Revue de Belgique, 15 janvier
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(ju'exerce l'étude des reli«^iuns comparées et particulièrement celle des crovances de Tliide sur les esprits sincèrement voués à la j)oursuit'.' de la vérité. Il a été, en elïet, avec son contemporain Cliavée, 1 initiateur de notre pays aux études sanscrites. Cliavée, méconnu de ses compatriotes, ne tarda pas à quitter notre pays pour porter à la France les ressources de son talent et de sa science philolo«;i([ue. M. Xève, cpii s'était enga^^é dans d'autres voies, trouva une chaire à l'Université de Louvain. Mais ce ne lut pas une chaire de sanscrit; tant s'en faut! Lui-même prend soin de nous le dire dans sa préface, non peut-être sans (pielque amertume : « Pendant les trente-six années que je fus au service de l'Université de Louvain, je n'ai occupé, comme professeur titulaire, d'autre chaire que la chaire d histoire des littératures grecque et latine. Loin d'être en possession d'une chaire de sanscrit, comme on a pu le croire, j'étais simplement autorisé à annoncer au programme des cours une leçon facultative de grammaire sanscrite à laquelle s'inscrivaient des auditeurs bénévoles. J ai été chargé, en outre, pendant cinq ans, de la leçon de langue grecque, et, pendant dix ans, de la leçon d'histoire de la philosophie ancienne, (pie je n avais point sollicitée. »
Cette situation du savant indianiste ne fait-elle pas songer immédiatement au cas de l'auteur des Etudes psycho-plit/siques, J. Delbœuf, nommé à l Université de Liège pour y enseigner... la littérature ancienne? Les dispensateurs olïiciels des chaires académiques ont cet esprit d'à-propos, — qu'ils soient ministres ou évêques.
M. Nève cependant ne s est pas découragé, et, s'il n'a pu accorder à ses études favorites le temps nécessaire pour y briller en tète des indianistes contemporains, il a eu du moins l'honneur de donner une première impulsion aux études sanscrites en Belgi(pie. Le sanscrit est aujourd'hui enseigné à Louvain par ^L de Harlez, qu'ont rendu célèbre de nombreux travaux sur l'Avestà et sur les autres monuments de la littérature iranienne. D'autre part, le gouvernement a compris qu'il ne pouvait laisser à l'Université de Louvain le monopole des études orientales et, en attendant sans doute qu'un jour ou l'autre IT'niversité de Bruxelles s'engage à son tour dans la même voie, il a institué à Liège un cours de
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littérature sanscrite, actuellement confié à un jeune professeur de talent et d'avenir, M. Ch. Michel, qui a figuré parmi les secrétaires du récent congrès des orientalistes à Leyde.
L'ouvrage que publie aujourd'hui M. Nève offre, en (juehjue sorte, le résumé et le couronnement ou, comme il dit lui-même, (( le fruit et la justification » de ses tentatives réitérées pour vulgariser dans le pays la marche rapide des études sanscrites depuis un demi-siècle. C'est simplement la reproduction de mémoires et de notices qu'il a écrits de 1842 à 1880, mais choisis et groupés de façon à offrir im aperçu fidèle d'un développement littéraire qui va des poésies védiques aux productions actuelles des dialectes hindous. On y voit aussi l'histoire religieuse d'^ l'Inde se dérouler parallèlement à l'histoire littéraire. Kn effet, comme M. Nève le remarque au cours d'une de ses études, « toute création de l'art et de la poésie se rattache invinciblement dans l'Inde au système religieux, qui est l'àme de sa constitution sociale ; on ferait donc fausse route si on isolait un seul instant le mouvement littéraire des transformations que ce système a subies. »
L'Introduction est peut-être la partie la plus originale du volume. On y trouve un tableau assez sobre, mais fort complet, du développement des études sanscrites en Europe : nous regrettons seulement de ne pas y avoir rencontré le nom de Ghavée. L'auteur fait ressortir, en excellents termes, l'importance de ces études pour les progrès de la linguisti([ue et pour la formation de la grammaire comparée ; puis il aborde la question si épineuse de l'âge qu'on devrait respectivement attribuer aux divers monuments de la littérature indienne. L'appréciation de ces documents au point de vue esthétique le conduit à étudier la nature même de l'esprit hindou, que caractérisent des productions si riches et si travaillées, mais malheureusement dépourvues de mesure, et, après avoir décrit le soin avec lequel les Aryas de l'Inde ont poursuivi eux-mêmes l'analyse ainsi que le développement grammatical de leur langue, il montre, à la suite de Barthélemy-Saint- Hilaire, pourquoi cette littérature est restée dépourvue d'un genre qui ailleurs se retrouve chez tous les peuples parvenus au même degré de culture : l'histoire. «■ L'art de l'histoire, dit-il (p. 61\ n'est pas né, là où la conception de la science historicpie
n'était pas possible, les faits de Tordre humuin disparaissant sans cesse dans un merveilleux fantastique représentant Tordre divin. »
Les premiers chapitres se composent iV Etudes moi\iles et littéj^aii'es sur le Mahàbhârata, dont Tauteur traduit plusieurs épisodes. Deux d'entre eux, bien connus en Europe, — les légendes de Dayamantî et de Sacountalà — lui servent à appuyer une intéressante dissertation sur le sort de la femme dans l'Inde ancienne, qu'il n'hésite pas à considérer comme bien supérieur à la condition des femmes, non seulement dans tout l'Orient, mais encore en Grèce, à Rome, voire dans la Germanie antique. Pour justifier cette assertion, il invoque les anciens poèmes, les traditions de l'épopée et surtout le Code de Manou, (jui a nettement défini les droits de la femme dans la famille et dans la société. « Partout où les femmes sont honorées, y lit-on, les divinités sont satisfaites ; mais lorsqu'on ne les honore pas, tous les actes pieux sont stériles. »
Aujourd'hui Ton ne se douterait guère de cet ancien état social. La femme hindoue vit enfermée au foyer domestique, et son ignorance demeure extrême. C'est principalement sur l'épouse que retombent les conséquences fâcheuses des mariages prématurés, si nombreux dans l'Inde. La bigamie reste plus fréquente qu'on ne le pense, surtout parmi les classes supérieures. Enfin, si, grâce à l'énergie du gouvernement anglais, l'immolation des femmes sur le bûcher de leur mari défunt a disparu de THindoustan', le mariage des veuves reste toujours condamné par l'opinion publique, toute-puissante dans ce pays de castes et de traditions.
M. Nève ne méconnaît pas ces abus ; mais il les met sur le compte de l'islamisme, qui, surtout à la suite des invasions mogoles, « a relégué les femmes indiennes dans l'intérieur des appartements et porté ainsi atteinte aux mœurs publiques de l'antiquité. » Nous n'y contredirons pas, mais s'ensuit-il qu'on doive prendre à la lettre tous les passages de la littérature brahmanique sur la condition des femmes dans l'époque antérieure aux invasions musulmanes? Le Code de Manou proclame for-
1. Il y a quatre ans, les veuves de sir Jung Bahadour, premier ministre du Népaul, ont été solennellement brûlées sur le bûcher de leur époux, presque sous les yeux du résident anglais.
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mellement rinfériorité et lu subordination des femmes; celles-ci restaient exclues des principaux rites et môme de la connaissance des Ecritures sacrées. Dès cette époque, comme le reconnaît M. Nève (p. 84), on voyait fleurir Einstitution des mariages prématurés, qui a toujours eu pour résultat la déchéance de l'épouse. Quant au privilège du sicayanihara^ — c'est-à-dire le libre choix de l'époux, — il ne semble avoir existé qu'au sein de certaines familles privilégiées. Sans doute, les poèmes épiques contiennent des passages qui donnent une haute idée, et de la femme, et de l'estime où on la tenait. Mais n'est-ce pas un peu comme si nous nous en rapportions exclusivement aux récits des hagiographes et aux romans de la Table-Ronde pour nous représenter la condition de la femme pendant les premiers siècles de notre moyen âge ?
M. Nève étudie ensuite les Pourânas, comme « monuments de poésie cosmogonique et théogonique. )> On sait que la connaissance des Védas était restreinte aux hommes « deux fois nés, » c'est-à-dire aux membres des trois premières castes ; le reste de la population n'avait d'autres ressources religieuses que les superstitions vulgaires. Ainsi s'explique la fortune du bouddhisme, (|ui se présentait comme une religion universaliste, en même temps que rationnelle. C'est sans doute pour se débarrasser de ce redoutable concurrent que les brahmanes imaginèrent de donner droit de cité, dans leur organisation religieuse, aux cultes populaires de l'Inde, comme ils l'avaient déjà fait antérieurement pour les systèmes de philosophie développés parallèlement au bouddhisme. L'objet des Pourânas semble avoir été surtout de concilier l'autorité des brahmanes et la distinction des castes avec le culte de Vishnou et de Civa. — Dans cette voie, les brahmanes allèrent jusqu'à admettre que les rites et les sacrifices du vieux culte védique pouvaient être remplacés, comme moyens de salut, par les pratiques de l'ascétisme et par les témoignages de la dévotion aux figures concrètes du Panthéon populaire, considérées comme des incarnations de l'Etre absolu et impersonnel; c'est de cette transaction qu'est sorti tout entier ce qu'on nomme l'hindouisme. M. Nève distingue avec raison les Pourânas remaniés, qui seuls sont parvenus jusqu'à nous, des Pourânas originaux qui les ont précédés. On peut se demander,
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loutcfois, s'il leur accorde aux uns et aux autres une antiquité sulïisante. Wilson, dont M. Nève invocjue l'opinion, place l'origine des Pourànas aux premiers siècles de notre ère, et M. Monier Williams admet ([ue, parmi les rédactions actuelles, les plus anciennes pourraient bien remonter au vi*' ou au vu*' siècle de Tère chrétienne. De même, en ce qui concerne les cultes de A'ishnou et de Çiva, M. Nève les croit d'une naissance fort tardive (p. 248). 11 est possible (pie leur admission dans le brahmanisme remonte à une époque récente ; mais tout porte à croire qu'ils existaient longtemj)s auparavant comme cultes régionaux. M. Barth, notamment, a fait une tentative assez conclu;mte pour identifier Çiva et Krishna avec les dieux dont Megasthènes trouva le culte prédominant dans l'Inde et (pie cet auteur assimile respectivement au Dionysos et à l'Héraclès du Panthéon grec. On ne pourrait, d'ailleurs, être trop prudent quand il s'agit de rechercher, dans les documents tant remaniés de la littérature et de la théologie sanscrites, des points de repère pour la chronologie, même purement interne, du déveloj)pement intellectuel ou social de l'Inde. Après un essai sur l'origine et le développement de l'art dramati(jue dans l'Inde, — où il montre ([ue le génie hindou, quelles que soient les (pialités scéni({ues et littéraires de ses drames, n'a su porter sur la scène ni le sentiment de la réalité, ni la vraie notion de la liberté humaine, — l'auteur expose la doctrine du Vcdànta, qui forme, depuis plusieurs siècles, la philosophie dominante des classes éclairées dans l'Inde. Ce système, qui aboutit au panthéisme idéaliste le plus absolu, est particulièrement intéressant à étudier pour des générations, comme la nôtre, qui ont vu tant d'esprits éminents conduits à l'idéalisme subjectif par les voies, cependant si divergentes, de la métaphysi(|ue allemande et de la psychologie anglaise. D'après l'école du Védànta, il n'y a de réel qu'un seul Etre, et tout ce (jue nous considérons comme investi de réalité, les phénomènes du monde extérieur aussi bien (pie du monde inleiMie, voire notre j)ropre existence individuelle, sont simplement les personnages ou les accessoires fictifs d'une sorte de représentation draniati({ue, purement subjective, que l'Etre unique se joue à lui-même. Ekam eva advilnjarn — « Un seul Etre sans second, » — telle est la devise, en ({uelqiie sorte oflicielle, du vêdantisme.
Li:s KPOQL i:s luthuaihes di: i;!ni)i: 'm\
M. Xève s'applique à recheichei' juscpie dans les hymnes des Védas les antécédents de ce système et il fait ressortir, de la façon la plus judicieuse, le rôle joué vers le viii^ siècle de notre ère par le philosophe Sankara, auquel il attribue, avec raison, la véritable fondation de l'école védantine. Comment donc peut-il soutenir ensuite (p. 390) que la doctrine de la niàyà ou de l'illusion universelle, ce grand principe du védantisme, est d'une époque fort postérieure aux écrits du fameux docteur civaïte? On la trouve, en elFet, formulée en termes explicites dans le poème de Sankara, V Almabodha (la connaissance de l'esprit), que M. Nève a été un des premiers à traduire en français sur le texte original et qu'il reproduit même dans son nouvel ouvrage. « Brahma, v lit-on (strophe 63), n'a pas de ressemblance avec le monde; il n'existe rien d'autre, en réalité^ que Brahma ; si quelque chose se produit en dehors de lui, ce n'est qu'une vaine apparence, comme un mirage dans le désert. »
On nous permettra également de relever, au milieu de tant de renseignements fidèles et précieux, le passage où M. Nève — sans doute sur la foi de certains écrivains anglais — prête au fondateur du brahmaïsme, le rajah Râm Mohun Roy, un système philosophique « analogue au déisme qui a régné dans la philosophie européenne au siècle dernier. » Ràm Mohun Roy, par le fonds aussi bien que par les formes de sa doctrine, était un pur védantin, et sa réforme religieuse a précisément consisté à proscrire les pratiques idolàtriques des cultes sectaires, pour s'en tenir aux spéculations philosophiques du \ édànta, ainsi qu'aux textes réputés originaux des Védas. G est seulement sous son successeur, Debendra Nâth Tàgore, que les brahmaïstes se sont rapprochés de notre théisme contemporain, et, actuellement, ils tendent même à revenir, avec Keshub Chunder Sen et Protâb Chunder Mozoumdar, à une sorte de svncrétisme relio^ieux éo^alement imprégné de mysticisme oriental et de rationalisme européen'.
1. Ces lignes étaient écrites, quand le télégrraphc nous a appi-is la mort de Keshub Chunder Sen, décédé à Calcutta le 8 janvier. La civilisation occidentale perd en lui un appréciateur sympathique et l'Inde un de ses plus grands réformateurs contemporains, tant au point de \ue social que religieux. Toiis ceux qui l'ont approché, ne fût-ce qu'une ou deux fois, ont pu apprécier le charme de son caractère et le prestige de sa parole. Son successeur à la tète du brahmaïsme sera sans doute Protàb Chunder Mozoumdar, qui vient de visiter
Une digression sur les poètes moralistes de l'Inde amène M. Nève à décrire la poésie gnomique des Hindous, depuis la sentence jusqu'au poème, sans oublier l'apologue et le conte.^ — L'essai sur V fnilo moderne el sa littérature est principalement consacré à exposer l'œuvre du regretté Garcin de Tassy, qui a tant fait, pendant sa longue carrière, pour tenir ses compatriotes au courant du mouvement littéraire et religieux dans l'Inde contemporaine. — L'ouvrage se termine par un excellent exposé du bouddhisme, de sa littérature et de son histoire ; ce qui donne à l'auteur l'occasion de nous traduire le seul morceau de littérature dramatique laissé par les bouddhistes après leur disparition de l'Inde. Il s'agit du Niigànandn, « la Joie des Serpents, » qui sert à glorifier la doctrine bouddhicjue du sacrifice personnel pour le salut d'autrui.
M. Nève, du reste, — et c'est peut-être ce qui fait le principal attrait de son ouvrage, — met partout le texte à coté de la dissertation, ou plutôt l'échantillon à la suite de l'analyse, et personne n'était plus capable de faire un choix d'exemples qui pût donner au public une notion à la fois résumée et exacte des différents genres, voire des différentes périodes de la littérature indienne. Sous ce rapport, on ne peut mieux comparer son livre qu'à YIndian Wisdom de M. Monier Williams. L'ouvrage du savant professeur d'Oxford est, sans doute, plus minutieux et plus méthodique ; mais l'abondance même de ses renseignements et de ses citations en fait un livre de références plutôt que de lecture courante et de vulgarisation.
l'Europe et qui doit être actuellement sur la route de l'Inde. Pendant son voyafre, il a eu l'occasion d'exposer les principes de théisme hindou dans de nombreuses conrércnces en Anjjlcterre et surtout aux Etats-Unis, où il a obtenu le plus grand succès. Il a même profilé de son passage à Boston pour y publier en anglais, sous le titre de : The Oriental Christ, un ouvrage où il soutient que les Evangiles ayant été rédigés par et pour des Orientaux, ce sont les hommes d'Orient qui seuls peuvent aujourd'hui les comprendre et les interpréter. Nous n'avons pas vu ce volume : mais un ancien ministre des Etats-Unis près du gouvernement belge, fort au courant des questions religieuses, m'écrivait, il y a quelques jours, qu'il le regardait comme « le commentaire le plus exact qui ait jamais été donné au monde sur la vie, les actes et les paroles de Jésus. »