CHAPITRE I
Le sentiment religieux s'éveille, chez tous les hommes, en présence du spectacle imposant de la nature ; mais suivant la physionomie de celle-ci, il prend un caractère différent et s'attache à des objets divers. Sous le ciel brumeux et triste delà Celtique ou de la Germanie, Tesprit n'est point affecté des mêmes impressions que sous le soleil brûlant de l'Afrique, on sous l'atmosphère molle et vaporeuse de la Toscane. Devant les granits sévères de TArmorique que la mer vient souvent ronger de ses flots écumeux, à l'entrée de ces forêts ténébreuses et profondes, telles que l'Erzgebirge ou les Ardennes, le long de ces fleuves majestueux aux bords romantiques et solitaires, comme le Rhin ou la Loire, au milieu de ces landes stériles, de ces immenses bruyères, de ces dunes mobiles de l'Aquitaine ou de la Domnonéc, l'imagination est saisie d'une pensée grave et rêveuse; elle ne s'allume pas d'un enthousiasme soudain; elle ne se berce pas d'idées voluptueuses et riantes, comme elle le fait
en face des scènes grandioses de Tlnde ou de TEgypte, des vallées fraîches et fleuries de la Thessalie, des jardins magnifiques de la Perse. La pensée religieuse semble grandir avec la végétation, avec la force vitale d^expansion qui nous entoure. On pourrait la comparer à cette herbe modeste et humble de taille qui parcourt en un an le cercle de ses destinées, mais qui, transportée sous un climat plus actif, sous Tinfluence d'agents atmosphériques plus énergiques, s*élance fièrement en arbuste ligneux et se transforme même en un arbre d'une majestueuse procérité !
L*étude des religions met tous les jours en lumière ces oppositions dans le caractère des croyances de chaque peuple, nées de la dissemblance des contrées qu'ils habitent. Qu'il y a loin de ce Dieu si vaste et si incompréhensible des Hindous, de ce Brahma, qui se cache dans des profondeurs insondables pour Tintelligence humaine, à ce Dieu informe du Kamtschadal, dont la figure est un pieu grossièrement taillé, planté près du foyer d'une yourte misérable! On comprend donc que dans la Germanie, la Gaule et THelvétie* la religion ne se manifestât pas avec le gracieux cortège dont elle s'entourait dans la Grèce. Un site monotone et austère n'évoquait, dans Tâmc des Celtes hardis et farouches, que des croyances terribles, que des conceptions religieuses simples et sévères comme la nature qui les environnait Des divinités impitoyables régissaient à leurs yeux l'univers et faisaient pleuvoir sur les mortels les désastres et les maladies. Pour les nations septentrionales, aux regards desquelles s'offraient sans cesse des scènes de mort et de destruction, le spectacle effrayant de longues nuits, la pensée du néant venait se mêler à toutes les croyances et les dominait tout entières. Le trépas, la terreur, la souffrance semblaient des caractères plus particuliers aux Dieux que l'amour, la justice et la bonté ; ces fléaux étaient les attributs divins par excellence» et tant paraissait fatale et nécessaire aux Scandinaves cette loi de la destruction et de la mort, qu'ils y soumettaient leurs
divinités elles-mêmes, lors de ce grand crépuscule qui devait éclairer les derniers instants de la nature.
Les météores étonnaient surtout Tesprit de ces anciens
peuples, et c'était dans ceux dont ils redoutaient davantage
les effets qu^ils reconnaissaient plus particulièrement Tinter-
vention divine. Taranis * frappait souvent de la foudre la cime
orgueilleuse de leurs montagnes, et Circius' faisait souffler
un vent desséchant et impétueux. Au sein de cette Gaule que
le soc de la charrue n'avait pas encore transformée en un des
pays les plus riches de l'Europe, l'eau, la terre, la pierre et
le bois, éléments premiers de Tindustrie, étaient presque les
seuls dons que le créateur eût départis aux habitants, dons
précieux qui leur apparaissaient comme autant de divinités
bienfaisantes révélant leur présence par ces objets grossiers
en apparence, et dont la puissance mystérieuse devait être
invoquée et bénie.
Antérieurement au druidisme, né des croyances orientales, ladoration des fleuves, des forêts, des pierres, des lacs, des monts et des fontaines constituait tout le culte de nos ancêtres. Le druidisme ne le détruisit pas, il se combina seulement avec lui'. L'épigraphie latine ne laisse aucun doute à cet égard*. Les Vosges étaient pour les Celtes le dieu Vosegus', les Alpes, le dieu Pœninus"; la forêt des Ardennes, la déesse Arduinna'; le Rhin**, le Danube '^ étaient honorés comme des divinités ; les sources thermales étaient invoquées sous le nom du dieu Borvo, du dieu