LX PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
justice et (Inhumanité. J'ai vivement regretté alors qu'il n'existât pas d'ouvrage où fussent posés les principes d'un système de critique applicable à la majeure partie de ces légendes, et qui permit de discerner la vérité du mensonge, en éclairant ce chaos obscur où j'apercevais la possibilité de l'ordre et de la régularité. C'est ce qui me fît concevoir l'idée de tenter moi-même ce qui n'avait point encore reçu d'exécution, et de chercher, par une comparaison longue et attentive d'une foule de vies de saints, à découvrir les bases de la critique à établir. Tel est le résultat du travail que je publie aujourd'hui. Voici maintenant la méthode que j'ai suivie :
J'ai pensé que, dans la tâche que j'avais entreprise, je devais chercher à démêler, dans tous les faits qui se présentaient à mon examen, Tidée qui paraissait avoir présidé à leur rédaction. Ces différentes idées ainsi obtenues, je les ai classées entre elles de manière à les rapporter au moins grand nombre de chefs possible, et ces divisions générales une fois formulées m'ont fourni des principes élémentaires que j'ai pris pour base de ma critique. Ce sont donc ces principes élémentaires que cet essai est destiné à exposer. Ils se réduisent au fond à trois, lesquels ont encore entre eux une fort grande parenté et se confondent même en certains points. On pourrait les énoncer ainsi :
1° Assimilation de la vie du saint à celle de J.-G.
2° Confusion du sens littéral et figuré, entente à la lettre des figures de langage.
3° Oubli de la signification des symboles figurés et explication de ces représentations par des récits forgés à plaisir ou des faits altérés.
Chacun de ces principes, appuyé par des exemples de son application à Tinterprétation des légendes, est développé séparément dans cet essai.
Les auteurs modernes qui ont écrit sur la vie des saints avaient senti depuis longtemps la nécessité d*en faire disparaître une foule de faits impossibles à croire, ridicules à raconter. Mais, comment ont-ils procédé dans une semblable épuration, quelles règles de critique ont-ils suivies, quel critérium les a conduits dans ces suppressions, ces modifications de la substance des vieux textes ? Aucun ou presque aucun ; pas la moindre unité dans leur marche. La vraisemblance a été leur unique guide. Mais il ne suffit pas de rejeter; les faits repoussés sont trop nombreux pour qu*on ne justifie pas son rejet. Ils sont erronés, mensongers, mais encore, qui a donné naissance à tant d'erreurs et de mensonges ? C*étaient ces causes qu'il fallait rechercher ; on ne Ta point fait, on s'est peut-être même gardé de le faire ; mais en se privant d'un pareil moyen d'exégèse, on s'est privé de tonte certitude, et, il faut le dire, il n'y a souvent aucune raison de croire plus à tel fait conservé par Butler qu'à tel autre qu'il a omis à dessein ^ En l'absence de toute méthode herméneutique, mieux eût valu faire comme le récent auteur de la Vie de sainte Elisabeth de Hongrie, reproduire naïvement le récit original dans sa candeur et sa simplicité. On y trouverait au moins une poésie qui a disparu de la composition moderne, sans que pour cela la vérité y ait beaucoup gagné.
A Dieu ne plaise que j'aie l'impertinence de donner mon système comme infaillible, comme remédiant à tous ces embarras ; j'ai déj«à dit que ce n'était qu'un simple essai ; mais il me semble, si je ne m'abuse pas étrangement, que l'on pourra marcher avec plus de certitude dans la voie des
1. Kchard de Commanvillc est, je crois, le premier qui ait doniK', au commcncemenl du »i«*clc dernier, une nouvelle Vie des Saints, dans lacjuolle on n'a fait entrer que les miracles rapportés par l'Ecriture (Cf. Mémoires de Trévoux, mai et juin 1701, p. 64).
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suppressions à opérer dans les légendes, une fois qu'on coi naîtra les sources d'erreurs. On pourra du moins se défit de Tauthenticité du fait, là où apparaîtra clairement Factic d*une des influences que je vais examiner.
En voilà assez pour faire connaître au public la pensée ( ce mince in-8°. J'ajouterai seulement que dans tout le cou de sa composition, je n*ai cessé de conserver une gran< indépendance d'opinion. J'ai dit partout, et sans restrictio ma manière de voir. Le premier qui parcours cette carrier je n'ai trouvé aucun modèle à suivre, par conséquent aucui doctrine déjà assise à respecter; car j'ai toujours cru qu'il i pouvait y avoir de large et saine critique, tant que l'esp] ne se dépouillerait pas préalablement de toutes ses idé antérieures, et ne chercherait pas la vérité pour elle-même par elle-même.
Ce 'M décembre i84a.