CHAPITRE II
Des différents vocables sous lesquels les Gallo-Romains avaient désigné les divinités dont on vient de parler, un seul s'était conservé dans la mémoire du peuple, celui de fata^ jadis employé comme synonyme de « parques », de matrœ ou de matrones; et lesfata antiques devinrent les fées des pays de langue d*oïl, les fadas des pays de langue d*oc, les hadas de Gascogne. Mais il faut soigneusement distinguer le substantif fée d'un adjectif presque identique : du laXinfatum^ en effet, on tira un adjectif bas-latin fatatus^^ envieux français^^, plus tard féj signifiant « destiné ^ » et, par extension « enchanté ». C'est ainsi que Perrault a pu dire que la clef de Barbe-Bleue était « fée' ». On peut citer de nombreux exemples de l'emploi du vieil adjectif français faé :
Bien est Jason de toz loés Et dient tuit qu'il est faez.
1. Du Gange, QloKarium inediœ et infimœ UUinitatU^ cdit. Henschcif t. III, p. 213, verbo fa tare.
2. Voir dans la noie qui suit un curieux texte du xiv<^ siècle où « faé » est pris en ce sens et qui le distingue parfaitement du substantif fée. C'est adjectivement que Gervais de Tilbury a employé le mot fadus dans ses Otia imper ali(i{éûii. Leibnitz, p. 987), en parlant d'un cheval enchanté, sorte de kobold ou d'esprit familier.
3. Le lien qui existe entre le latin fatum et le français fde n'a pas échappé à un auteur anonyme du xive siècle, cité par Leroux de Lincy dans son intéresranle introduction au Livre des Légendes (p. 2i0) : a Mon enfant, les fées ce estoient
LBS FÉES il
dit le roman de Troie*. On lit dans celui de Brun de la
Montagne :
Il a des lieux faés es marches de Champaigne, Et ausi en a il en le Roche Grifaigne, Et si croy qu*il en a aussi en Alemaigne, Et ou bois Bersillant par dessus la Montaigne , Et nonporquant ausi en a il en Espaigne; Et tout cil lieu faé sont Artu de Bretaigne';
et dans celui de Partonopeus de Blois, au sujet de la forôt des Ardennes :
Ele estoit hisdouse et faée'.
C est donc à la fois dans le culte des Parques et des deœ matrœ, aussi bien que dans celui des bois et des fontaines, qn'il faut aller chercher l'explication des attributs qui furent donnés aux fées et la preuve que celles-ci sont réellement nées d*nn mélange de croyances et de traditions primitivement distinctes. Les moyens de démonstration ne manquent pas, et leur abondance seule annonce assez sur quelle base solide on peut asseoir le rapprochement que nous avons entrepris. C'est, avons-nous dit, aux fontaines et aux forêts que présidaient les divinités de la Gaule ; c'était au fond de ces forets, sur les bords des eaux, des sources qui jaillissaient parfois à Tombre de quelques-uns de leurs arbres, que se célébraient les cérémonies en leur honneur. Ces lieux devaient donc être, dans l'imagination populaire, le séjour
•Ii'ablcs qui disoient que les gens cstoicnt destinez et faés les uns à bien, les auln s a mal. selon le cours du ciel ou de la nature. Comme se un enfant naissoit à tele lioiire ou en U*l cours, il li estoit destiné qu'il seroit pendu, ou qu'il seroit noie, tu qu'il siToit riche, ou qu'il espouseroit tel dame ou tclez destinées. Pour ce loîi app(*loit l'en focs, quar fce, selon le lalin, vaut autant comme destinée; ftUatrU'e* tocabantur, o L'influence chrétienne se fait sentirdans ces paroles. Les fées sont devenues des diables, par la mt^me raison qu'à l'avènemc^nt du christianisme, Jupiteret Mercure devinrent des domons.
i. Édition Joly (Mémoires de la Soc. des antùiuaires de Nomuindie, 3t* série l. Vil;, vers 1985-1986.
i. Édition P. Meyer (Société des anciens textes français), vers 56:2-567 (p. 'i^).