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voye plus ici de i^^arçons au-dessus de l(j ans ni de fille au-dessus de 14 ! »
L'argument employé par le Prophète pour justifier la polygamie au point de vue moral est un bel exemple de sophisme : « Il y a, disait-il, deux catégories d'actes. Ceux qui sont tenus pour répréhensibles, le mensonge, le vol, l'adultère, ne peuvent être tolérés même une seule fois. Au contraire, ceux rpii sont autorisés une fois, parce qu'ils sont bons en eux-mêmes, peuvent bien être répétés indéfiniment. » Les mormons ont soutenu que leurs épouses plurales étaient contentes de leur sort. Il est de fait (ju'environ 2.500 femmes de l'Utah adressèrent un jour au président Grant une pétition pour le maintien de la polygamie. Une atténuation de ce régime, c'est que les épouses des mormons gardaient une certaine liberté d'allures et que chacune avait droit à une maison séparée ou du moins à un appartement particulier avec entrée directe sur la rue.
La pluralité des femmes n'en implique pas moins une atteinte à la dignité de l'épouse. Alors même que ce régime ne mènerait pas à la réclusion des harems orientaux ou à une forme quelconque de l'esclavage domestique, il ne peut, ])as plus que l'union libre, coexister avec les principes sur lesquels repose la f;miille contemporaine. Cette anomalie devait surtout être sensible dans une nation, comme l'Amérique, qui a porté au plus haut point le respect de Pindépendance et de la personnalité féminine.
La constitution des Etats-Unis stipule que quand la population des districts nouvellement colonisés atteint un certain chiffre, elle peut réclamer son érection en Territoire. Le Territoire possède son assemblée législative et nomme un délégué à la Chambre de Washington; mais il reste sous la tutelle administrative du gouvernement central qui lui impose un gouverneur et des juges. Quand la population d'un Territoire dépasse 95.000 habitants, elle a le droit de réclamer son entrée comme Etat dans l'Union, avec les privilèges que comporte cette admission. L'Utah obtint sans trop de difficultés, en 1859, d'être érigé en Territoire; les autorités de Washington choisirent même Brigham Young pour en être le premier gouverneur. Mais les mormons abusèrent de cette condescendance pour renforcer les barrières qu'ils avaient élevées contre l'immigration des gentils, assurer à Brigham
Young une autorité quasi dictatoriale et paralyser l'action des fonctionnaires, assez peu recommandables du reste, que leur avait envoyés le orouvernement de l'Union.
Celui-ci ne pouvait fermer les yeux sur ces velléités de sécession. Après plusieurs avertissements, il envoya, dans l'automne de 1857, un petit corps d'armée chargé de mettre à la raison les Saints du Dernier Jour. Brigham Young, ayant alors chassé les fonctionnaires fédéraux, proclama la guerre sainte, arma sa milice et fortifia ses défilés. L'expédition fédérale, forcée d'hiverner dans les montagnes Rocheuses, se trouva, un moment, dans une situation assez critique. Des négociations furent ouvertes, qui se terminèrent par un compromis. Les mormons, qui avaient déjà fait leurs préparatifs pour abandonner l'Utah et chercher plus loin im nouvel asile, obtinrent une complète amnistie, avec le droit de s'organiser à leur guise sur le terrain religieux; d'autre part, ils s'engagèrent à accepter le gouverneur que leur enverrait le président, à laisser les gentils s'établir sur leur territoire et même à y tolérer la présence d'une garnison permanente qui est encore aujourd'hui campée à quelques kilomètres de la ville, dans le fort Douglas.
Pendant la guerre de Sécession, les mormons restèrent fidèles au drajDeau de l'Union ; ce qui n'empêcha pas le Congrès de voter en 1862 une première loi contre la polygamie. Ils la tournèrent, en cessant de célébrer les formalités qui constituaient le mariage au point de vue légal. Le Congrès finit par perdre patience et une nouvelle loi transforma en délit le simple fait de cohabiter avec plusieurs femmes; les peines étaient l'amende, l'emprisonnement et la perte des droits politiques. Les mormons invoquèrent l'article de la constitution américaine portant que « le Congrès ne fera pas de loi pour imposer les pratiques d'une religion ou pour en interdire le libre exercice. »
La Cour suprême leur donna tort. Un millier de polygames furent cités devant les juges fédéraux.
Le vieux prophète avait été mis lui-même en prévention, à l'âge de 71 ans. Son cas était clair, puisque, marié vingt-sept fois, il possédait encore ime douzaine de femmes, au su et au vu de tout le monde. 11 mourut, au cours de son procès, le ^9 août 1877. D'autres procès furent engagés, presque toujours suivis d acquit-
tement, grâce à la connivence du jury. Les cliefs les plus en vue s'étaient cachés et n'en continuaient pas moins à diriger l'Eglise.
Telle était encore la situation, lorsqu'en 1890, le second successeur de Brigham Young, Wildt'ord WoodrufT, eut, lui aussi, sa révélation, portant que la pluralité des mariages terrestres, ayant donné tous ses fruits, pouvait être abandonnée sans inconvénient, devant l'irrémissible opposition des Etats-Unis. Le gouvernement arrêta les poursuites, rendit aux condamnés leurs droits politiques, restitua à l'Eglise ses biens récemment mis sous séquestre et, en 1896, consentit à ériger TUtah en Etat de l'Union. C'était, pour les mormons, l'indépendance de fait.
A partir de cette époque ils ont agi avec beaucoup d'habileté et de prudence. Bien qu'ils possèdent dans les élections une majorité écrasante, surtout depuis qu'ils ont donné le droit de suffrage aux femmes, ils n'ont garde d'accaparer les principales fonctions publiques; ils ne dédaignent pas de confier celles-ci à des gentils sur lesquels ils croient pouvoir compter. De plus, ils se sont partagés eux-mêmes entre les deux grands partis des Etats-Unis, les démocrates et les républicains, également forcés en conséquence de compter avec le mormonisme. Ils veulent éviter qu'on ne les accuse de constituer entre eux un parti religieux et ils y tiennent d'autant plus qu'en réalité leur politique s'inspire avant tout des intérêts et, prétend-on, des ordres de leur Eglise.
C'est là surtout ce qui continue à préoccuper et à alarmer le monde politicjue améric.dn, en général Jissez indifférent à toutes les fantaisies religieuses. On reproche, en outre, aux notables du mormonisme de n'avoir point répudié leurs épouses multiples, malgré la renonciation de leur Eglise au dogme de la polygamie. 11 y a deux ans, la législature de lUtah avait désigné, pour la représenter comme sénateur à Washington, un des douze apôtres, M. Smoot. Un apôtre au Sénat des Etats-Unis, c'était plus que ses futurs collègues n'en pouvaient supporter ! Il se trouvait précisément que le nouvel élu avait toujours été monogame. On lui chercha querelle, dans la vérification de ses pouvoirs, d'abord sous prétexte (jue, ligurant parmi les chefs de rr^glise mormone, il s'était toujours abstenu de blâmer ses collègues en possession de
plusieurs femmes; ensuite, parce que, dans le mormonisme, on considère comme un devoir d'obéir plutôt aux injonctions de de l'Eglise, en cas de conllit, qu'aux prescriptions de la Constitution et des lois. Sur ce dernier point, M. Smoot ne manqua pas de lépliquer — ainsi qu'il fallait s'y attendre — qu'à ce titre, on devrait commencer par déclarer inéligibles tous les membres de 1 Eglise romaine. Quant au premier grief, un journal de Sait Lake se chargea de la réponse, en annonçant qu'il allait à son tour ouvrir une enquête approfondie pour établir combien il y avait, a Washington, de sénateurs qui ne se contentaient pas d'une seule fenmie. L'alarme fut vive, paraît-il, dans le camp sénatorial. Il faut reconnaître qu'il y a un peu de pharisaïsme dans cette attitude de l'opinion américaine, qui ferait mieux de laisser la polygamie mourir de sa belle mort avec la génération présente. J'avoue que mes sympathies vont plutôt au vieux président actuel de l'Eglise mormone, malgré ses cinq épouses et ses quarante-deux enfants, lorsque, appelé l'an dernier à déposer devant la commission d'enquête, il répondit, avec beaucoup d'à-propos et de bon sens, à un sénateur qui lui reprochait de ne pas tenir compte des modifications intervenues dans sa propre Eglise sur la question de la polygamie : « Je n'ai pas violé la loi contre la pluralité des mariages ^ Mais ni la loi ni l'Eglise ne peuvent attendre de moi que je dégrade ma famille, en cessant delà recomiaître et de pourvoir à ses besoins. L'Eglise m'a jadis donné ces épouses; elle se mettrait en contradiction avec elle-même si elle m'imposait de les répudier et de les abandonner. »
On dirait que le mormonisme a été créé non seulement pour établir la vanité des prédictions sur l'avenir des mouvements religieux, mais encore pour montrer comment une doctrine tenace peut tourner à son avantage les circonstances logiquement destinées à l'abattre.
Assurément personne ne s'imaginait en 1830 que les mormons survivraient à l'éclat de rire qui accueillit la prétendue traduction de leur livre sacré. On ne se figurait pas davantage qu'ils pussent résister aux violences qui les expulsèrent successivement