Langlois, Les Énervés de Jumieges. pi
LÉGENDES INVENTÉES POUR EXPLIQUER LES SYMBOLES, ETC. ^i
proprier pour son saint toutes les merveilles qu*il rencontrait».
L'ours et le loup ont été également autrefois la source de légendes analogues à celles que Ton avait composées sur le lion'» Tobjet de quelques^ns de ces miracles, pour lesquels rinvention populaire n'était jamais en défaut.
LE CHIEN, l'ANE
Le chien et Tâne ont encore figuré au moyen âge, parmi les animaux, emblèmes du diable. Dans l'antiquité, le chien se rattachait déjà au culte d'Hécate. C'était un chien. Cerbère, qui gardait l'entrée des enfers ^. L'âne, chez les Egyp-
1. Nous ne prétendons pas soutenir qu'une représentation symbolique mal connprise ait été l'origine de toutes ces légendes identiques, nous pensons seulement que primitivement on aura inventé la légende originale qui aura été ensuite reproduite par imitation, dans d'autres vies de saints, et cela dans le but d'expliquer la présence d'un des animaux que nous avons cités, placés par l'artiste comme emblème. On lit dans V Histoire ecclésiattiqi^ d'Evagre, lib. VI, c. 7, une histoire qui parait avoir été le type de toutes celles que nous venons de rapporter. Le solitaire Zosimas allant un jour à Césaréc, et menant un âne qui lui portait son bagage, rencontra un lion qui enleva Tânc. Il le suivit dans une forôt qui était proche, et quand le lion eut mangé l'âne, il lui dit : «Je ne saurais plus achever mon voyage, car je ne suis ni assez jeune, ni assez fort pour porter mon bagage. Ainsi si tu veux que je m'en retourne, il faut que tu portes mon bagag(> et que tu renonces pour un peu de temps à ta férocité naturelle. »Lelion lui témoigna par ses caresses qu'il se soumettait à la volonté du solitaire. Zot^imas mit son bagage sur le dos du lion, qui le mena jusqu'à la porfe de Césarce.
2. Outre les saints que nous avons cités, il yen avait encore plusieurs autres que les peintres représentaient avec des loups et dont quelques-uns avaient dans leurs légendes des faits semblables à ceux que nous avons racontés : tels étaient saint Poppo, saint Bernard de Tironio, saint Vedasto et saint Simpert, Kunitsymbolik und Ikonographie, p. 195.
3. Synesius, évoque de Ptolemals, place encore, dans son Hymne IX, lecliion à la garde de l'enfer chrétien :
WtÔa; 6 7:aÂaiY£vr;; Kai Xao6opo; xûcov 'AvsyaaaaTO Pr^XoC».
Lo souvenir de Cerbère s'était, au reste, conservé pendant le moyen âge. Sur le chapiteau d'une des colonnes de Saint-Martin iTarascon, on voit trois têtes de chien sortant d'un môme corps, qui paraissent désigner C.erbère. Ëstrangin, Études sur Arles, p. 226. La forme du chien est une de celles que revêtent les « djinns» ou démons, d'après la croyance des Arabes. Cf. E. W. Lane, An account of the manners and cusloms of the modem EgyptianSj t. 1, p. 307. London, 1838, in-1».
i25â LES LÉGENDES PIEUSES
tiens \ était consacré à Typhon. En général, les anciens regardaient les divinités infernales comme susceptibles de revêtir ses formes. Orphée dit des Furies :
'AiSeco ^Oovtai, 9o6epati xopai ^loXofxop^oi 'Hepioci, à^aveîc, wxu^pofJioC 6' cbaTs vorifxot.
{Hymne, p. i66.)
Les atteintes du démon étaient souvent comparées à des morsures' : comparaison qui contribua aussi à faire représenter Tesprit des ténèbres sous la forme d'un animal qui mord. Un grand nombre de traditions rapportaient que Satan s était montré sous l'apparence d'un chien ; je dis Fapparence, parce que les formes revêtues par lui n'étaient que décevantes. Ils étaient fantastiques et non vivants, ces animaux à l'aide desquels le génie du mal cherchait à porter le trouble dans l'âme du pécheur, afin de s'en rendre plus facilement maître ^. Quelquefois, cependant, c'était dans des animaux véritables que l'esprit infernal fixait momentanément sa demeure^, choisissant alors de préférence les bêtes immondes
1. G. Wilkinson. Cuxloinx, etc., t. IV. p. i5. Cf. S. Cyrille, Commentnrhu in Esainm, lib. 3, ap. Opéra, vu. Aubert, I. III, p. 451.
2. Tôv fkp vrJ^ovTa oùoiv pkizzz'. noTS, dll saint Jean Chrysostônie, en parlant du démon. Opeia, éd. Montfaucon, t. 111. p. 242.
3. Satan était le grand niailredes apparitions tronipeu2>es, l'auteur des vi.sions mensongères qui étonnaient l'homme. C'est un caractère qu'il a emprunté au dieu indien, Çiva, le principe destructeur, divinité dont il rappefle au reste plus d'un des traits dislinctifs. Lorsque la redoutable troisième personne de la TrimourtI cède aux prières de ses adorateurs, les troupes de ses serviteurs (les diables selon les chrétiens, ou serviteurs de Satan) se manifestent sous la forme de chiens, de porcs, de chameaux, d'ours et de chats. Voyez Saôptika-Pai'va, épisode du Mahà- bhârata, trad. par Th. Pavie. Journal asiatique, novembre 1840, p. 461. Il est fort ^
curieux de retrouver, précisément dans les formes favorites de la divinité in
dienne, celles sous lesquelles les chrétiens croyaient que le démon se manifes
tait. C'est parce que Satan était l'auteur des apparences trompeuses, qu'il était le^^ prolecteur de la magie; car la magie, comme dit un proverbe arabe de Metdani.. * est (( l'art de donner à la fausiseté l'apparence de la vérité». En cela encore, le^^ diable du moyen âge se rattachait au principe mauvais de l'Orient, personniti — cation de la matière, source des illusions. Dès les premiers temps de la foi, les-" fidèles s'imaginaient que les démons obéissent aux invocations sacrilèges de:-" mugiriens. Acta S. Pionii martyr., ap. Ruinart, Acta martyrum fincera,
4. Cf. Majiuale exorcistarum ac parochorum R. P. Cand. Brognoli BergamensÏ!;!!!^ pars 111, c. 4, art. 8, quaïst. 1 : quibus modisanimalia bruta a dœmonibus vexen^r^ tur. Hergame, 1651, in-4«.
Cette ( royance que les démons peuvent entrer dons le corps des bétes et Icz^i^
OU féroces, telles que celles que nous avons citées. C*est presque toujours sous la forme d*un chien que le démon se communiquait aux sorciers et aux magiciens*. On le peignait souvent avec les longues oreilles de ce quadrupède, môme avec sa tête et sa queue '• Le symbolisme de ces animaux
tourmenter, comme Thomme, croyance dont nous trouvons la trace vivante dans le trait de l'Évangile qui raconte que J.-G. envoya les démons dans le corps des pourceaux, a donné naissance, dans le siècle dernier, au système original que le P. Bougeant a exposé dans son livre intitulé : ÀtnutemenU phiUnopliiqumur le langage des bétet. L'autour prétend que les animaux sont animés par les démons, autrement dit que les bétes sont autant de démons revêtus de corps. Le P. Bougeant, qui a soutenu ce paradoxe avec inflniment d'esprit, ne voyait que ce moyen de justtOer la bonté infinie du Créateur, qui a donné le jour à une foule d'animaux dont la vie est malheureuse, et dont cependant l'infortune ne peut être compensée par une rémunération future. En supposant que les animaux étaient des démons qui subissaient leur peine dans des corps matériels, cette difficulté était résolue. — Toujours par une croyance qui se rattachait à tout ce système de métamorphoses, on pensait au moyen âge qu'un homme pouvait, par un effet magique ou diabolique, être changé eu animal ; l'homme, ainsi métamorphosé, s'appelait lutin ou luylon. Cette idée a sa source dans l'antiquité, dans la fable des compagnons d'Ulysse, métamorphosés en pourceaux par la baguette de Giroé. Cf. Keighiley, The fairy Mythology, t. I, p. 65. London, 1833, in-iS.
i. V. dans l'ouvrage intitulé, À coUection ofrare and curions tracts relating to witcheraft, London, 1838, in-8o, les procès de Williford, Gariden et Jeanne Hottfp. 5, et celui de Marguerite et Philippe Flower, p. 10. Ces infortunés avouent que le démon leur est apparu sous forme d'un chien. Dans sa déposition. Collette du Mont, une des femmes jugées pour sorcellerie à Guernesey (1617), déclara que le diable lui apparaissait tantôt sous forme d'un chat, tantôt d'un chien. V. Redstone, Guemsey and Jersey guide^ 1843, in-lS».— On sait que c'est aussi sous cette forme, que l'immortel Gœthe introduit Méphistopholè.s,dans son Faust.Oii croyait que les magiciens se faisaient accompagner du démon, sous la forme de cet animal domestique. Leioyer, Des Spectres ou Apparitions, part. 1, p. 25. ~ Dans l'histoire apocryphe de saint Pierre, il est question de diables se montrant sous la forme de chiens. Histoire apostoUq m de S. Pierre.c. 13,ap.Fabricii Codices pseudep 1. 11, p. 435. Cf. aussi Evang. inf. Satvat, c. 5. ap. Thil. Cod. apoc. I^ diable parlait à Simon le magicien sous la forme d'un chien. Naudé, Apologie des hommes accusés de magie, c. 26. — Léon, évéque de Chypre, écrit que le diable sortit un jour d'un possédé sous la figure d'un chien noir. Si l'on en croit Bodin, il y avait dans nn couvent un chien noir qui levait les robes des religieuses pour en abuser Les pères directeurs finirent par découvrir que c'était un ôémon, Démonomanie des sorciers, liv. III, c. 6. Des gens crédules assuraient que le diable, en forme de chien noir, entraînait les passants dans la rivière de Quimper pour les y noyer. Cambry, Voyage dans le Finistère, t. III, p. 12. Cf. Dictionnaire infernal, do Gollin de Plancy, art. Cbiek.— On croit encore dans le Brandebourg que le diable apparaît sous la forme d'un chien noir aux prunelles ardentes comme du feu et qu'il se tient dans les lieux où sont cachés des trésors. V. A. Kuhn, Mœrkirche Sagen und Mœrchen, Berlin, 1843, in-8o.
i Dans une apparition du diable au moine convers Adam, de l'ordre de Citeaux, l'esprit infernal se fit voir à lui sous la forme d'un âne. Or. Chronique de Saint- Denis^ t. V,c. 54, p. 159, cd. P. Paris. Dans un bas-relief de l'église Sainte-Croix do Saint-Lô, église dont les dernières constructions remontent au xi» siècle, on voit le diable ayant une queue courte, une tôle d'âne et faisant rôtir les damnes qu'il retourne avec une pioche. Gotman's, Architectural antiquities ofNormandy,
explique pourquoi nous les voyons figurer tant de fois dans les légendes, soit comme agents du démon, soit comme serviteurs soumis et dociles, emblèmes de Tennemi subjugué.