlons peu, mais parlons bien :
Sophie, comment allez-vous faire demain ?
La jeune fille eut un geste douloureux d'épaules.
— Il faudrait peut-être aller voir le propriétaire, hasarda Mrae Champagne, et lui demander un répit de quelques jours.
— Oh ! c'est des bourgeois ! ils s'entendent toujours entre eux contre le pauvre monde ! laissa échapper, dans une confuse lueur de bon sens, Mme Dauriatte.
— Le fait est que le vieux lui a certainement rendu visite, afin de pouvoir emporter demain les meubles, murmura Mme Champagne ; il est même bien capable de lui avoir donné de l'argent pour qu'il vous expulse. — Oh! les sans-cœur ! — Eh bien, moi, c'est égal, je m'empêcherais, malgré toutes leurs lois, d'être ainsi fichue dehors; non, vrai, là, ils seraient trop contents !
Elle s'arrêta net, regardant Sophie qui buvait son café, goutte à goutte, avec sa petite cuiller, et elle s'écria :
— Bois pas comme ça, ma fille, ça donne des vents !
Puis elle demeura, pendant uneseconde, absorbée, cherchant à relier le fil de ses idées interrompu par ce conseil ; n'y parvenant pas : — Suffit, reprit-elle ; ce que je voulais te dire, en somme, c'est que quand il y en a pour deux, il y en a pour trois ; j'ai pas
le sou, ma fîlie, mais ça ne fait rien; si Ton te chasse, tu viendras ici et t'auras, en attendant, le vivre et la niche.
Soudain une nouvelle idée lui germa dans la cervelle.
— Tiens mais... comme tu n'es pas très débrouillarde, si demain c'était moi qui parlais à ta place au grand-père de Jules ; peut-être qu'en le raisonnant j'obtiendrais qu'il t'indemnise.
Sophie accepta avec empressement.
— Ah ! madame Champagne, que vous êtes donc bonne, fit-elle, en l'embrassant ; moi, toute seule, je ne m'en serais jamais tirée.
Ce fut dans la sombreur de sa détresse un jet de lumière. Persuadée de la haute intelligence de la papetière, convaincue de sa parfaite éducation, elle n'hésitait pas à croire que sa présence lui serait préventive et propice ; elle se rendait justice à ellemême, s'avouait peu compréhensive, peu adroite. Quand elle avait quitté son pays, un petit village près de Beauvais, elle ne savait rien, n'avait reçu aucune éducation de ses père et mère qui la rouaient simplement de coups. Son histoire était des plus banales. Traquée par le fils d'un riche fermier et lâchée aussitôt après le carnage saignant d'un viol, elle avait été à moitié assommée par son père qui lui reprochait de n'avoir pas su se faire épouser ; elle s'était enfuie et s'était placée, en qualité de
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bonne d'enfant, à Paris, dans une famille bourgeoise qui la laissait à peu près crever de faim.
Par hasard, Jules la rencontra ; il s'amouracha de cette belle fille fraîche, qui témoignait, à défau1 d'éducation, d'un caractère aimant et d'un certaic tact. Habituée aux rebuffades, elle s'éprit àson toui de ce jeune homme timide et un peu gauche qui la dorlotait au lieu de la commander ; joyeusement. elle accepta la proposition de vivre avec lui. Leui ménage n'avait cessé d'être heureux; elle, attentive à plaire à son amant, se dégrossissait, abandonnait peu à peu la quiétude de ses pataquès, savaii à propos se taire; lui, qui détestait les bals, les cafés, les filles délurées devant lesquelles il perdail toute contenance, était satisiait de rester dans ss chambre près d'une femme dont la douceur un pei moutonnière l'enhardissait, en le mettant à l'aise; puis le jour était venu où elle s'était sentie enceinte, et l'enfant avait été bravement accepté par Jules, flatté à son âge de contracter déjà de sérieuses charges.
Tout à coup, sans qu'on sût comment, le jeune homme était tombé gravement malade. Alors le gai train-train de la vie commune avait cessé. En sus des inquiétudes, des tourments que lui inspirait cette maladie, la probable arrivée du père de Jules l'épouvantait. Elle s'était ingéniée à retarde! sinon à parer cette menace; comme son amant en-
voyait toujours son linge sale, en caisse, chez son père? elle avait dû porter les chaussettes et les chemises d'homme pour les salir avant de les expédier à la campagne; ce subterfuge avait d'abord réussi, mais bientôt M. Lambois, surpris de ne plus recevoir de lettres régulières de son fils, s'était plaint; le malade avait réuni ses forces pour gritouiller quelques lignes dont la divagaute incertitude changeait en alarme l'étonnement du père ; d'autre part, le médecin, jugeant son client perdu, avait cru nécessaire de prévenir la famille et M. Lambois était aussitôt arrivé.
Elle s'était renfermée dans la cuisine, se bornant à un rôle effacé de bonne, préparant les ù» sanes, ne desserrant pas les lèvres, affectant, malgré les sanglots qui lui montaient dans la gorge, l'indifférence d'une domestique contemporaine devant le moribond qu'elle mangeait de caresses, dès que le père retournait à son hôtel.
Mais, si bonasse, si simple qu'elle fût, elle comprenait bien, tout en ignorant les aveux et les recommandations du médecin au père, que celui-ci n'était point dupe de son manège. Au reste, mille détails trahissaient le concubinage dans ce logement : le matelas enlevé du lit et installé sur le parquet de la salle à manger, le logis dénué de chambre de bonne, l'unique cuvette, les deux brosses à dents dans le même verre, le seul pot de pommade, en
permanence sur la toilette. Elle avait eu la précaution d'enlever ses robes de l'armoire à glace ; elle n'avait d'abord pas songé aux autres indices, tant cette subite arrivée du père lui troublait la tête ; peu à peu, elle s'aperçut de ces oublis, s'efforça, dans sa maladresse, de cacher les objets compromettants, ne s'imaginant pas qu'elle eût dissipé, par ce soin même, les derniers doutes de M. Lambois.
Lui, avait été on ne peut plus digne. Il acceptait les soins de Sophie, se faisait, économiquement, préparer son dîner par elle, et il daignait même la complimenter de certains plats.
Jamais, il n'avait lancé une allusion au rôlejoué par cette femme; après la mort de son fils seulement, il permit d'entendre qu'il connaissait la vérité, car il remit à Sophie une photographie d'elle qu'il avait trouvée dans l'un des tiroirs entrebâillés du bureau, en lui disant: Mademoiselle, je vous restitue ce portrait dont la place ne saurait plus être désormais clans ce meuble. — Et, dans le tracas d'un enterrement, d'un transport de corps en province, il l'avait en quelque sorte oubliée, ne lui envoyant ni argent, ni nouvelles.
Depuis ce jour, elle avait vécu dans un état voisin de l'hébétude, pleurant toutes les larmes de ses yeux sur son pauvre Jules, malade de fatigue et tourmentée par sa grossesse, vivant avec quel-
ques sous par jour, espérant encore que le père de son amant lui viendrait en aide. Puis, à bout de ressources, elle lui avait écrit une lettre, vivant, l'oreille au guet, dans l'espoir d'une réponse qui n'arriva pas et à laquelle suppléa la visite du terrible vieillard qui la chassait.
Enfin, la chance lui souriait tout de même maintenant un peu; Mme Champagne qu'elle avait connue en achetant des journaux et de l'encre et en se livrant chez elle à une causette quotidienne, le matin, lorsqu'elle se rendait au marché, consentait à la secourir. Outre qu'elle avait une langue alerte et bien pendue et une grande habitude du monde, songeait Sophie, c'était une femme établie, une commerçante qui avait été réellement mariée. Ce n'était plus une pauvre fille comme elle-même, qu'on pouvait rabrouer parce qu'elle était sans situation honorable, sans défense, que le notaire allait avoir à combattre ; sautant d'un extrême à l'autre, du morne accablement au vif espoir, Sophie était certaine que sa misère était sur le point de prendre fin, et Mme Dauriatte, par platitude, exprima tout haut ce que la jeune fille pensait tout bas.
— Votre affaire est dans le sac. ma petite, parce que, voyez-vous, entre gens qui ont des positions convenables, on s'entend toujours ; elle ajouta qu'on s'était sans doute exagéré les menaces de ce notaire qui, en raison même de ses richesses qu elle
se figura tout à coup, sans qu'on sût pourquoi, incalculables, ne pouvait pas être un mauvais homme ; et, de bonne foi, maintenant, par suite de cette fortune notariale qu'elle évoquait, Mme Dauriatte fut prise d'une immense considération pour ce vieillard qu'elle avait jusqu'al )rs si durement honni.
De son côté, Mme Champagne ne laissait point que d'éprouver un certain orgueil à l'idée qu'elle parlerait à ce monsieur respectable, qu'elle discuterait en femme du monde avec lui; puis, cette mission l'investissait à ses propres yeux d'une grande importance. Quel sujet de conversation pendant des mois ! quel prestige dans le quartier qui louerait son bon cœur, vanterait son ingéniosité diplomatique, clabauderait à perte de vue sur son comme il faut! Elle se perdait dans ce rêve, souriait béatement, apprêtant déjà sur sa bouche, pour le lendemain, d'heureux effets de cul de poule.
— 11 n'est pas décoré? dit-elle tout à coup à Sophie. La jeune fille ne se rappela pas avoir vu da rouge sur l'habit de cet homme. La papetière en fut fâchée, car l'entrevue eût été plus auguste, mail elle se consola, en se répétant que, jamais dans sa vie, pareille occasion ne s'était présentée de montrer ainsi ses talents et de déployer ses grâces.
A la tristesse du premier moment avait succédé dans ia boutique une expansion de joie. — Allons,
un petit verre, ma belle, proposa Mme Champagne à Sophie. — Et vous ? ma chère, dit- elle à MmP Dauriatte. Celle-ci ne se fit pas prier; elle tendit sa tasse, ne la retirant point, espérant peutêtre qu'on la remplirait jusqu'au bord; mais la papetière lui versa la valeur d'un dé à coudre, et elles trinquèrent toutes les trois, se souhaitant ensemble longue santé et heureuse chance.
Quand l'heure vint de clore les volets, Sophie réconfortée, presque tranquille après tant de sursauts, ne doutait plus du succès de l'entreprise, supputait déjà le chiffre de la somme qu'elle obtiendrait et, d'avance, la divisait en plusieurs parts : tant pour la sage-femme, tant pour la nourrice, tant pour elle-même, en attendant qu'elle se procurât une place.
— Tu feras bien de mettre aussi un peu de côté pour les cas imprévus, recommanda sagement M9 Champagne, et elles rirent, peasant que la vie avait du bon; Titi, le chien, que cette joie électrisait, jappa, sauta ainsi qu'un cabri sur la table, accrut encore l'hilarité, en balayant avec le plumeau de sa queue la face réjouie des trois femmes.
— Une idée 1 s'exclama subitement Mme Dauriatte.
Elle se leva, chercha un vieux jeu de cartes et commença une réussite. — Tu vas voir, ma fille, que demain t'auras de la veine; coupe, non, de la
main gauche, parce que tu n'es pas mariée. — Et elle tirait trois cartes à la fois, examinait si deux d'entre elles appartenaient à la même série et, dans ce cas, gardait et rangeait sur la table celle qui était la plus rapprochée de son poucs.
— T'es la dame de trèfle, vois-tu, car t'es brune, et la dame de pique est bien brune aussi, mais elle ne peut être qu'une veuve ou qu'une méchante femme ; ce qui ne serait pas vrai pour toi.
Elle épuisa de la sorte, trois fois, le jeu de trente-deux cartes, en rejetant une partie, dans sa jupe, à chaque coup ; il restait sur la table dix-sept cartes, l'indispensable nombre impair; et elle comptait maintenant avec ses doigts, allant, de droite à gauche, à partir de son héroïne, la dame de trèfle une, deux, trois, quatre, cinq, s'arrêtant sur cette dernière carte. Un neuf de trèfle! s'écria-t-elle triomphalement, c'est de l'argent. Une, deux, trois, quatre, cinq, qui sera donné par ce Roi, un homme sérieux. Un, deux, trois, quatre, cinq...
— Six ! levez la chemise : sept, huit, neuf, tapez comme un bœuf! ajouta Mme Champagne.
Mais tout entière à sa réussite, Mme Dauriatte ne daigna point relever cette puérile interruption.
— Cinq ! reprit-elle, un neuf de carreau, c'est des papiers, à côté de ce Roi de trèfle, qui esi un homme de loi. Ça y est ! Tu peux dormir en paix sur tes deux oreilles. Ton sort est bon.
— Ht demain, il fera jour, jeta Mme Champagne qui rafla toutes les cartes d'un tour demain; allons coucher, car il faudra être prête de bonne heure ! Elle serra la main de Mme Dauriatte qui promit de la remplacer aussitôt qu'on ouvrirait la boutique, et, embrassant Sophie sur les deux joues, elle lui recommanda de nettoyer son ménage, de s'habiller, de se mettre sous les armes, dès le matin. Ellemême, émue comme à la veille d'une partie de fête, songea qu'elle s'ornerait de tous ses bijoux, qu'elle revêtirait sa robe d'apparat, afin d'être à la hauteur des circonstances et d'en imposer à ce notaire qui ne pourrait certainement qu'être flatté de trouver une telle compagnie disposée à le recevoir.
son âge ! — Avoir été la dupe d'une fille racolée chez Peters ! Mc Le Ponsart regrettait sa méprise, cette poussée incompréhensible, ce mouvement irraisonné qui l'avait, en quelque sorte, forcé à offrir des consommations à cette femme et à raccompagner jusque chez elle.
Il n'avait pourtant eu la tête égayée par aucun vin ; cette drôlesse était venue se placer à sa table, avait causé avec lui de choses et autres, non sans qu'il l'eût loyalement prévenue qu'elle perdait son temps ; puis des messieurs étaient entrés qui l'avaient saluée et auxquels elle avait tendu la main et parlé bas. De ce fait sans importance était peut-être issue, souterrainement, l'instinctive résolution de la posséder ; peut-être y avait-il eu là une question de préséance, un entêtement d'homme arrivé le premier et tenant à conserver sa place, un certain dépit de se trouver en concur-
rence avec des gens plus jeunes, un certain amourpropre de vieux barbon sollicitant de la fille, à prix même supérieur, une quasi-préférence ; — mais non, rien de tout cela n'était vrai; il y avait eu une impulsion irrésistible, un agissement indépendant de sa volonté, car il n'était f.éru d'aucun désir charnel et le physique même de cette femme ne répondait à aucun de ses souhaits ; d'autre part, le temps était sec et froid, et M* Le Ponsart ne pouvait invoquer à l'appui de sa lâcheté l'influence de ces chaleurs lourdes ou de ces ciels mous et pluvieux qui énervent l'homme et le livrent presque sans défense aux femmes en chasse. Tout bien considéré, cette aventure demeurait incompréhensible.
En voiture, le long du chemin, il se disait qu'il était ridicule, que cette rencontre était niaise, fertile en carottes et en déboires ; et il se sentait sans force pour quitter cette fille qu'il suivait machinalement, mu par ce bizarre sortilège que connaissent les gens attardés, le soir, et qu'aucune psychologie n'explique.
Il s'était même retourné l'épingle dans la plaie, se répétant : « Si l'on me voyait ! j'ai l'air d'un vieux polisson ! » — murmurant, tandis qu'il payait le cocher et que la femme sonnait à sa porte: « Voilà l'ennui qui commence; elle va me proposer de me tenir par la main pour que je ne
me casse pas le cou dans l'obscurité sur les marches et, une fois dans la chambre, la mendicité commencera ! Bon Dieu ! faut-il que je sois bête ! » — Et il était quand même monté et tout s'était passé ainsi qu'il l'avait prévu.
Il avait cependant éprouvé un certain dédommagement des tristesses conçues d'avance. Le logis était meublé avec un luxe dont le mauvais goût lui échappait. La cheminée enveloppée de rideaux en faux brocart, les chenets à boules fleurdelysées, la pendule et les appliques en jeune cuivre, munies de bougies roses que la chaleur avait courbées, les divans recouverts de guipures au crochet, le mobilier en thuya et palissandre, le lit debouf dans la chambre à coucher, les consoles parées de marmousets en faux saxe, de verreries de foire, de statuettes de Grévin, lui semblèrent déceler une apéritive élégance et un langoureux confort. Il regarda complaisamment la pendule arrêtée pendant que la femme se débarrassait de son chapeau.
Elle se tourna vers lui et parla d'affaires.
Le notaire tressaillit, lâchant, un à un, des louis que la praticienne lui extirpait tranquillement par d'insinuants et d'impérieux appels, se consolant un peu de sa faiblesse de vieillard assis tardivement chez une fille, par la vue du corsage qu'il jugeait rigide et tiède et des bas de soie rouges qui lui
paraissaient crépiter, aux lueurs des bougies, sur des mollets pleins et des cuisses fermes,
Afin d'accélérer la vendange de sa bourse, la femme se campa sur ses genoux.
— Je suis lourde, hein ?
Bien que ses jambes pliassent, il affirma poliment le contraire, s'efforçant de se persuader, du reste, pour s'égayer, que cette pesanteur ne pouvait être attribuée qu'aux solides et copieuses charnures qu'il épiait, mais plus que cette perspective de pouvoir les brasser, tout à l'heure, à l'aise, le calcul de ses déboursés, la constatation raisonnée de sa sottise et l'inexplicable impossibilité de s'y soustraire, le dominaient et finissaient par le glacer.
Avec cela, la femme devenait insatiable ; sous la problématique assurance d'idéales caresses, elle insistait de nouveau pour qu'il ajoutât un louis à ceux qu'il avait déjà cédés, La niaiserie même de ses propos, de ses noms d'amitié de « mon gros loulou », de i mon chéri», de « mon petit homme », achevait de consterner le vieillard engourdi, dont la lucidité doutait de la véracité de cette promesse qui accompagnait les réquisitions : « Voyons, laisse-toi faire, je serai bien gentille, tu verras que tu seras content. »
De guerre lasse, convaincu que les imminents plaisirs qu'elle annonçait seraient des plus mé-
diocres, il souhaitait ardemment qu'ils fussent consommés pour prendre la fuite.
Ce désir acheva de vaincre sa résistance et il se laissa complètement dépouiller.
Alors, elle l'invita à enlever son pardessus, à se mettre à Taise. Elle-même se déshabillait, enlevant ceux de ses vêtements qu'elle eût pu froisser. Il s'approcha, mais hélas ! cet embonpoint qui l'avait un peu désaffligé était à la fois factice et blet ! — Elle aggrava cette dernière désillusion par tout ce qu'une femme peut apporter de mauvaise grâce au lit, prétendant se désintéresser de ses préférences, lui repoussant la tête, grognant : Non, laisse, tu me fatigues; puis, alors qu'il s'agissait de lui, répondant avec une moue méprisante et sèche : « Qu'il s'était trompé s'il l'avait prise pour une femme à ça. »
Il poussa un soupir d'allégement en gagnant la porte. Ah ! pour avoir été volé, il avait été bien volé ! — Et le sang lui empourprait la face, alors qu'il se rappelait les détails grincheux de cette scène.
Puis, cet argent si malencontreusement extorqué Fétouffait. Il arrivait à se représenter les choses utiles qu'il aurait pu se procurer avec la même somme.
Il méditait cette réflexion stérile des gens grugés : qu'on se prive d'acheter un objet plaisant ou com-
mode par économie, alors qu'on n'hésite pas à dépensera prix qu'eût coûté cet objet, dans un intérêt infructueux et bête.
— Ah ! toi, ... je te conseille de filer doux, conclûtil, songeant à la maîtresse de son petit-fils, confondant dans une même réprobation les deux femmes. Il sourit pourtant, car il était certain de juguler Sophie Mouveau, d'exercer impunément des représailles, de se venger sur elle des déboires infligés par la cupidité de son sexe. Le propriétaire, enchanté de rentrer en possession immédiate de son logement, s'était, — après avoir, du reste, en sa qualité de père de famille, exprimé quelques idées sans imprévu sur les dangers du libertinage et la profonde corruption du siècle, — montré tout disposé à seconder le notaire dans ses entreprises, et le concierge s'était respectueusement incliné, alors que Me Le Ponsart lui avait exhibé l'ordre de laisser déménager les meubles, d'aider au besoin à l'expulsion de la femme et de garder la clef; deux pièces de cent sous, glissées dans la main, avaient même amolli sa mine et détendu la rigidité lu t hérienne de son port. Trente-troix francs soixante-quinze et dix francs font quarante-trois francs soixante-quinze, pensait le notaire; c'est bien le chiffre que j'ai annoncé à mon vieux Lambois, une cinquantaine de francs au plus.
Toutes ses précautions étaient prises : les démé-
nageurs devaient se trouver à midi précis devant la porte, descendre le mobilier, l'expédier par chemin de fer, dans la voiture même, posée, sans roues, à plat sur un camion de marchandises, jusqu'à Beauchamp.
Une seule question demeurait encore pendante : Sophie paraissait à Me Le Ponsart singulièrement retorse. Ce silence où elle se confinait le plus possible, ce système ininterrompu de pleurs interloquaient le notaire qui attribuait à la finesse le profond désarroi et la sottise accablée de cette fille. Il était absolument persuadé que cette larmoyante stupeur cachait une embuscade et la crainte qu'elle ne vînt scandaliser Beauchamp par sa présence ne le quittait plus. Après mûre délibération, il s'était déterminé à recourir aux bons offices de son ancien ami. le commissaire de police, s'était abouché, grâce à lui, avec son collègue du VIe arrondissement, et avait obtenu qu'on menaçât tout au moins la femme des rigueurs de la justice, si elle ne consentait pas à rester tranquille.
— Allons, il est temps d'achever la petite partie commencée et d'emballer rondement la donzelle, se dit M# Le Ponsart, en consultant sa montre. Et il s'achemina vers la rue du Four, se consolant de ses ennuis, par la pensée qu'il prendrait le train, le soir, et rentrerait enfin dans ses pantoufles.
Le concierge baisa presque ses propres pieds,
tant il se courba, dès qu'il l'aperçut. Me Le Ponsart monta, s'arrêta dans le couloir, et, naturellement, sans y songer, il substitua au coup poli, discret, dont il avait, la veille, toqué la porte, un coup impérieux et bref.
Il demeura surpris quand il eut pénétré, à la suite de Sophie, dans la chambre, de rencontrer une grosse dame.
Cette dame se souleva, esquissa une révérence et se rassit. Qu'est-ce que c'est que cela? se dit-il, en regardant cette bedonnante personne, serrée à voler en éclats dans une robe d'un outremer atroce, sur le corsage de laquelle tombaient les trois étages d'un menton en beurre.
En voyant les perles de corail rose qui coulaient des lobes cramoisis des oreilles et une croix de Jeannette qui pantelait sous le va-et-vient d'une océanique gorge, il pensa que cette vieille dame était une harengère, vêtue de ses habits de fête.
Très méprisant, il détourna les yeux et les reporta sur la jeune fille; alors il fronça le sourcil. Elle était, elle aussi, en grande toilette, parée de tous les bijoux que Jules lui avaitdonnés, et, ainsi pomponnée, les seins bien lignés par le corsage, les hanches bien suivies par la jupe de cachemire, elle était charmante. Malheureusement pour elle, cette beauté et ce costume qui eussent sans doute attendri le vieillard, la veille, l'irritèrent par le souvenir
qu'ils évoquaient d'une soirée maudite. La maie chance s'en mêlait ; la tenue débraillée de Sophie, qu l'avait répugné, lors de sa première visite, était 1 seule qui eût pu l'adoucir aujourd'hui.
De même que, pour la première fois, ses cheveu: emmêlés sur le front l'avaient induit à être brutal de même aussi sa chevelure soigneusement peigné l'incitait à être cruel.
D'un ton dur, il lui demanda si elle était décidé à signer le reçu.
— Mon Dieu ! Monsieur, dit la grosse dame qu intervint, permettez-moi de faire appel à votre boi cœur ; comme vous voyez, la pauvre enfant es toute ébaubie de ce qui lui arrive... elle ne sai pas..., moi, je l'ai assurée que vous ne la laisserie: pas, comme ça, dans la peine. Sophie, que je lu ai dit, Monsieur Ponsart est un homme qui a reçi de l'éducation ; avec ces gens-là qui ont de la jus tice, tu n'as rien à craindre. Hein ? dis, c'est-i vrai que je t'ai dit cela?
— Pardon, Madame, fit le notaire, mais je serai heureux de savoir à qui j'ai l'honneur de parler
La grosse dame se leva et s'inclina.
— Je suis madame Champagne, c'est moi qu tiens la maison de papeterie au numéro 4. M Champagne, mon mari...
Me Le Ponsart lui coupa la parole d'un geste e du ton le plus sec:
— Vous êtes sans doute parente de Mademoiselle?
— Non, monsieur, mais c'est tout comme ; je suis, comme qui dirait, sa mère.
— Alors, Madame, vous n'avez rien à voir dans la question qui nous occupe, permettez-moi de vous le dire ; c'est donc à Mademoiselle seule que je continuerai d'avoir à faire. — Il tira sa montre. — Dans cinq minutes, les déménageurs seront ici, et je ne sortirai de ce logement, je vous en préviens, que la clef en poche. En conséquence, je ne puis, Mademoiselle, que vous inviter à préparer un paquet des objets qui vous appartiennent et à me faire décidément connaître si, oui ou non. vous acceptez les propositions que je vous ai soumises.
— Oh ! Monsieur ! c'est-ilDieu possible ! soupira Mme Champagne atterrée.
Me Le Ponsart la fixa de son œil d'étain et elle perdit son peu d'assurance. Du reste, cette femme, d'habitude si loquace et si hardie, semblait, ce matin-là, privée de ses moyens, dénuée d'audace.
Et en effet, l'un de ces irréparables malheurs qu'on croirait s'abattre de préférence, aux moments douloureux, sur les gens pauvres, lui était survenu, dès le lever.
M™ Champagne possédait, en haut de la bouche, sur le devant, deux fausses dents qu'elle enlevait,
chaque soir, et déposait dans un verre d'eau. Ce matin-là, elle avait commis l'imprudence de tirer ce bout de râtelier de l'eau et de le placer sur le marbre de sa table de nuit où Titi, le chien, l'avait happé, s'imaginant sans doute que c'était un os.
La papetière s'était presque évanouie, en lui voyant ainsi broyer le vulcanite, le faux ivoire, les attaches, tout l'appareil. Depuis ce moment, elle pinçait les lèvres de peur de laisser voir les brèches de sa mâchoire, parlait en crachotant de côté, était anéantie par cette idée fixe qu'elle n'avait pas l'argent nécessaire pour combler ses trous. Cette absorbante préoccupation à laquelle se joignait la peur de montrer au notaire les créneaux pratiqués dans ses gencives paralysait ses facultés, la rendait idiote,
La sécheresse de ce vieillard, son verbe impérieux, le mépris dans lequel il ne cessait de la tenir malgré ses frais de toilette achevèrent de la glacer, d'autant qu'elle n'avait même pas douté, un seul instant, d'un accueil sympathique, d'une discussion amiable, d'un assaut de courtoisies réciproques.
— Vous m'avez compris, n'est-ce pas ? ajouta Me Le Ponsart, s'adressant à Sophie interdite.
Elle éclata en sanglots et Mme Champagne, bouleversée, oublia sa bouche, se précipita vers la
jeune fille qu'elle embrassa, en la consolant avec des larmes.
Cette explosion crispa le notaire ; mais il eut soudain un sourire de triomphe : des pas de rouliers ébranlaient enfin les marches, au dehors. Un coup de poing s'abattit sur la porte qui roula ainsi qu'un tambour.
Le notaire ouvrit ; des déménageurs déjà ivres emplirent les pièces.
— Tiens, dit l'un, v'ia la bourgeoise qui tourne de l'œil.
— Bien, vrai, je ne sais pas si elle est pleine, fit un autre, en lui regardant le ventre, et il s'avança, l'œil gai, pour prendre dans ses bras Sophie qui s'affaissait sur une chaise.
Mme Champagne écarta d'un geste ces pandours.
— De l'eau ! de l'eau ! cria-t-elle, affolée, tournant sur elle-même.
— Ne vous occupez pasdeceîa et dépêchons, dit M* Le Ponsart aux hommes ; — je me charge de Mademoiselle ; et pas de comédie, n'est-ce pas ? fit-il, marchant, exaspéré, sur la papetière dont il pétrk nerveusement le bras ; — allons, triez ses affaires et vite, ou moi j'emballe, au hasard, le tout, sans plus tarder.
Et il décrocha, lui-même, des jupons et des camisoles pendus à une patère et les jeta dans un coin, tandis que Mme Champagne finissait de frot-
ter. en pleurant, les tempes de la jeune fille. Celle-ci revint à elle et alors, pendant que les hommes emportaient les meubles, sous l'œil vigilant du notaire qui surveillait maintenant la descente, Mme Champagne, comprenant que la partie était perdue, tenta de sauver la dernière carte.
— Monsieur, dit-elle, rejoignant Me Le Ponsard sur le palier, un mot, s'il vous plaît.
— Soit.
— Monsieur, puisque vous êtes sans pitié pour Sophie qui s'est tuée à soigner votre petit-fils, ditelle d'une voix suppliante et basse, laissez-moi au moins faire appela votre esprit de justice. Si vous voulez, ainsi que vous le dites, considérer Sophie comme une bonne, pensez alors qu'elle n'a pas touché de gages tant qu'elle a été chez M. Jules, et payez-lui les mois qu'elle a passés chez lui, afin qu'elle puisse accoucher chez une sage-femme et mettre l'enfant en nourrice.
Le notaire eut un haut-ie-corps ; puis un rire narquois lui rida la bouche.
— Madame, fit-il, avec un salut cérémonieux, je suis au désespoir de ne pou voir accueillir la requête que vous m'adressez; et cela, mon Dieu, par une raison bien simple : c'est que vous ne ferez croire à personne qu'une bonne soit restée dans une maison où son maître ne la payait pas. Mademoiselle a donc, selon moi, par ce fait seul qu'elle n'a pas
quitté sa place, incontestablement touché, chaque mois, son dû ; j'ajouterai qu'on ne demande pas de reçu à une bonne, et que, par conséquent, de l'absence de ces reçus, l'on ne saurait inférer que Mademoiselle demeure créancière de la succession de M. Jules. J'en reviens donc, et pour la dernière fois, Madame, car je suis las à la fin de répéter toujours la même chose, à inviter Mlle Sophie à liquider sa situation, en signant, par dérogation cependant à la règle que j'ai posée, le présent reçu. En échange, je lui paierai la somme à laquelle je veux bien admettre qu'elle ait droit.
— Mais c'est une infamie, Monsieur, une lâcheté, un vol, s'écria Mm9 Champagne, jetée hors d'elle.
Me Le Ponsart pirouetta et lui tourna le dos, sans même daigner répondre à ces violences.
— Quant à vous, fichez-moi la paix, dit-il, sur le palier, aux déménageurs qui tentaient de lui carotter un nouveau litre; et il rentra dans le logis, l'œil froncé, les mains derrière le dos.
Une sourde colère l'agitait; l'intrusion de la papetière dans une question où elle n'avait, suivant lui, aucun motif de s'immiscer, avait enforci ses résolutions sur lesquelles appuyaient encore la hâte d'en finir, l'envie de quitter ce Paris qui lui était, depuis la veille, odieux, le désir de regagner au plus vite son chez soi, par un train de nuit. Puis,
il s'entêtait à ne pas dépasser ce chiffre de cinquante francs qu'il avait fixé comme maximum à M. Lambois; il se faisait un point d'honneur de justifier ses prévisions, de montrer, une fois de plus, combien il était un homme précis quand il s'agissait d'affaires; celte économie lui semblait aussi une juste compensation de ses prodigalités .ie l'autre soir; aux femmes, après tout, à s'arranger entre elles ! Enfin la rapacité des déménageurs l'avait outré; chacun voulait tirera boulets rouges sur sa bourse; eh bien, personne ne l'atteindrait et personne n'aurait rien ! Ces motifs qui s'entassaient dans son esprit et se consolidaient les uns les autres, rendaient vaines les supplications et les rages de Mrac Champagne qui, aussitôt que M. Le Ponsart revint dans la pièce, perdit toute mesure et ne risquant plus de gâter une cause déjà jugée, passa aux menaces.
— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, en sifflant des dents, j'irai, moi-même, dans votre pays, quand je devrais faire la route à pied, et je chambarderai tout, vous m'entendez bien 1 je vous porterai l'enfant, je dirai partout ce qui en est ; je dirai que vous n'avez même pas eu le cœur de le faire venir au monde, cet enfant-là...
— Ta, ta, ta, interrompit le notaire qui ouvrit son portefeuille, le cas était prévu. Voici une assignation du commissaire de police qui invite Made-
moiselle à comparoir devant lui ; un mot de plus, j'use de ce papier, et je vous promets que Mademoiselle restera, si elle veut bouger de Paris, tranquille; quant à vous, ma chère dame, je vais être obligé de vous faire assigner également par ce magistrat qui vous mettra à la raison, je vous le jure, si vous continuez de divaguer de la sorte. Au reste, venez à Beauchamp, si le cœur vous en dit; je me charge de vous faire coffrer et vite...
— Oh ! la crapule ! a-t-il du vice ! murmura Mme Champagne qui aperçut, épouvantée, des enfilades de cachots sombres, les rats, le pain noir et la cruche de Latude, tout un lamentable décor de mélodrame.
Satisfait de son petit coup de théâtre, Me Le Ponsard descendit dans la cour où Ton chargeait les derniers meubles ; puis, lorsque tout fut bien en ordre, il invita le concierge à le suivre et remonta les quatre étages.
— Ah, ah! nous nous décidons enfin, dit-il, voyant Mme Champagne qui trempait une plume dans un encrier et la tendait à Sophie.
Et tandis que les mains tremblantes des deux femmes s'unissaient pour dessiner un vague paraphe, au bas du papier, Me Le Ponsart fit signe au concierge de ficeler les frusques éparses de la femme, et lui-même prit et serra ce récépissé dans lequel Sophie déclarait avoir servi comme bonne
chez M. Jules Lambois, affirmait avoir reçu le montant intégral de ses gages, attestait ne plus avoir droit à aucune somme.
— Après cela, tu auras de la peine à nous faire chanter, se dit-il, et il déposa sur la cheminée la somme dont il tenait, depuis la veille, la monnaie prête.
— Et maintenant, Mesdames, je suis à vos ordres. Et vous, si vous voulez ranger ces paquets dans la cour,... reprit-il, s'adressant au concierge.
— Non, Monsieur, non, ça ne vous portera pas bonheur, gémit, en secouant la tête, Mmc Champagne qui soutint Sophie par le bras et l'emmena, toute défaillante. Tu as bien tout ce qui t'appartient? et elle souleva le couvercle d'un panier que la jeune fille avait, elle-même, empli.
L'autre approuva de la tète et, lentement, elles descendirent.
— Ouf! Quel tintouin ! s'exclama Me Le Ponsart demeuré seul maître de la place. Il alluma un cigare qu'il s'était refusé, par galanterie, de fumer, pour ne pas incommoder ces dames et il jeta un coup d'œil sur les murs nus ; puis, par habitude de propreté, il poussa du bout de sa bottine, dans Fâtre, des rognures de chiffons et de papiers qui traînaient sur le plancher; un billet, plié en quatre, attira cependant son attention ; il le ramassa, et le parcourut; c'était une ordonnance de pharmacie:
De l'eau distillée de laurier cerise et de la teinture de noix vomique. Il chercha, pendant une seconde, se rappela vaguement, en sa qualité d'homme marié et de père de famille, que cette potion aidait à combattre les vomissements de la grossesse.
Diable ! se dit-il, mais cette fille peut avoir besoin de cette ordonnance! — Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cour, attendit que les deux femmes, descendues de l'escalier, parussent, toussa fortement et lorsqu'elles levèrent le nez, il jeta ce petit papier qui voleta et s'abattit à leurs pieds.
— Je ne veux rien avoir à me reprocher, conclut-il, en tirant sur son cigare. Il inspecta le local, une dernière fois, s'assura qu'il était décidément vide, ferma soigneusement la porte cl partit, à son tour, restituant la elef au concierge.
VF
^W|wLTIT jours après le retour de Me Le Ponsart £ à Beauchamp, M. Lambois se promenait 5 dans son salon, en consultant d'un air
inquiet la pendule.
Enfin! dit-il, entendant un coup de sonnette, et
il se précipita dans le vestibule où, plus placide
que jamais, le notaire accrochait son paletot à une
tête de cerf.
— Ah ça, voyons, qu'est-ce qu'il y a? dit-il, en suivant M. Lambois dans le salon où une table de whist était prête.
— Il y a que j'ai reçu une lettre de Paris, relative à cette fille !
— Ce n'est que cela, fit Me Le Pônsart dont la bouche se plissa, dédaigneuse ; je croyais qu'il s'agissait de faits plus graves.
Cette assurance allégea \isiblement M. Lambois.
— Lisons cette lettre avant que ces messieurs n'arrivent, reprit le notaire, en regardant de côté
les quatre chaises symétriquement rangées devant la table.
Il chaussa ses lunettes, s'assit près d'un flambeau de jeu et il tenta de déchiffrer un griffonnage-écrit avec une encre aquatique, très claire, sur un papier très glacé, qui buvait par places.
Monsieur,
« J'ose prendre la liberté d'écrire à votre bon cœur, en vous suppliant de vouloir bien prendre part à ma situation. Depuis que Monsieur Ponsarl est venu et a emporté les meubles, Sophie qui n'avait plus un endroit pour reposer sa télé a été recueillie chez moi, comme V enfant de la maison; et elle en était digue, Monsieur, par son bon cœur, bien que Monsieur Ponsarl ne lui ait pas rendu la justice quelle croyait, mais tout le monde ne peut pas être louis d'or et plaire à tout le monde...
— Quel style ! s'exclama le notaire. Mais sautons cet inutile verbiage et arrivons au fait. Ah! nous y voilà !
« Sophie a eu une fausse couche bien malheureuse; elle était dans l'arrière-boutique où que je prépare mes petites affaires pour que la boutique où l'on entre soit toujours propre, quand elle a été prise de douleurs; Mme Dauriatte...
— Oui est-ce, Mme Dauriatte? demanda M. Lambois.
Le notaire fit signe qu'il ignorait jusqu'au nom de cette dame et poursuivit :
« Madame Dauriatte n'a pas cru d'abord qu'il y allait avoir une fausse couche; elle pensait que le coup d'avoir été chassée par Monsieur Ponsart lui avait tourné les sangs et elle est allée chez l'herboriste chercher du sureau pour l'échauder et faire respirer à Sophie la fumée, qui enlèverait l'eau qu'elle devait avoir dans la tête. Mais les douleurs étaient dans le ventre et elle souffrait tant qu'elle criait à étrangler ; alors, j'ai été prise de peur et j'ai couru à la rue des Canettes chez une sagefemme que j'ai ramenée et quia dit que c'était une fausse couche. Elle a demandé si elle avait tombé ou si elle avait bu de l'absinthe ou de l'armoise ; je lui ai dit que non, mais qu'elle avait eu une grosse peine...
— Au fait! passons ce fatras, dit M. Lambois impatienté; nous n'en sortirons pas avant l'arrivée des amis et il est inutile de les mettre au courant de cette sotte affaire.
Me Le Ponsart sauta toute une page et reprit :
« — Elle est morte, comme cela, et l'enfant ne vaut pas mieux ; alors comme f avais mis ma croix de cou et mes boucles d'oreilles en gage, f ai payé la pharmacie et la sage-femme, mais je n'ai plus d'argon et M™ Dauriatte non plus, car elle n'en a jamais
« Aussi, je vous supplie à deux genoux, mon bon Monsieur, de ne pas iri abandonner, je vous prie quelle ne soit pas dans la fosse commune comme un pauvre chien. Monsieur Jules qui l'aimait tant pleurerait à la savoir si malheureuse ; je vous piie, envoyez-moi F argent pour l'enterrer.
« En comptant sur votre générosité... Bon et et cœlera, dit le notaire — et c'est signé : Veuve Champagne. »
M. Lambois et M0 Le PonsaTt se regardèrent ; puis, sans dire mot, le notaire haussa les épaules, s'approcha de la cheminée, activa les flammes, plaça la lettre de Mme Champagne au bout des pincettes et, tranquillement, la regarda brûler.
— Classée, comme n'étant susceptible d'aucune suite, dit-il, en se redressant et en remettant les pincettes en place.
— C'est trois sous de timbre qu'elle a bien inutilement dépensés, remarqua M. Lambois que la placidité de son beau-père achevait de rassurer.
— Enfin, reprit Me Le Ponsart, cette mort clôt le débat. Et d'un ton indulgent, il ajouta :
— En bonne conscience, nous ne pouvons plus lui en vouloir à la pauvre fille, malgré tout le tintouin qu'elle nous a donné.
— Non. certes, aucun de nous ne voudrait la mort du pécheur.
Et. après un temps de silence, M. Lambois in-
sinua : Cependant il faut avouer que notre bienveillance, pour son souvenir est peut-être entachée d'égoïsme, car enfin, si nous n'avons plus rien à craindre de cette fille, qui sait si, au cas où elle eût vécu, elle n'aurait pas de nouveau jeté le grappin sur un fils de famille ou semé la zizanie dans un ménage.
— Oh! à coup sûr, répondit Me Le Ponsart la mort de cette femme n'est pas bien regrettable ; mais, vous savez, pour le malheur des honnêtes gens, après celle-là, une autre; une de perdue...
— Dix de retrouvées, ajouta M. Lambois, et il compléta cette oraison funèbre, par un hochement attristé de la tête*