‹ Croyances et légendes du moyen âge;Chapitre 1 sur 251 · PUBLIC LIBRARY · texte numérisé non relu

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PRÉFACE

Depuis longtemps les deux premiers ouvrages d^Alfred Maury, les Fées du moyen dge et V Essai sur les Légendes pieuses du moyen dge^ publics tous les deux en 1843, sont devenus introuvables. Les amateurs de livres rares les recherchent avidement. Tous ceux qui s'intéressent aux études d'histoire se plaignent de ne pouvoir les posséder. L'idée d'en donner une nouvelle édition a trouvé, aussitôt émise, un accueil empressé. Avec une libéralité digne d'éloge, le libraire M. H. Champion s'est offert à la publier. Ainsi se trouvent rendus au public des travaux qui doivent occuper leur place dans l'histoire du développement de l'esprit critique vers le milieu de ce siècle.

Tel est, en effet, le caractère dominant de ces deux essais. Par la liberté du coup d'ceil, par l'étendue de l'érudition, par l'absence de toute idée de polémique actuelle, ils se distinguent des livres du même temps. C'est le pur esprit de recherche scientifique qui les a inspirés. L'auteur, qui n'avait que vingt-six ans, .ipportait dès son premier livre ses qualités personnelles. Il était déjà tel que l'Alfred Maury que nous avons connu.

Voici comment, dans ses Mémoires encore inédits, il parle des Légendes pieuses :

« Depuis ma rentrée à la Bibliothèque royale, j'avais redoublé ^ d'assiduité au travail, et mon besoin d'activité intellectuelle ne Jj trouvait jamais assez à se satisfaire. J'avais d'abord songé à

Il AVANT-PROPOB

écrire une histoire de l'art ancien... Je me plongeai dans la lecture de la Rome souterraine de Bottari, dans celle des mémoires de Raoul Rochette sur les antiquités des Catacombes de Rome. . . Je traduisais de l'allemand les livres du savant danois Miinter sur les symboles des premiers chrétiens. Ces études me conduisirent à chercher dans les monuments l'explication de diverses légendes chrétiennes. Je fus amené de la sorte à examiner, au point de vue critique, les Vies des Saints^ j'abordai la lecture du vaste recueil des Bollandistes, des Actes des martyrs de Dom Ruinart. Je compulsai les Pères de l'Eglise et une foule de livres de théologie... »

Le seul énoncé de ces lectures montre dans quel esprit le jeune savant se mettait à l'ouvrage. Si Ton se rappelle qu'à cette époque personne en France ne songeait à des études de ce genre, on sera encore plus frappé de ce besoin d'information, de cette ardeur de recherche. La mode était de se ranger parmi les défenseurs ou parmi les adversaires de l'Eglise ; mais on négligeait des deux parts le seul moyen de donner une base à la discussion : Texamen des textes. D'un côté, c'étaient les affirmations de l'orthodoxie ; de l'autre, les moqueries d'un scepticisme frivole. Alfred Maury s'afflige d'une ignorance qui laisse passer en Allemagne des études autrefois cultivées chez nous, a Ces études, dit-il dans une note des Légendes pieuses y sont chez nous englobées dans l'antipathie que professent tant d'esprits, éclairés pourtant, pour les questions théologiques. Le clergé lui-même a laissé s'éteindre dans ses mains l'héritage des Huet, des D. Calroet, des R. Simon et des Arnauld; à peine sait-il ce qui se passe au delà du Rhin, et sur quel terrain nouveau la critique transporte aujourd'hui l'Ancien Testament. »

A la différence des écrits du même temps, la critique d'Alfred Maury est toujours respectueuse. Il est difficile de s'exprimer avec plus de sérieux qu'il ne le fait dans le chapitre final où il expose les principes qui l'ont dirigé. Quand on s'occupe des hagiographes, on n'a pas besoin, dit-il, de supposer toujours la mauvaise foi. C'étaient des disciples enthousiastes, des historiens crédules et ignorants... La légende, d'ailleurs, ne se formait que peu à peu, se grossissant de faits nouveaux à mesure qu'elle vieillissait. Des hommes en proie à l'enthousiasme ne voulaient,

avant-phopos tu

ne pouvaient voir autoar d*eux que prodiges, naissant sous la main de Dieu. En outre, dans les premiers siècles de la foi, rien de plus fréquent que les interpolations et les suppositions... Sans doute il existait déjà un certain genre de critique qui s'appliquait à écarter les documents suspects. Mais cette critique s'attachait moins à constater Fauthenticité de la tradition que la conformité aux dogmes. L*exégèse sacrée n'existait pas. Les évangiles sont des recueils de légendes, de traditions sur le Sauveur ramassées, coordonnées par des collecteurs, qui les plaçaient sous le nom imposant d'un apôtre ou d'un des premiers disciples du Christ.

Une étude plus complète de l'intelligence, de ses troubles et de ses faiblesses, avait appris à Maury de combien de gradations la bonne foi est susceptible. « On ignorait l'origine de la fiole qui servait à l'onction de nos rois. Un clerc rêva, se persuada, puis affirma que Clovis l'avait reçue en présent du Saint-Esprit... Que pouvait faire un moine composant sans matériaux et sans guide la vie d'un saint? Plein d'admiration pour ce saint, il se le représentait comme une copie de son divin maître, copie d'autant plus fidèle que son culte était plus vif ou son ignorance plus grande. Les témoignages ne pouvaient manquer de lui venir en aide de toutes parts : ne sait-on pas comment l'enthousiasme d'un seul se communique à la foule ? »

Voilà ce qu'écrivait en 1843 un jeune homme qui n'avait reçu les enseignements d'aucune école, d'aucun maître. On est surpris autant de la gravité de l'exposition, que de la portée des aperçus. Tout ce qui, vingt-deux ans plus tard, en un livre célèbre *, parut d'une hardiesse extrême, existe en germe dans les Légendes pieuses, « Je trouvai dans cette publication, disent modestement les Mémoires, la satisfaction de produire mes idées en matière religieuse. » Heureusement pour son repos, ces idées étaient trop en avance sur l'esprit général. Elles passèrent sans provoquer ni contradictions, ni anathènies.

Pendant une série d'années, Alfred Maury paraît avoir préparé les matériaux d'une seconde édition élargie et développée : un exemplaire tout couvert de notes s'est retrouvé parmi ses livres.

t. fM d$ Jétui, par E. Renan.

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