LES ANIMAUX, SYMBOLES DES QUATRE ÉVANGÉLISTES
Les quatre évangélistes ont été figurés, dans les premiers
siècles du christianisme, par quatre sources d'eau vive qui ^'échappent d'un rocher, sur lequel est placé le Christ ensei- ^antà ses apôtres. Ces représentations devaient leur origine tnx paroles de saint Paul, dans sa première épttre aux Corin- :hiens : « Et omnes eumdem potum spiritalem biberunt^ ^ibebant autem de spiritaliy conséquente eosy petra : petra %ui€m erat Christus (ch. x, v. 4)*. Ces quatre sources étaient
1. L. Puttrich, DenkmaU dei Baukunii det MitUlalter$ in Sachsen, pi. 12
Qg. F.
2. On raconte le môme fait dans la vie de saint Callistrate et de saint Martinicn.
ChrUtus Kuntt-iymb., d. 38. Collin de Plancy, Dictionnaire de» reliqties et images. t. I, p. 36. Une légende analogue rapporte que saint Brandan fut porté sur le dos d'une baleine. Colganus, Acta sanctorum Hiberniœ, t. I, c. 48. p. 4*%.
3. Mélicerte. fils d'Athamas et dMno.se précipita dans les Ilots. Son corps fui rapporté par un dauphin, â l'isthme de Corinthe, où il fut honoré comme une divinité, sous le nom de Palémon. Cf. Pausanias, Corinthide, 44, 1; Elien, Variœ HiMtoriif, 8, 47 ; Alhen., 10, 8.
4. « Lapis sub persona fllii hominis introducitur et assumptio carnis humanœ signiflcatur in filio Dei. » S. Irénée, Àdx'ersus Hcere^et, 8. c. 7, 28. — « Fons ibi est ubi Christus est, fons est ut aquœ superfluant requirentihus: quo et universa carnis vel flagitia diluantur vel restinguantur incendia. Ilaec ergo est allitudo sapientiœ et scientise Dei. « S. Ambroise, Opéra Prœfatio in Enarrationem, Ptal-
pour 1m fldilos les imagM des quatre fleuves qui arrosaient le Paradii, imagds à leur tour dos évangélisles, qui avaient foit couler la parole de Dien échappée de la source divine '. Saint Panlin de Noie rappelle cc sujet dans la description de sa basUkpie : f ^f^iL
Petrun aupersUt ipsc Pctra ccclesiae De qaa sonori quatuor fontes nieHcit, EvangelistK, TiTa'Christi flumina.
(Ep. XXXIl).
Plus tard les chrétiens préffirërent, à ces emblèmes du érangélistes, tes quatre animaux mystérieux de la vidoB d'Éxéchiel, qu'ils assodtevnt aussi parfois aux quatre fleoTM ■ymboliqces *.
En adoptant ces symboles nonAcaiix , les fidèles dénaturateit complètement le sens, que ces quatre animaux avaient ou dans la vision du prophète : en effet, dans ËzêctUcl, ib sont les emblèmes des quatre Tents, des quatre points cardinaux, dts
*teX£r.Cf.3.Gr^ira le Srand, Voralc. Iib. V. Inc.i. //ioM.p. 17. Oiilil4lM le Kalionalia de Durand, vleilJe trad. (rsnt. de Jean GolelD : « Le llea*e qsl yuoil de pirsdia, du lieu delecUDIe, arrousoil toute la face de II terre. Icdul fleuve estait divisa en quatre partiea, qui Rlgnllloieiille* quatre lena elitoMiiU de la aalnte Eacriplure. SI est tiiBo la auinte Eacrlplure comparée au fleuve partout, car par la profondeur de l'Bacrlplure qui Que est ainsi comme pulnu oflM vivantium, le puya dea eaux vivea, Part. 7, (" 811. — C(. Koala, Bar Seplia, Srr. eplac, Commetilariui de Paradito, part. 3, c. 7, p. 93, ap. Lavlgne, JfitL Ml. (Mfar., t. I.
1. La parole ot la grâcu divine ont été aouvcnl comparées aui eaux d'un fleuTa. i Ses grâces sont Immenses et leurs fleuves arrosent les terres sans eaux, ■ liton dans une séance de Takemoni, JVouiwau Journal lulaliifu*, «érle 1, I. III, p. M.
1. Florus. po£le, qui a été diacre et écoUlre de Lyon, dit que l'abside de ré|llaa Saint-Jean était décorée des quatre animaux mystiques et des quatre fleuves da paradis. Abbé Jacques, l'£i}tiMprinuiltala lia Sninl-Jaan à lyon, p. I8[ln-tl>, 1817]. — Celle assoclatioa rappelle une Idée Indienne qui parait avoir la parenté la plu intime aveu celle qui s suggéré ces cumposilinna emblématiques, itur le moal Mérou gll la putsaaDco cacbéB do Dieu. Sur cette (oonUgne habitent qnatn lorta animaux, de la bouche desquels s'échappent les grands fleuves. Ces animaux Ronl lo cheval, le cbameau, la cerf et le bœuf, lïreuzer, trsd. Guigniaul, 1. 1, p. las.— Dans un grand nombre diï mylliologies, on voit reparaître ces quatre fleuves. Par exemple, chei les Scandinaves, de la vache Audumb la s'échappaient quatre torrenta de lait, qui nourrirent lo géanl Ymer, dont le corps servit dlalit lo monde. Voyai X. Marmler, Lettret lur t'Iiiandt. p. 161,
quatre génies tutélaires de la nature \ C'étaient, ainsi que les représentations désignées par les juifs sous le nom de chéru- 3ins, des figures panthées ' exprimant tout un ensemble ridées cosmologiques '. Voilà pourquoi Ézéehiel a fait de ces inimaux le symbole de toute la nature vivante, en leur donnant la face des quatre animaux dont chacun est le roi de son espèce, à savoir Thomme, le lion, le bœuf et Taigle^, et de îes quatre forces de la nature, le prophète fit les quatre chevaux du char du Tout-Puissant.
Les chrétiens, ignorants en général du sens véritable de ces animaux symboliques, comme en général du véritable esprit
i. Au moyen âge, on avait de môme adopté quatre animaux que l'on regardait comme présidant aux quatre éléments : c'était le caméléon pour l'air, la taupe pour la terre, le hareng pour l'eau et la salamandre pour le feu; d'où ce quatrain :
Quatuor ex puris vitam ducunt démentis :
Chameleon, talpa, maris haies et salamandra.
Terra cibat talpam, flamrosB pascunt salamandram,
Uuda fit haleci cibus, aer chamcleontl.
Cr. Berger de Xivrcy, Traditions léralologiques^ p. 512.
2. Au diredeBérose, on voyait dans le lemple de Bel de ces représentations Dant/^'es, que Ton regardait comme les créatures produites par la nature, dans ses premiers essais d'organisation. Fabricius, Bibliotheca grœca^ t. IX. Lesgnosliques faisaient aussi un grand usage de ces sortes de représentations. Mattcr, Histoire du gnosticisme, pi. I, E. fig. 1, 10, 11, 12.
3. Cf. le savant mémoire de l'abbé Chiarini intitulé Fragments d'astronomie 'haidéenne découverts dans les visions du prophète Ezéehiel. Nouv. Journal a<taique, t. VI. 1830.
4. « Le roi des bétes fauves est le lion, le roi du bétail est le bœuf, le roi des volatiles est l'aigle; mais l'homme est élevé au-dessus de tous les animaux, et >ieu est au-dessus des animaux, de l'homme et de tout l'univers. » Talmud, îagiga, XIII, 2. Q<3:zzp yao ô a£To; Pa^tXsù; twv opv^wv xa\ o XeoSv twv a^^Im^ hr,picuv x«i 0 xaupo; Tôiv f,[Xcpwv ^cjojv xa\ o av0;:(i)7:o; xcuv XT'.a{xflc*:wv. S. Macaius, Egypt. Homil, I. c. 3, ap. oper., t. 11, p. 5. Le savant Eusèbe Salvcrtc, lans son intéressant ouvrage sur les Sciences occultes, t. I, p. 163, remarque avec beaucoup de raison, que la protendue métamorphose de Nabuchodonosor en une )éte qui tenait de l'homme, du bœuf, du lion et de l'uigle, se rattache aussi à des dées asironomiques, semblables à celles qui ont donné naissance aux animaux symboliques d'Ezéchiel et de Daniel.— On lit dans la Bible en vers français, par îacé (de La Charito-sur-Loire) , cure de Sancoins, vers 1300 :
Jésus Criz en bons et veaus Jésus en lyons et oyseaus; Hons fut tant com vesqui sur terre, Veau quant mort le cor li serre, Lyons fu en ressuscitant, Et oyseaus en lasus montant.
Paulin Paris, Les manuscrits français, t. 111, p. 365-367.
des prophéties et des institutions hébraïques, ne voulurent absolument voir dans ces emblèmes que les ^ures des quatre év angélistes ; mais , attendu que rien nlndiquait, d'une manière précise, auquel de ces quatre animaux chaque évangéliste devait être rapporté, ils restèrent d'abord divisés, à cet égard \ Ce ne fut que plus tard que prévalut Fopinion de saint Jérôme et qu'on attribua définitivement' Thomme à saint Mathieu, le lion à saint Marc, le bœuf à saint Luc et Faigle à saint Jean^. Ainsi, un premier effet des nouvelles croyances religieuses avait été de transformer, en symboles des quatre rédacteurs de la parole divine, les emblèmes de la nature et de la puissance de Dieu qui Tanime. Le peuple ne s'arrêta pas là : les figures étant ailées, l'homme dut recevoir des ailes, et cette circonstance suffit pour faire de l'homme symbolique, un ange, qui inspirait saint Mathieu, qui lui dictait les pages destinées à raconter au monde la vie du Christ. Voilà conmieiit
1. Saint Irénée rapporte Thomme à saint Mathieu, l'aigle à saint Marc, le bœaf à saint Luc, le lion à saint Jean (Àdvertus Uœreset, 111, 1.); saint Augustin: lelioo à saint Mathieu, J*homme à saint Marc, le bœuf â saint Luc, l'aiKle à saint Jean {De conseriiu Evnngeliorum, lib. 1, c. 6.); saint Jérôme: l'homme à saint Mathieu, le lion â saint Marc, le bœuf à saint Luc, l'aigle à saint Jean (In EzecMeUm^ cap. 1, et hroœmium commentarii in Mattkœum). Un tableau de Gérard Seghers, d'Anvers, peintre du xvii« siècle, donne le bœuf pour attribut à saint Mathieu. Jean Huilant lui a donné le lion, dans un bas-relief qui décorait un autel en pierre de la chapelle du château d'Ecouen.
S. Voici comment Isidore de Séville explique ces symboles dans ses AUé' gorien Urées de VÉcriture: « MatlhaBus enim, eumdem redemplorem nostrum natum et passum annuncians, in similitudinem hominis comparât. Marcus a solitudine exorsus. leonis flguram induit et Christi regnum invictum, poteatiamque proclamât. Lucas quoque, per vituli mysticum vultum, Christum pro nobis prsedicat immolatum. Joannesautem per flguram aquilœ, eumdcro dominum post resurrectionem carnis demonstrat evolasse in cœlum.» — L'opinion de saint Jérôme a été aussi partagée par saint Ambniise, Sedulius, Fulgentius. Cf. Suiceri, Thésaurus ecclesiastictu s. v. Zmov. «Marcus, ut alta frémit vox per déserta leonis. » Inscription de Saint-Paul-hors-lcs-Murs, reproduite dans plusieurs évangéliaire» manuscrits.
3. L'aigle de saint Jean rappelle l'oiseau fantastique à corps humain et à tête d'oiseau, nommé Garoudha, qu'on donne, dans la mythologie indienne, pour monture à Vichnou. Creuzer, trad. Guigniaut, 1. 1, p. 194. ~ Voyez dans la planche no 17 de l'ouvrage de MUntcr. sur les symboles, l'aigle de l'évangéliste saint Jean, remplacé par un homme à tôte d'aigle. Certains miniaturistes du moyen Age, précurseurs de Grandville, s'amusaient à représenter des personnages, et particulièrement des prëlals. à tôte de bœuf , de chien, d'Ane et d'oiseau ; ou bien, leur conservant la tôte humaine, ils terminaient le corps sous le manteau en un animal immonde, porc ou serpent. Voyez J. Garnier, Catalogue des MonusciUs delà bihliotlieque d Amie^is, p. iVO.
les artistes représentèrent le premier des évangélistes ^ Qaant aux autres, on transforma aussi les animaux qui les accompagnaient en animaux véritables qui leur avaient servi de compagnons. Les miniatures du moyen âge nous montrent Taigle tenant dans son bec Tenciier de saint Jean '. On reproduisit en certains endroits, sur Tévangile de saint Marc, la légende d'Androclès attribuée, ainsi que nous Tavons vu, à un grand nombre de solitaires *.