I*^ — LA FORGE MORALE ET LA VIE NOUVELLE APPORTÉES
PAR iésUS-CHRIST SONT PRISES DANS LE SENS DE LA FORCE
PHYSIQUE ET d'uNE GUÉRISON MIRACULEUSE
(Test dans la vie des saints que s'offrent à tous instants les exemples de cette confusion que favorisaient Tamour du merveilleux et Fignorance de Thistoire religieuse.
La légende si célèbre de saint Christophe va nous en fournir une preuve bien significative.
Saint Christophe ^ était un Cananéen d'une force et d'une grandeur prodigieuses. Fier de cet avantage physique que la Providence lui avait départi, il ne voulait obéir qu'à celui qu'il trouverait plus fort que lui. 11 se donne à un roi ; mais ce roi a peur du diable et il se signe dès qu'il entend prononcer le nom de cet esprit infernal. Christophe, qui ne s'appelait encore qu'Offerus, le quitte pour se mettre au service de ce Satan qui fait trembler le monarque. 11 rencontre justement, au milieu d'un désert *, le démon, à la recherche duquel il
i. Ugenda aurea, c. 93.
1 On lit dans le livre d'Enoch : « Le Tout-Puissant donne ù l'archange Raphaël l'ordre d'expulser AzaCl, auteur de tout le mal qu'il y a sur terre: IIopsvou,
PasarX, xai Sf.aov tÔv 'AC«^X 7£p'' **i ^0(3\ (iu(iT:o'8iaov àjTov xat EaSaXXe
ajTOv £iç ^xoTo; xai avotçov ttjv eorjfiov ttjv ojTav îv x^ Epi'jJJ'.w ao'joar^A. (rabncius,
Codex pteudepigraphiu Veteris fettamenti, p. 191-192.) — Itâbbi Mcnachem do Ra-
canatdit que le bouc Azazel fut envoyé au dosert, parce qu(; ces lieux sont l'habi-
tùtïondes démons (Commentairedu Pentateuque^tol, ^3), — Dans les idées juives et
chrétiennes, lo désert était le séjour habituel du démon. C'est au désert qu'il
tenta le Sauveur: lorsque l'esprit impur, dit l'Évangile dans la parabole de l'esprit
impur, est sorti d'un homme, il s'en va par des lieux arides, cherchant du repos
(Math.. XU, 43; Luc. XI, 24). Du temps des premiers eriniies de la Syrie et de
i'Éj^yple, les démons étaient si ijombronx dans leurs solitudes (|ue ces ermites
étaient obligés, an dire *ie Serène, de faire la garde la nuit, cotitrct les attaques
de Tennemi. (Fleury, Hist. eccles., XX. c. 7.) « Cette croyance vrnait de l'Egypte,
dans la religion de la<pielle les déserts de la Libye étaient regiirdcs comme la
demeure de Typhon, le principe mauvais, l'adversaire du l)ieu bienfaisant.
iCreuzcîr, Religion* de l An tiq., trad.Guigniaut,t. I,p,4l7.)Nous retrouvons la trace
vivante de cette origine dans le livre de Tobif. (Xlll, 3), où l'archange Rnphaei va
lier le démon Asmodée, dans le désert de la Haute-Egypte, précisément dans
le lieu que le» Égyptiens regardaient comme lo séjour de Typhon. Dans les Actes
apocryphes des Apôtres et dans nombre de vie des saints, le {ieisonnage sacré
144 LBS LÉGENDES PIEUSES
s'était mis. L'esprit des ténèbres a les traits d'un cheyalier hideux; il lui dit : « Je suis celui que tu cherches ». Dès lors Offerus le prend pour son nouveau maître. Mais voici qu'ils trouvent une croix sur le bord du chemin, Satan tremble et s'effraie et change aussitôt de route. « Tu n'es donc pas le plus fort? )) lui dit OHcrus; et dès lors il laisse le diable, et se retire dans une solitude, résolu de chercher le Christ dont le démon redoute tant la puissance ^
D'après le conseil d'un ermite qu'il rencontre, il se prépare à sa conversion, en passant sur ses épaules tous les voyageurs qui se présentent pour traverser un torrent situé près du désert habité par l'anachorète. Un soir, il entend une petite voix qui lui crie de le faire passer. Il sort à l'instant de sa cabane et trouve un jeune enfant; il le met aussitôt sur ses épaules et s'élance au milieu du courant; mais l'enfant devient de plus en plus lourd, et quand Offerus se trouve au milieu du torrent, sa force prodigieuse elle-même défaillit* il s'appuie en vain sur son bâton et s'enfonce. L'enfant lui dit alors : « Christophore ! Christophore ! (c'est-à-dire porteur « du Christ), car c'est le nom que tu as mérité, ne t'afflige « point de n'avoir pu porter le monde et celui qui l'a fait *. »
ordonne toujours au démon de sortir de l'idole qu'il habite et de se retirer dans le désert : « Abitc in terrain descrtam et noiite ultra vcxare homines », dit saint Thomas aux démons dont il délivra les femmes. (Apotl.hittoriœ, S. Thomas, p. 703 ; 1. 1 1 1 d u Codex apocryphiut, dôi^abrici us.) Et sa! n l Barthélémy dit à un démon qu'il avait contraint de sortir d'une idole : « Si vis ut non le faciam in abyssum mitti, e\i de isto simulacro et confringe illud et vade in déserta, ubi nec avis volât, nec arator nrat. etc. » (Apost. hixtor. S. Barthoi , c. 6, apud Pabricius, t. II, p. 618, ouv. cit. Cf. aussi Isaïo, XXXIV, 14.»
1. Cette circonstance de la vie de saint (Mirislophc pourrait bien être empruntée à la vie de saint Justin, martyr, qui, cherchant la vérité, embrassa successivement toutes les doctrines philosophiques et les quitta toutes, mécontent de leur insuffisance, jusqu'à ce qu'il rencontrât, au bortf de la mer, un vieillard qui le convertit au christianisme. (S. Justin, Dialogues cumTrifphone, p. ^%, éd. 1611.)
2. Suivant certaines versions de la Légende dorée, l'eau que faisait passer le saint était celle do la mer Rouge. On sait le sens figure que les Chrétiens attribuaient au passage de la mer Rouge, qu'ils ont plusieurs fois représente sur les sarcophages (Bottari, Pillure et sculp car., pi. 194). Ils y voyaient une image de la résurrection et du baptême qui impiimi' à l'homme une nouvelle exislence : Per mare transitus baptismus est. (S. Augustin, iHermo, 213, c. 8 ) Il y a donc lieu de croire que cette mer Rouge passée par saint Christophe avait aussi une significa-
Tout dans cette légende respire la fable ; mais cette fable, il est aisé d*en saisir Texplication :
Le nom de Christophe, Chris tophorus, celui qui porte le Christ, en renferme tout le germe. Nous devons porter le Christ, c'est-à-dire en avoir toujours la pensée dans le cœur ^ et le nom sur les lèvres * : voilà Torigine de Thistoire d*OfIerus portant le Christ. Celid-là seul est véritablement fort, qui rapporte à Dieu sa puissance ', car Dieu est la force ^. Cette vérité chrétienne, entendue littéralement, a fait regarder saint Christophe, c'est-à-dire la personnification de celui qui porte le Christ, comme un géant d'une force prodigieuse^. Ces différents maîtres, au service desquels se met successivement le saint^ ont été supposés dans le but de mettre en évidence le précepte que toute véritable puissance vient du Christ, que nul n'est puissant, hormis celui qui se soumet à lui. Jésus
tion mystique. Les fragments suivants do la prose chantée dans certaines églises, en l'honneur de saint Christophe, rappellent encore cette figure de la mor Rouge
0 Sancte Christophore, Qui portasti Jesum Christum Per mare rubrum,
Nec franxisti crurum
Et hoc est non miruni, Quia fuisti magnum virum.
Cette Légende rappelle rhisloire do Vichnou prenant la flgure du hraminc nalD Vamana, pour faire connaître la puissance divine au géant Bali (Crcuzcr, ouv. cit., t. I, p. 187). C'est encore la môme idée qui a donné naissance à ces nombreuses histoires de reliques devenues si lourdes, qu'il ne fut plus possible de les porter (Cf. Frodoard, Hist. ecclesiœ Remensis, lib. 111, c. 18; lib. IV, c. 40). I. Portate Deum in corpore vestro (S. Paul, /'« ép. Corinth., VI, 20). Porlale Christum in corde vestro tanquam thcsaurum (S. Prosper d'Aquitaine. Opéra,
1*47). Quid est Deum porta ro ? Imagi nom Dei rcpresentarc, Christum imitari
(B. Ivo. Carnot. Sermo de pur ifica tion e B. Virginis). i Cette idée allégorique se trahit au reste duns la remarque de Jacques do
Voraginc, qui dit que co saint portait lo Christ de trois manières : sur les
épaules, dans la bouche et dans le cœur. 8. Dis te minorem quod geris. imperas. Horatius, lib. III, ode 6.
4. A£yo{x£v TO'!v'jv, 01'. O'jvafii; l'a-iv o Osô;, S. Dcnys Areop., De divinis nominibus. c. 8, piir. 2.
5. Ui Ugende dorée ]\ï\ donne douze coudées. Pierre de Natalibus, Desanclis Mensis Juiti, c. 135 (Lu;;:d., 1519. p. 128), lui attribue un visage de douze pieds de long. On lit à co sujet, dans Baronius [Alarttjres ad 25 Jui., p. 453) : « Ëlegans »t<itura. mente elegantior, visu fulgens^ corde vibrans et capillis rutilans.» Lo bréviaire de Schleswig (1513) dit que ce saint était do très grande taille. « De sancto Christophoro similiter ejus altitudo etiam hieroglyphico cmblematico proponit nobis magnitudinom cordis illius. » (J. B. Casalis, De veleribus sacris Ckrislianorum rilibuSy lib. I, c. 2, p. 23.)
enfant est plus fort que Thomme le plus fort de la terre \ autre précepte qui devient le fondement de Tidée du saint succombant sous le poids de Tenfant divin.
A cette première légende de saint Christophe, vinrent plus tard s'adjoindre de nouvelles croyances : ce saint rendait, disait-on, la santé et la vie à celui qui pouvait Tapercevoir, il le préservait d'une mort subite et malheureuse. De là, l'usage de fabriquer de ce saint des images colossales et capables d'être distinguées à la plus grande distance ; aussi, chaque église de France et d'Allemagne eut-elle sa gigantesque statue de saint Christophe'. Ne voilà-t-il pas la traduction, littérale et entendue dans le sens le plus matériel, du précepte qui enseigne que c'est en se guidant sur le parfait chrétien, qui porte le Christ dans son cœur, en l'ayant sans cesse devant les yeux, que l'on sera guéri du péché ^? Plus tard cette guérison fut comprise du mal physique en même temps que la vue du
1. C'est en môme temps une leçon morale qui nous est donnée, pour que nous ne nous enorgueillissions pas des dons du Ciel, en nous montrant que nous sommes bien au-dessous de Dieu, et qui rappelle cette réflexion de Grégoire le Grand :« Nonnulli enim per accepta doua virtutum, per impensam gratiam bonorum operum, in superbiee vilium cadunt. » — Suivant Luther, saint Christophe n'est qu'un saint allégorique qui n'a jamais existé : « Und sagte dass es keine Historié wtire. » Ce saint est l'image typique du chrétien, le torrent celle du monde, et le bâton sur lequel il s'appuie, celle de la parole de Dieu. Tischreden^ dans M. Luther, SdmlUche Schriften, éd. J. G. Walch., t. XX II, c. 53, p. 1993 (in-4«. Halle, 1743}. — Mélanchthon a dit aussi dans son Apologie de la confetsion d'Augsbourg : a Christophorum pinxit aliquis vir prudens, ut signiûcaret per allegoriam, magnum oportere animi robur esse in his qui fcrunt Christum, hoc est qui docerent Evangelium aut confiterentur : quod necessat subire maxima pericula. Deinde stolidi monachi apud populum docuerunt invocare Christophorum, quasi talis Polyphemus aliquando exstitisset. »
2. On remarquait surtout les st^Uues, hors de toutes proportions des cathédrales d'Auxerrc et d'Erfurt. L'église de Notre-Dame à Paris avait aussi soa saint Christophe. Albert Durer et Elzheimer ont, chacun, dans un de ses tableaux» représenté ce saint populaire de l'Allemagne. Dans le tableau du premier, on voiK Christophe traversant le torrent, succombant sous le poids de l'enfant divir^^ qu'il porte sur ses épaules, et s'appuyant sur son bâton.
3. « Nulla major inlirmitas quam fleri peccatorem ad quem depellendum solu ^^^ Cliristus est medicus; quia languores nostros ipse tulit; appropinquante Deo (^^ ipse appropinquat vobis » (Simon Cass., Itb. 6, c. 14). — a Aspice ChristianuLr^iK verum, nam Chrislianus verus secum fert salutem et sanationem morbonini. i (S. André Cret. in Transf.A'^. « Oui fert Christum, fert salutem; cum Chris'^<7 nmrtem morbumque non timet Christianus ». (Chrysostôme, In festo magonirp''9 l Saint-Pierre dit de munie dans sa 1"' Épitre, ch. ii, v. 24; «Qui (ChristU8)peccaB £^ nostra ipse pcrtulat in corporu nostro super lignum, ut peccutis mortui }\istili.ss vivamus, cujuslivore sanati estis ».
I^éGSNDES NÉES DE LA CONFUSION DU SENS LITTÉRAL 147
saint fut entendue de la vue physique, et saint Christophe procura la santé à ceux qui regardaient sa colossale image, ainsi que le rappellent ces vers placés ordinairement au-dessous de sa statue :
Christophori sancti spécimen quicumque tuetur, Isto nempe die non morte maie morietur.
Une confusion analogue à celle qui nous est offerte dans la légende de saint Christophe S naquit de Tidée de vie nouvelle apportée aux hommes par la religion du Christ, dans le langage mystique de TÉvangile et des Pères. La foi au Sauveur conférée par le baptême fait sortir Thomme de la mort du péché ^ et le ressuscite à la vie céleste '. Cette résurrection a été prise à la lettre par les légendaires, qui n'ont plus vu, dans les paroles destinées à rappeler cette pensée morale, que des
i. Saint Christophe était devenu au moyen âge le saint par excellence. Dans la plus grande partie des Heures manuscrites du xiiie et du xv** siècle, et dans celles qui furent imprimées dans le siècle suivant, l'imago de ce saint est accompagnée do prières latines et françaises, dans lesquelles on attribue à ce martyr le pouvoir de prévoir tout ce qui peut arriver de fâcheux à l'homme. Dans beaucoup de pays, les femmes enceintes l'invoquaient pour une heureuse délivrance.— Doit-on conclure de tout ce que nous venons de dire que saint Christophe est un personnage purement allégorique? La critique sacrée s'est efforcée de démontrer rexisteuce de ce saint fameux (Cf . J . A. Gleich, Dissertatio de magno ^krittophoro: Villavicentius, /?a/io xtudiorum theologicorum^ t. lll, c. 7). Mais quand bien môme elle aurait démontré qu'il y a eu réellement un saint Christophe martyrisé sous Dèce, il demeure bien constant que le saint des légendaires, ^elui qui doit naissance à l'idée figurée mal comprise, n'a jamais eu la moindre ttialence.
1 sQuisquisenim Redemptoris nostri fidem suscepit, per redemptionis nostrœ ^ti8mura renascit et Spiritus Sancti gratia ab omni peccato redimitur » (S. Greg . Gagnas, lib. 6, In I Reg., c. 3, v. 21.) — « Magnum est sane propositum, hoc baptùjna mors peccati, animas regeneratio » (S. Cyrillus, flieros., CatechesiM, I, 7). " *Ovio)ç yap Oflcvarroç oOto; eau ;îov7jpo;, o tûv afiapToXwv. » S. Jean Chrysosi^me., In Acta apost,^ Homélie, XXI, 3, p 174, éd. Montfaucon. ^
3. « Kl ^àp *PX^ f*®^ Çw^Ç "co pànnajUa xat npcoTT) f^fispàiv exsivtj fj t^ç za^ty- T^vsata; T;[x^pa- >• S. Basile, De Spiritu sancto, c. 10. Quod in baptismale sint '^nati. S. Léo, Sermo in Epiphaniam, 15.
On lit cette inscription dans le mônologe de saint François. 18 Jul., p. 1293 :
Mortua cineream frusta rediguntur in urnam, Corpora postremo qusQ rcdiviva forent.
Eufln, Jésus dit lui-même : « Ego sum resurrectio et vita ». Math.. X, 39. « En
^^ité, je vous le dis, s'écriait le Christ (Jean, V, 24), celui qui entend ma parole
^ ilui croit a celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle et il no tombe point dans
la Condamnation; mais il est déjà passé de la mort à la vie ». Cf. S. Denys. Areop.,
^dinnif nominUnit, c. 6, par. I.
récits de résurrections réelles, positives, telles qa*on en rc contre dans TÉvangile : miracles beaucoup plus capabl d'exciter la curiosité et de plaire à la crédule imagination d masses *.
L'histoire de la résurrection de René est fondée sur la sign fication littérale du nom de ce saint, nom destiné à rappeL sans doute la conversion qui Tavait fait passer à une nouvel vie et lui avait apporté comme une seconde naissance. Il avait sept ans qu'il languissait dans la mort du péché, lorsqi saint Maurille le ressuscita, c'est-à-dire Tamena à la foi chr tienne*. Une hymne composée, en iia5, par Ulgar, évêqi d'Angers, rappelait encore ce véritable sens de la résurrectic de saint René ; on y lisait :
De morte puCi' (René) revocatus Nec mora, faecundam sacral Maurilius undam, Et quasi bis natum, vocat hune de fonte Renatum ^.
Saint Hilaire ^ rappelle à la vie un enfant, en lui conféra
1. Saint Jean nous fait déjà voir, dans son £vangile,c. 111,4, que cette idée fl^ réc de renaissance n'était entendue, par le vulgaire, que dans le sens littér a Comment peut renaître un homme déjà vieux? » disait Nicodèroe. Cp. l'ouvrs intéressant de M. G. Lassus, intitulé : Commentaire philosophiqite sur l'Évang taint Jean, p. 226 (Paris, 1837. in-8).
2. « S. Renatus, postquam morluus in sepulcro annos seplem jacui^et, a S. Ma rillio revocatus est ad vitam. Martyres GalUci, novembre, t. II, p. 866.
3. Voyez, sur saint René, les deux dissertations de Jean de Launoy, et leur pi
tendue réfutation intitulée : Apologia capituli ecclesiœ Andegavenris pro sani
Renato epùcopo suo (Andegavi, 1650, in-8«»). — C'est très certainement à des resu
rectious morales du mémo genre que font allusion ces vers de saint Paulin
Noie
Mystica quem nondum fontis renoverat unda.
Et ceux-là:
Ille autcm ut pcnitus vitam, post futa novaret, Confestim œterna nituit renovatusab unda.
Le baptême était désigné par les épithètes do nativitas secunda, vitale Uiv* rum, unda genitalis, regenerationis lavacrum. De antiquis baptismi ritibus < ca3rL'm. observ. Josephi Vicecomitis Âmbrosiani, lib. I, c. 3, p. 5(MedioIani, 161 in-4»).
4. BoIIandistes, Actasanct., XIII, Jan., p. 125. La pensée allégorique se révèl encore davantage dans cette observation de Grégoire de Tours, De gloria cofi
essorum, 48, d'après laquelle à Riom. les enfants baptisés par les Goths arieo moururent aussitôt, tandis que ceux qui furent baptisés par le prêtre catholiqui vécurent. On donnait autrefois l'eucharistie immédiatement après le baptême cuininc signe d'une nouvelle vie, d'une nouvelle nourriture. Deantiquit baptim ritibus ax: cœremoniis Observationes. Joseph ; Vicecomitis Ambrosiani, lib. V, c. 34
baptême. Ne reconnaissez-vous pas là Taltération de Tidée primitiye de la vie nouvelle que ce sacrement lui a donnée ? Les paroles adressées par le père d*une jeune fille mourante â saint Martin, qui va arracher celle-ci au trépas, nous reportent également à la pensée d*une mort morale : « solo spiritu vivit, jam came prœmortua*. » Toute cette croyance à nne seconde vie infusée par des rites solennels était sortie de rOrient, de la Perse, de Tlnde : dans les religions de ces contrées, tout enseignement était figuré, toute cérémonie allégorique'.
La légende de saint Nicolas semble devoir son origine à roubli de ce même sens mystique des résurrections, et elle se rattache par conséquent à celles que nous venons d*examiner. On sait que le pieux évoque de Myre rappela à la vie de jeunes enfants, dont on lui avait servi la chair à son repas. En mémoire de ce miracle, le saint est toujours peint près d'un baquet dans lequel sont trois enfants, les mains jointes. Cette représentation seule nous reporte au principe de la légende : ce baquet, c'était originairement les fonts baptismanx, dans lesquels sont placés trois catéchumènes, type des nations païennes que Tapôtre a converties, et auxquelles il a donné une nouvelle existence par le baptême •. C'est ce que rappelle une représentation donnée dans Ciampini^ et qu'on
1. Sulpice Sevôre. /!)e vt7a S.MartinitC, 15. De môme, dans la conversion d'Abra- ItaiD, admise par les Juifs, du service des idoles à l'adoration du vrai Dieu, on avait coutume de dire qu'il était devenu une nouvelle créature. Le prosélyte était comparé à un enfant nouveau-né, parce qu'il quittait la condition de inexistence précédente. Cf. Strauss, Viede Jéstu, trad. Littré, 1. 1, II* part., p. 665.
1 Dans les mystères du paganisme. les initiés étaient censés passer par un état <le mort. Sainte-Croix, Mystères du paganisme, éd. Sacy, t. I, p. 288. Aux cérémoniesdu taurobole et du criobole, qui avaient une certaine analogie avec celles du baptême, se rattachait aussi l'idée de renaissance, comme lo constate cette in- ^ription souvent reproduite : « Taurobolio criobolioquc in œlt rnum renatus. » Cf. Orelli., Inscriptiones latinœ sclectœ, t. I, n»2352.