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I. La dernière union de M. Smith remontait à quarante ans

de deux Etats. Quand leur fondateur eut été mis à mort dans la prison de Garthage, on conclut que, cette fois, c'en était bien fait de quelques milliers de sectaires désormais sans prophète et sans guide. Cette conviction se fortifia encore, quand on apprit qu'ils s'étaient imprudemment enfoncés dans le désert, sous la direction d'un enthousiaste inexpérimenté. Nous avons vu comment, de ces railleries, de ces persécutions et de cet exode, sortit un Etat.

On se figura que, par l'efTet de leur isolement, ils s'éteindraient d'eux-mêmes. « La population n^iugmente pas, écrivait, en 1856, Emile Montégut. Les mormons se vantaient d'être 2^.000 en 1850. Ils sont encore aujourd'hui 25.000. Il n'est point possible que Dieu permette d'obtenir à un mensonge plus qu'un demisuccès. » — En 1858, les mormons étaient 45.000.

Nul n'îmrait supposé que ces vagues agriculteurs pussent faire front au premier clioc des armes fédérales. La campagne de 1858 aboutit à la reconnaissance de leur autonomie religieuse et civile, sous la surveillance platonique des canons du fort Douglas.

On supposa qu'ils ne tarderaient pas à se noyer dans le courant de l'émigration américaine et européenne. (( Plus rapidement, écrivait M. Laugel, en 1859, l'émigration ordinaire se portera vers les belles vallées de l'Utah, plus promptement s'éteindra la religion mormome. » Cependant, Brigham Young avait secondé de tout son pouvoir l'établissement du chemin de fer transcontinental ; comme déjà auparavant il avait favorisé louverture d'une ligne télégraphique reliant Sait Lake City aux extrémités des Etats-Unis. Les gentils arrivèrent à flots pressés; mais l'élément mormon se renforça dans une proportion plus considérable encore et, loin d'être entamés par l'émigration, les mormons sont restés plus mormons que jamais.

On avait pronostiqué que la découverte des métaux précieux, en faisant passer l'agriculture de l'Utah au second plan, mettrait fin à la suprématie mormone. ^L Radau notamment faisait observer, en 1872, que la population, de plus en plus nombreuse, attirée par l'exploitation des mines, était forcément hostile aumormonisme. Celui-ci, concluait-il, allait disparaître « par une sorte de résorption morale. » — Les mormons se sont faits eux-mêmes mineurs et industriels. Aujourd'hui que les mines commencent

à s'épuiser, leurs exploitations agricoles restent la principale richesse de la réo^ion. L'Egalise mormone a vu de bonne heure les ressources cjuelle pouvait tirer de la coopération, et actuellement la Zion Mercantile Coopérative Institution, fondée en 1868, par Brigham Young, est une puissance commerciale de premier ordre qui possède des succursales dans tous les villages de 1 Etat. Il y a actuellement quinze banques à Sait Lake City, avec un capital de plus de 15 millions de francs et des dépôts s'élevant à 150 millions. La majeure partie de ces fonds est entre les mains des mormons.

On avait compté sur l'instruction publique pour avoir raison du mormonisme. L'instruction primaire, d'abord quelque peu négligée, est depuis de nombreuses années aussi générale dans lUtah, que si elle était obligatoire. Il y a dans la ville de Sait Lake, 26 écoles avec un personnel enseignant de 322 membres. Ces écoles sont, pour la plupart, neutres, et des personnages autorisés m'ont dit que l'Eglise ne voyait aucun inconvénient à leur conserver ce caractère. Il en est de même jusque dans les moindres villages; seulement, il paraît que les mormons s'arrangent pour que les instituteurs soient invariablement recrutés parmi leurs coreligionnaires. L'Etat compte aussi de nombreux collèges d'enseignement moyen, avec un caractère professionnel plus accentué que les nôtres. Enfin, il existe à Sait Lake deux universités : l'une, exclusivement laïque, avec environ 800 étudiants, l'Université de FUtah; l'autre, confessionnelle, avec environ 1.000 étudiants, l'Université des Saints du Dernier Jour, Latter-Day Saints' University . Dans toutes les deux on enseigne la médecine, le droit, les sciences polytechniques, les études classiques ; on y trouve, en outre, une école de commerce qui prépare des hommes d'affaires et une école normale pour la formation des instituteurs. La première de ces universités est subsidiée par l'Etat, la seconde par l'Eglise; toutes deux sont richement dotées par les dons des particuliers. On trouve partout des bibliothèques circulantes. En dehors des collections mises, par les universités, à la disposition du public. Sait Lake voit s'élever^ en ce moment, un élégant bâtiment destiné à abriter une bibliothèque publique; c'est, il est vrai, le don d'un u gentil » qui a passé de nombreuses années dans l'Etat à la tête d'une exploitation minière.

Los journaux mormons sont nombreux et bien faits, en dépit do la censure indirecte que TK^^lis.' exerce sur leur rédaction. On compte trois journaux mormons, pour une feuille non confessionnelle. — Bref, ce ne sont pas les moyens de s'instruire qui ont manqué à la jeune génération. Cependant elle reste aussi mormone que ses aînées.

On avait fondé aussi quelque espoir sur la concurrence religieuse. Toutes les confessions des Etats-Unis ont aujourd'hui à Sait Lake City, leurs chapelles et leurs missionnaires. Il y a même un point sur lequel elles s'entendent parfaitement, c'est pour témoigner aux Saints du dernier Jour une aversion et une hostilité dont ceux-ci se plaignent amèrement. Les communions protestantes se distinguent surtout dans cette croisade. Cependant, les différentes Eglises n'ont guère groupé autour d'elles que leurs membres d'origine et ont peu répondu, jus(|u'ici, aux espérances des bonnes âmes parmi lesquelles, il y a quekjues années, nous avons vu solliciter des fonds « pour la conversion des Peaux- Rouges et des mormons. »

D'après les statistiques les plus autorisées, les mormons dépassent aujourd'hui le chiffre de 300.000. Les Etats-Unis en comptent 2()0.000 environ. Dans l'Utah, ils forment les trois quarts de la population. Il est à remarquer (|u'actuellement l'Eglise dirige plutôt ses nouvelles recrues vers les Etats et les territoires voisins, le Wyoming, le Colorado, l'Orégon, le Montana, r Arizona et le Nouveau-Mexique. On prétend que, au sein des trois premiers, ils sont déjà assez nombreux pour faire pencher la balance des partis dans les élections. Ils ont fondé aussi des établissements prospères au Canada et au Mexique, où des terres leur ont été offertes à bon marché.

Et cependant, le mormonisme n'a pas cessé de reposer sur des allégations (jue ne peuvent admettre ni l'histoire ni la science. Il implique l'abdication des droits du libre examen et de la conscience individuelle. Il est un défi au principe de liberté sur lequel se fonde toute l'organisation politi({ue et sociale du continent où il s'est développé. Comment expliquer sa perpétuation et sa croissance chez un peuple qui prétend occuper une des premières places sur l'échelle de la civilisation?

Tout d'abord, le mormonisme a eu l'habileté de ne point

rompre avec le passé religieux des populations auxquelles il s'adresse. 11 admet comme dogmes toutes les doctrines des orthodoxies chrétiennes : la Trinité, T Incarnation du Christ, la Rédemption par le supplice de la croix, la Résurrection des morts, le Jug'ement dernier, l'infaillibilité de la Bible « correctement traduite, » la rémission des péchés par le baptême, la communication du Saint-Esprit par l'apposition des mains, la transmission apostolique du sacerdoce et l'inspiration permanente de l'église. 11 se borne à y ajouter les affirmations que u le livre de Mormon est aussi la parole de Dieu; » que seule l'Eglise mormone constitue la véritable Eglise, grâce à l'ordination de Joseph Smith par les apôtres Jean, Jacques et Pierre, descendus tout exprès, dans l'Etat de New- York, pour assurer la transmission de l'autorité apostolique ; enfin, que la Sion du prochain millénium s'élèvera sur le continent américain.

L article X de la confession de foi porte : « Nous croyons au rassemblement littéral d'Israël et à la restauration des dix tribus; que Sion sera bâtie sur le continent américain; que le Christ régnera en personne sur la terre; que la terre sera renouvelée et recevra sa gloire paradisiaque. » On précise même l'emplacement de la nouvelle Sion ; ce ne sera pas à Deseret, mais dans l'Etat du Missouri, vers le centre du continent, là où se trouve aujourd'hui la bourgade d'Indépendance City.

Si nous poussons plus loin l'étude de cette théologie, nous y constatons un singulier mélange de notions chrétiennes, juives, mahométanes et cathares. La conception de la divinité y est d'un incroyable matérialisme. Le Père et le Fils, sinon le Saint-Esprit, sont des dieux en chair et en os. Dieu le Père est l'idéal d'un patriarche mormon ; il a plusieurs femmes et vit au milieu de ses enfants qui sont les âmes. Jésus-Christ a également été marié plusieurs fois. Satan est, comme dans certaines sectes du moyen âge, un dieu bon qui a été vaincu et excommunié parce qu'il voulait sauver tous les hommes sans restriction, alors que Jésus entendait réserver le salut exclusivement aux pécheurs repentants.

Dieu envoie ses enfants, c'est-à-dire les âmes, passer un temps d'épreuve sur terre. Celles qui se conduisent bien deviennent, après la mort, des anges et même des dieux ; les autres

ont à recommencer l'épreuve en Iransmij^rant dans de nouveaux corps. La vie future des justes est décrite dans des termes qui rappellent le paradis de Mahomet.

La conception des sacrements ne manque pas d'originalité. Tous les péchés sont lavés par le baptême accompagné du repentir. On a donc intérêt à se faire baptiser, chaque fois qu'on se sent en état de transgression. On peut aussi se faire administrer le baptême pour le compte d'autrui, notamment pour le compte de ses aïeux, et il n'est pas rare qu'un mormon cherche à reconstituer sa généalogie jusqu'en Europe, dans le seul but de procurer le salut éternel à ses ancêtres, trépassés avant la constitution de l'Eglise. On cite des fidèles, venus à Sait Lake City pour leurs atfaires, qui profitent de leur séjour pour se faire baptiser successivement au profit de leurs grands-pères, de leurs grand' mères, de leurs arrière-grand'tantes, de leur trisaïeul, etc. Le néophyte est déshabillé et immergé, puis tiré de la piscine, essuyé et rhabillé. 11 verse sa cotisation, fait inscrire sur les registres de l'Eglise le nom de la personne pour laquelle il a exécuté son plongeon, et regagne son hôtel avec la conviction d'avoir fait chaque fois un saint de plus.

La même théorie s'a23plique au sacrement de mariage. Les mormons veulent bien admettre que la femme a une âme. Mais ils estiment cette àme de qualité inférieure. Aussi, pour être sauvée, la mormone doit-elle trouver un époux qui la remorque au ciel dans son sillage. Le mariage devient ainsi, pour les femmes, une contremarque du paradis; pour les hommes, une œuvre pie, qu'ils ne sauraient assez multiplier, par charité. La suppression de la polygamie n'a rien changé à cette façon de comprendre le devoir conjugal. La pluralité des femmes a été abolie sur terre; elle a été conservée pour l'éternité. Le mormon continue à se marier ou, comme il dit, à « se sceller, » tant qu'il veut et tant qu'il peut. Seulement, ces unions sont désormais purement spirituelles ; ce qui leur assure l'avantage de pouvoir être contractées unilatéralement, voire avec des conjointes depuis longtemps décédées. Il est même loisible de faire célébrer, sans procuration, le mariage blanc d'un défunt avec une défunte dans la pieuse intention de les en faire profiter tous deux. Il faut avouer que cette extension de l'institution matrimoniale n'est

pas de nature à rassurer les gentils de Washington sur la sincérité du retour de l'Eglise mormone au principe de la monogamie. L'organisation de l'Eglise prête à la critique plus encore que sa théologie. Joseph Smith prétendit chercher son modèle dans la constitution de la première Eglise chrétienne, sans se rendre compte que cette constitution était l'antithèse de l'idée sacerdotale. Assurément, les premières communautés chrétiennes avaient leurs prophètes qui se disaient en communication directe avec l'Esprit saint. Mais l'autorité n'en résidait pas moins dans la société des fidèles et prophétisait qui voulait. Chez les mormons, c'est le sacerdoce juif qui est reconstitué avec une rigidité n'ayant de démocratique que l'apparence, en dépit de certains trompe-Foeil habilement ménagés. On y compte deux catégories d'Ordres. Les Ordres mineurs, ou sacerdoce d'Aaron, comprennent les évêques, prêtres, instructeurs, diacres, qui exercent leurs fonctions respectives dans des circonscriptions territoriales [slakes ou districts et icar^Is ou quartiers). Les Ordres majeurs, ou sacerdoce de Melchisedech, comprennent les présidents, les douze apôtres, les patriarches, les grands-prêtres, les septante et les anciens, qui veillent aux intérêts généraux de FEglise. L'autorité suprême est censée résider dans trois grands-prêtres. Ceux-ci portent la dénomination très moderne de présidents et et leur chef celle relativement modeste de premier président. Ce dernier est élu à vie par l'Eglise et se soumet, en outre, chaque année, à une réélection par acclamation, qui est de pure forme. En fait, c'est lui qui est la Loi et les Prophètes. Les publications officielles de l'Eglise l'appellent : « Le Prophète, » « Le Voyant, » « Le Révélateur, » u La Bouche de Dieu, » « Le Vice-Régent du Christ sur terre, » « la seule et unique autorité qui puisse recevoir les révélations de Dieu pour lEglise, » « le chef de l'Eglise en toutes choses. » Il concentre tous les pouvoirs, dans les limites de statuts et de règlements qu'il peut modifier du jour au lendemain, en se retranchant derrière une communication divine. Aussi, bien qu'ils s^en soient parfois défendus, ces vrais dictateurs religieux ont-ils été obéis, depuis l'installation du mormonisme dans 1' Utali, avec autant de docilité que naguère le Vieux de la Montagne, et l'on prétend que Brigham Young en a plus d'une fois abusé pour armer le bras des sicaires contre des

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mormons révoltés ou même des gentils encombrants. En ioiit cas, nul iidèle n'est jamais certain de ne pas recevoir du jour au lendemain, Tordre de se lancer dans telle ou telle entreprise, de s'en aller remplir au loin une mission plus ou moins prolono^ée, liit-ce au delà des mers. Quiconque résiste est averti, mis à 1 amende, enfin excommunié, suivant la gravité du cas, et ici, comme dans nos Flandres, l'excommunication a des eilets civils et sociaux, autant que religieux. L'Eglise agit, du reste, par des moyens profanes, aussi bien qu'ecclésiastiques et qui, pour être plus ou moins déguisés, n'en sont pas moins efïicaces. Joseph Smith avait poussé l'imitation de la législation mosaïque jusqu'à rétablir la dime. Ce système de taxation simpliste n'a jamais cessé d'être en vigueur. On devine ce qu'il doit donner, aujourd hui que les cultivateurs continuent à s'ac(piitter en nature, alors que les professions libérales, les industriels, les commerçants, les financiers, sont également taxés au dixième de leurs revenus. L'Eglise se charge de corriger les évaluations trop modérées et il n'y a pas d'appel de ses décisions. C'est ainsi qu'elle est devenue une grande force financière, et on sait le rôle de l'argent dans la politique aux Etats-Unis.

Il doit sembler étrange cpie des gens intelligents, instruits, des esprits pondérés et pratiques, comme il s'en rencontre en si grand nombre dans la société américaine, même chez les mormons, puissent accepter des doctrines si bizarres, et même, sur certains points, si grossières.

Les chefs de l'Eglise mormone sont presque tous remarquables par une physionomie intelligente et ouverte. <( Ce sont vraiment de belles têtes de gentlemen^ » comme me disait à New-York, non sans surprise, au vu de leurs photographies, un de mes amis, assez prévenu contre la secte. — Faut-il mettre en doute leur sincérité? Je crois plutôt qu'il y a là un phénomène d'accoutumance et peut-être aussi un acte de volonté. Ils croient parce qu'ils veulent croire; parce qu'ils jugent bon qu'ils croient. C'est un cas qui ne se rencontre pas seulement chez les Saints du Dernier Jour.

En réalité, le succès du mormonisme provient moins de ses alïirmations religieuses que de ses principes politiques et sociaux. Ce qui nous choque le plus dans son organisation est précisément

ce qui en fait la force et le prestige. Il représente une réaction contre l'individualisme extrême de la société .miéricaine.

11 ne se borne pas à prêcher la solidarité sociale ; il la met en pratique et cela sans rompre, comme ont essayé de le faire la plupart des sectes communistes, avec l'aiguillon de l'intérêt individuel ou avec les attractions de la vie de famille. Il faut rendre cette justice aux mormons, qu'ils ne connaissent, ni le paupérisme, ni l'alcoolisme, ni la prostitution. Quand un évêque apprend qu^une de ses ouailles est tombée dans le dénûment, il fait appel à la générosité des familles aisées qui habitent le district et chacun lui fournit des secours en nature ; si cette assistance est insuffisante, il s'adresse à l'administration locale de la dîme. Un document — apparemment d'origine mormone — affirme qu'en 1876 « il y avait dans l'Utah treize comtés sans un cabaret, une maison de jeu, une maison de débauche, un avocat, un médecin, un parson (pasteur protestant), un mendiant ou un politicien. »

Aujourd'hui il y a un peu partout des médecins et des avocats, sans que l'Etat s'en porte plus mal — voire quelques parsons et surtout des politiciens, — mais la statistique n'en établit pas moins que la proportion du contingent fourni aux prisons et aux asiles par les communautés mormones est fort inférieure à celle des comtés où la population est mélangée et plus encore à celle des districts où prédominent les étrangers.

Ce que j'ai entendu reprocher de plus grave aux mormons en dehors de leurs velléités polygamiques, c'est d'être suffisamment fins en affaires (sharp) pour enfoncer même un Yankee ! Il faut ajouter qu'ils s'entendent généralement entre eux pour couper l'herbe sous le pied des gentils.

D'autre part, l'Eglise mormone ne s'occupe pas seulement de procurer à ses adeptes le bonheur futur ; elle prend l'homme tout entier pour l'enrôler dans une vaste coopérative qui veille à son bien-être matériel, avissi bien que spirituel et moral. Il n'est pas rare d'entendre un de leurs prédicateurs, après avoir longuement développé un texte de la Bible ou discouru sur un passage du Livre de Mormon, passer brusquement à des commentaires sur le prix des engrais ou à des conseils pratiques pour l'élevage des porcs. Le défrichement et l'irrigation dim sol inculte, la produc-

tion dos céréales et des fruits, tout le travail de la terre sont représentés, non comme un châtiment du péché orif:^inel, mais comme l'accomplissement d'un devoir religieux, en des termes ((ui rappellent la belle glorification de l'agriculture dans YAvesfa des zoroastriens. Il n'y a aucune idée d'ascétisme dans la conception mormone de la religion : « L'homme, disait un apôtre, n'existe que pour avoir de la joie. » Les chefs de l'Kglise s'occupent sans pruderie des amusements de leurs ouailles. Avant même que les fondations du temple fussent sorties de terre, Hrigham Young avait construit un vaste théâtre qui jouait les chefs-d'œuvre dé la littérature anglaise, avec le concours d'un personnel où figuraient les propres filles du Prophète. Lui-même passait pour un excellent danseur et, jusque dans ses vieux jours, il ne mettait aucune fausse honte à conduire une contredanse. Ajoutez que rien dans la vie ordinaire, non plus que dans le costume, ne distingue les titulaires même les plus élevés du sacerdoce. Leur seul privilège, c'est, paraît-il, de garder leur chapeau sur la tête dans les cérémonies reli"ieus?s. La relisfion se confond sans cesse ici avec la vie sociale et c'est ce f{ui explique son influence sur les individus. Le clergé prêche d'exemple. On pouvait voir, naguère, des évêques, un panier sous le bras, portant au marché les produits de leur jardin. « Nous travaillons, disait l'un d'eux à un voyageur anglais, les sept jours de la semaine. »

Dans ces conditions, je me garderai bien de prophétiser à mon tour sur l'avenir du mormonisme. Cependant je ne crois pas courir grand risque en me tenant entre ces deux conclusions extrêmes : d'une part, qu'il ne semble nullement sur le point d'entrer en décadence ou même de s'arrêter dans sa progression ; d'autre part, qu'il n'a aucune chance de conquérir une place prépondérante parmi les religions des Etats-Unis. On peut remarquer que le mormonisme a prospéré seulement dans les régions où la nécessité de l'irrigation exige une certaine coopération entre les occupants du sol : partout ailleurs, l'agriculteur américain reste individualiste à outrance. Ce serait déjà beaucoup si le mormonisme réussissait à mettre en valeur les portions du continent américain, que seul le manque d eau voue encore à la stérilité et s'il continuait à garantir ses adeptes des vices, ou

tout au moins des défectuosités (jui déparent la société américaine et aussi quelque peu la nôtre, ayons le courage de l'avouer. Il est d'ailleurs possible que, quand la dernière génération polygamiste aura disparu, il finisse par obtenir droit de cité dans le kaléidoscope religieux de l'Amérique, à côté des anabaptistes, des perfectionnistes, des chrétiens scientilicjucs, des shakers et autres sectes bizarres tenues pour respectables par l'opinion. L'Utah restera sa grande forteresse, à moins que des dissensions intérieures, toujours possibles, ne viennent le désagréger, en opposant révélation à révélation. Le principal défaut de sa cuirasse, c'est toujours le despotisme spirituel de l'Eglise, concentré entre les mains d'un homme qui se prétend la Bouche de la Divinité. 11 n'y a pas d'avenir dans le monde moderne pour la hiérarchie et moins encore sur le nouveau que sur l'ancien continent. Quant à nous qui pouvons suivre ce mouvement d'une certaine distance, ce qui nous y intéresse surtout, c'est d'avoir pu assister, en notre âge de science et de scepticisme, à la naissance et au développement d'une véritable religion, sortie tout armée du cerveau de son fondateur, avec des révélations, des dogmes, des sacrements, un sacerdoce et même des miracles comme il s'en rencontre dans maints cultes traditionnels dont l'origine se perd dans la pénombre du passé.

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