‹ Croyances et légendes du moyen âge;Chapitre 123 sur 251 · Dante a dit en parlant du sommeil · texte numérisé non relu

Dante a dit en parlant du sommeil

Neir ora

. . . che la mente nostra pellegrina Piu délia carne e men da' pensier presa. Aile sue vision quasi è divina.

{Purgatoire, IX, v. 16-18.)

et eu parlant ainsi, il exprimait l'opinion presque universelle alors que, dBDs l'état de sommeil, l'âme, dégagée davantage de l'influence du corps, s'approc/ie plus de l'état de la perfection qui l'attend au sortir du tombeau. Cette croyance erronée flt accueillir les rêves les plus incohérents, dans lesquels la Divinito jouait un rôle, comme autant de visions prophétiques, d'avertissements célestes. Nous ne dirons pas, avec Ëpicure et Lucrèce, que c'est dans les illusions des

l'hymen divin, que la femme vouée à une étemelle virginité contracte avec le Christ, vient se confondre avec l'hymen véritable* : mômes voluptueux embrassements, mêmes étreintes d'amour*. Les légendes acceptaient ces faits. Sainte Catherine était regardée comme ayant réellement épousé

songes que l'homme puisa l'idée de l'éme et de la divinité; mais nous reconnaîtrons que ces illusions ont été la source d'une foule de superstitions qui ont, au moyen âge, envahi le christianisme.

1. Cette confusion naissait naturellement du langage employé par l'Église, et dans lequel la plos complète assimilation était offerte entre l'hymen réel et l'hymen figuré, que la vierge contracte avec Jésus. On en jugera par ces passages de l'office de sainte Gertrude (Cf. son office, à la suite de sa Vie, traduction du Mége

Qnadrima Chrislo nubilis Sponsi requiris oscula.

Ailleurs :

Et cette leçon

Qui vivit in sinu Patris

Clnctus pèrenni gloria

Amanter, ut sponsus, tua

Recumbit inter ubera, Ad sacros Virgo thalamos anhelans, Nuptias cœlo celebrare gestit.

Pulcite me floribus, quia amore langueo.

1 II est certain aujourd'hui que des accès d'hystérie sont venus se mêler aux extases pieuses d'une foule d'illuminées et les ont même souvent déterminées t)aD8 cet état morbide, les désirs sensuels se reproduisaient sous la forme mystique, et, à travers ces idées d'hymen symbolique de la femme et de Jésus-Christ, apparaissaient les élans de l'amour physique. Celte même exaltation maladive, itiélée à des idées ou l'hystérie et le mysticisme réagissaient l'un sur l'autre, apparaît bien visiblement dans la correspondance de lasœurCornuau de Jouarre ^vec Bossuet {CEuvreSy Versailles, 1818, t. 38). On y lit ces faits curieux : Cette >^ligieuse. après avoir dit qu'elle avait osé demander, pour première faveur, à ^^us, le saint baiser, qu'il lui accorda, ajoute : « Voussa>ez bien, chère sœur, ^«mme ces faveurs augmentent l'amour et quel feu elles allument dans un cœur ^uivput aimer. Vous savez, dis-je, par votre expérience, quelles douceurs l'on Soûle dans ces intimes communications, où l'âme reçoit les caresses de Tépoux, ^ui la transporte comme hors d'elle-même, et qui font que^ s'abandonnant à ^*6poux qui la presse, elle fait elle-même des caresses à l'époux. » Ailleurs, elle ^itque l'époux vient caresser l'âme, et qu'alors celle-ci est enivrée et ne sait plus ce qu'elle fait ; elle ne garde plus de mesure avec l'époux ; elle ne peut plus Soutenir ses grâces; tout ce qu'elle peut faire, c'est, dans cet état, de reiioser sur ^ poitrine et d'y prendre de nouvelles forces.

£d vain l'Église s'eflorçait-elle d'enlever à ces emblèmes de l'union avec le ^ivin époux tout caractère de réalité; en vain Methodius dirait- il à ce sujet AXX* eî; auio a{<X.ov xai nvEUfiàxixov pXgTCtov so^paiveiai xaÀXoç [ir] aTSXo'fjievoç fo3 atojiato; t^ç côpaç (Corivivtum decem [viriiinum, p. 102, ap. Jiibl. grac. Pair.), ^influence de la nature fut toujours plus forte que cet enseignement, et des 'ivres, tels que le Cantique des Cantiques, rappelaient trop les transports du cceur vers la créature, pour que les sens n'en fussent pas éveillés. Aussi est-ce

Jésus, et Ton montra longtemps en Italie la chambre où s'était accomplie cette union allégorique*.

Cette idée figurée d'odeur suave qui s'exhale vers Dieu, d'une âme chaste et pure, n'a-t-elle pas été, dans les croyances mystiques, prise au pied de la lettre ' ? Le corps des saints a dû jeter un véritable parfum. Ouvrez presque toutes les vies

toujours sous la fl^uro d'un jeune homme étincelant de beauté, que Jésus apparaît dans les visions de ces malheureuses hallucinées. Saint Jean se montra également à sainte Gertrudc, sous les traits d'un très beau jeune homme, quoique la sainte le crût vieux et cassé. Lorsque l'opinion des hommes représentait le Christ comme ayant été d'une figure repoussante {horrens atpectu)» les femmes persistaient à se le figurer comme très beau. (P. Vavasseur, De forma Chrùti dans ses œuvres, p. 317.) Le Jecteur fera bien de consulter les révélations de sainte Brigitte, celles de sainte Gertrude, les œuvres de sainte Thérèse, la vie dévote de plusieurs religieuses, la vie de Marguerite Alacoque, les ouvrages de MM. Leuret, Esquirol et Lelut sur les maladies mentales, le Traité de M. Bourdin sur la catalep!«ie, p. 68, 110 et^s., et Dubois (d'Amiens), Histoire philosophique de l'hypochondrie et de Vhystérie,

1. Cest ce que dit Misson, dans le t. Il de son Voyage en Italie. D'après le récit rapporté par Pierre de Natalibus, évéquede Jasolo, sainte Catherine s' étant vue en songe unie à Jésus-Christ, se réveilla avec un anneau mystérieux au doigt. Comp. sur les anneaux miraculeux donnés par la Vierge à ceux qui s'étaient voués à elle, J.-B. Lauri, Dennnulo pronubo Deiparœ virpinis qui Perusiœ ndservafur (Romse, 1622). Saint Edmond en reçut un de la Vierge, sur lequel était écrit : Ave. Au reste, co sujet du mariage de sainte Catherine a été répété pour les différentes vierge* et saintes do ce nom et représenté dans un grand nombre de tableaux de Técole italienne. On peut voir dans la légende de sainte Radegonde, rapportée dans V Ancien Poitou, de M. Guerinière, 1. 1, p. 78, une preuve manifeste que c'était sous les apparences d'un hymen réel et matériel quo les femmes en extase se représentaient cet hymen mystique. Sainte Gertrude voyait aussi Jésus s'approcher d'elle pour l'embrasser et lui chanter le cantiquo — amoureux : « Amor meus continuus. tibi languor assidnus. n (Vie etrcvélntionif^m de sainte Gertrude, lib. III, trad. Du McVe, p. 511, in-12". 167'.)

2. Cette circonstance d'odeur embaumée exhalée par le corps du saint après sr ^ mort se retrouve dans la vie d'un très grand nombre de snints. Comp. Vie de sain ^ Friard dans la Vie de^ saints de Bretagne, par Lobineau, p. 322, éd. Tresvaux^— Suivant la Légende dorée, une odeur dclioieuse se répandit dans Alexandrie ar moment où l'on emporta le corps de saint Marc pour Venise. De môme, quon saint Éloi découvrit le corps de saint Quentin, martyr, il s'en exhala une si viv lumière et un parfum si pénétrant, que le bienheureux Éloi lui-môme pouv; à peine supporter et la clarté et l'odeur. Lorsqu'on ensevelissait saint Lucien, sentit une odeur d'une exquise suavité; or, elle était répandue par les anges q Dieu avait envoyés pour assister aux funérailles (Jacques de Voragine, Lég dorée, t. 11, p. 371. — Comp. Légende de sainte Odile). Dans la vie de sa m n Ladislas (Giry, 27 juin), on rapporte qu'un homme ayant dit que le corps de ^c saint sentait mauvais, la bouche lui tourna à l'instant, et son manteau s'ait.ic'*:!.?. en punition, à ses épaules. Los moines ont n^pandu un grand nombre de <"<».> légendes propre-^ à effrayer les Incjédulos. par l'exemple de la punition rdserv<'(*

i\ l'incrédulité. Celait surtout pour accréditer le culte des saints qui soulevaient quelques doutes, qu'ils faisaient usage de ces fraudes. On lit dans Id V'i> de Gutbcrt de Nogent, liv. 111. p. 125, que deux moines furent frappes de paralysie pour avoir voulu s'assurer, par la vue et le toucher, que le corps de saint Edmond s'otalt conserve intact et pur.

de saints, elles racontent le même prodige. « Il est mort en odeur de sainteté^ »; l'expression est passée dans la langue ; on remploie encore, mais on n'en comprend plus le véritable sens. Et cette incorruptibilité de Tâme du juste, qui ne craint pas la mort et la destruction*, ne Ta-t-on pas entendue dans le même sens, lorsqu'on a pensé, qu'on a raconté que les corps des saints se trouvaient, longtemps après leur mort, dans un parfait état de conservation^? Et cette autre légende

1. a Quia Christ) bonus odor sumus Deo, in iis qui saivi flunt et in lis qui pcreunt. Aliis quidem odor mortis in mortem; aliis autem odor vitœ in vitam. » U Ep. Paul, aux Corinth. II, 15, 16.

2. Cette croyance repose sur ces paroles du psaume XV, 10, prises à la lettre : « Née dabis sanctum tuum viderc corruptionem », répétées dans les Actes des Apôtres^ 11, 31, et sur celles du psaume XXXIl, 21 : « Custodit Dominus omnia ossa eonim: unum ex his non conteretur. » Cf. aussi Ps. XXXVI, 38: a Reliquiœ impiorum interibunt ».

Ce sens mystique était encore rappelé par cette inscription du Ménologe do saint François :

Corpora sanctorum cur non laeduntur ab ignc, Neropeardens in iisspiritus igné viget.

{Ménologe de S. François, XI, Nov., p. 2120.)

Celait la Vierge que Ton invoquait pour que la corruption n'atteignit pas nos restes, parce que son corps n'y avait pas été soumis : a Qxiœ non sensisti corruptionom per viri contactum, non patieris resolulionem corporis in sepulphro. m S. Melilon, De transitu Mariœ^ c. 17. Dans une des prières de l'exorcisme on disjiit, Martene, lib. III, p. 97 : « Te. supplex, dcprecor, Domine, ut ad invocationem nominis tui ab ejus possessionc anima libcrata ad auctorem suae salutis, libenitoreroque suum diabolico fœdore depulso et odore suavissimo Spiritus Sancti percepto sequatur. »

3. Cette circonstance d'état parfait do conservation des corps, qui accompagnait très ordinairement celle d'odeur suave qui s'en exhalait et dont il a été question ci-dessus, semble même avoir été une preuve habituelle que l'âme pieuse dont les restes étaient ainsi demeurés à l'abri de la corruption avait clé bien réellement admise dans les cicux. En sorte qu'il est probable que dans un grand nombre de légendes il est arrivé ce que nous avons déjà signalé au sujet des miracles opères au tombeau, à savoir que celle circonstance fui pluIcH mentionnée à titre de formule, comme ayant dû nécessairement se passer, que comme un fait précis et alleslé d'une manière formelle. Dans la vie d'Anne-Catherino Emmerich, religieuse augustine. qui précède l'ouvrage intitulé : Lu douloureuse Passion de N.-S. J.-C.^ on n'a pas craint de rapporter la même puérilité. Qu'il y ait eu encore imposture ou naïve crédulité, c'est ce qu'on ne saurait décider; mais il est bon que les esprits faib'es sur lesquels ce livre, par la singularité de son contenu et le prétendu merveilleux de sa rédaction, pourrait produire un fâcheux elTet, sachent qu'il ne renferme qu'une reproduction rajeunie des plus vieilles illusions du moyen âge.

Comp. pour d'autres exemplesde la mômecirconstanoe, Huinart, Actamartyrum tincera, le martyre de saint Pionius; Vie de saint Fravçois Xavier, par le P. Bonheurs, liv. VI. p. 260; Martyres gnllici, t. II. p. 1130, Vie d£ saint Vincent. Les os de sainte Brigitte, miraculeusement dépouilles do leur chair, devinrent blancs comme de l'ivoire. Vita délia serafica madré S. Brigida di Svetia, scritta dal

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du cœur de sainte Catherine, qui lui fut enlevé et en échangé duquel elle en reçut un nouveau, ne vient-elle pas de cette idée figurée que le chrétien qui quitte le péché doit prendre un cœur nouveau'? On en peut dire autant de Thistoire de ces saints, sur le cœur desquels on trouva écrit le nom du Christ, comme Marguerite Alacoque avait voulu se le graver réellement : fable qui exprime seulement que ces saints gardaient toujours présent au fond du cœur le nom de Jésus. Eusèbe dit en parlant du saint homme Jean : « Il possédait le nom de Dieu et de TÉcriture, et les avait écrits, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, dans son cœur'. » L*Église chantait dans une de ses proses :

O lacryma gloriosa Christi prxclarissima, Gemma cœli pretiosa Lymphaque purissima.

au sujet des larmes que le Sauveur avait versées sur la croix pour les pécheurs. Un moine ignorant, prenant h la lettre Texpression gemma, supposa aussitôt qu*une des larmes, que Jésus avait répandues sur la mort de Lazare, avait été recueillie par un ange et avait formé un vase d'un merveilleux prix, une pierre précieuse. On raconta que cette larme miraculeuse avait été apportée par Marie Madeleine, quand

p. Gugliclmo Burlamachi, Napoli, 1692. Vita B. matrû Teretœ, auctore Ribera translata a Martinez, lib.3,c. 16, p.260. ColoniaB,1620, in4*. Saint Herculan^évêque de Pérouse, ayant été enterré avec le corps d'un enrant pécheur, le corps du premier fut trouvé parfaitement conservé, tandis que le second était rongé de vers. S. Grégoire le Grand. Dialogi, lib. III, c. 13.

1. Cette histoire peut avoir son fondement dans ces paroles d'Ézéchiel, XI, 19

« Et dabo eis cor unum, et spiritum novum tribuam in visceribus eorum, et auferam cor lapideum de carne eorum, et dabo eis cor carneum. » On montrait, au reste, le cœur de sainte Catherine venu du ciel, à Téglise Sainte-Marie-sur Minerve, à Rome. Le clergé même flt justice de ces fables. « Kquidem, quutn legunt Dominum Jesum cor suum sacrosanctum divse Catharinœ dono dedisso sanctam Gertrudem supra ipsum cor Jesu requievisse; ipsumque Jesum, quod mirabilius est, in cor Gertrudis ingressum esse; illaque similia quae haium sanctarum scriptis continentur; his vero .se ûdem adhibere posse negant. Ecquis enim ta m habere, tamque pueriliter credulus reperiatur qui hœc série putet esse vera ? » GallilTef, De cnltu sncro-iancti cordis Dei, p. 27, in-4», 1726.

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