L'ANXIEN MONDE ET LE CHRISTIANISME
mis entre nos mains, que de reconstituer l'état de la religion égyptienne sous la X^'II^' dynastie et peut-être même juscpie sous la XII''. Mais lorsqu'on arrive aux croyances de l'ancien empire, et, à plus forte raison, lorsfpi il s'agit de rechercher comment ces croyances ont débuté, on est réduit, dans le premier cas, à suppléer tant bien (juo mal aux lacunes innombrables de rares documents qui forment tout au plus des points de repère, et, dans le second, à formuler de simples conjectures, suivant la façon dont on conçoit le premier développement logique des idées religieuses. Or, ce sont là des nuancos qu'il est dilïîcile de faire sentir dans un simple résumé.
La difficulté apparaît surtout quand il s'agit de points controversés où il est cependant impossible de mettre sous les yeux du lecteur tous les arguments produits de part et d'autre. L'auteur est alors réduit à prendre parti sans dire pourquoi, et son résumé risque de ne plus représenter, au moins sur ces points, l'état exact de la science. C'est ainsi que M. de Pressensé nous donne comme des faits établis certaines interprétations mythologiques qui sont l'objet de vives controverses, si même elles ne reçoivent généralement une solution contraire. En voici quelques exemples : (p. 143) la mort et la résurrection d'Adonis représentent exclusivement le lever et le coucher du soleil; (p. 179 Ahura Mazda est un dieu solaire; (p. -Î13)les divinités suprêmes du panthéon védique ont été d'abord des dieux solaires ou sidéraux ; (p. 234) la prédominance d'Agni et de Sonia est antérieure à celle de Varouna ; (p. 305) Siva et Roudra ont commencé par être, comme Rama, de simples appellations ou manifestations de Vishnou; (p. 397) Hermès est une personnification du crépuscule ; etc.
Je me hâte d'ajouter que ces critiques de détail ne doivent pas nous faire méconnaître la pénétration avec laquelle l'auteur a démêlé l'idée directrice et retracé les principaux caractères des grandes religions antiques. Son livre, du reste, n'a pas la prétention d'être un tableau à la fois général et complet des anciennes religions, dans le genre du précieux Manuel de C.-P. Tiele. En somme, c'est plutôt une étude approfondie de l'attitude quelles ont prise devant le problème du mal. Il est vrai que ce problème est au fond de toutes les religions, comme sentimen
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du contrasle enlro oo (|ui ost ot ce (jiii devrait être, entre la vision d'un idéal de bonheur ou de perfection et la conscience do notre impuissance à l'iilteindre par nos seules forces. M. de Fressensé estime que la question s'est posée en termes poignants dès le premier éveil du sentiment religieux; aussi conclut-il volontiers avec von Hartmann : « La religion naît partout de l'étonnement dont Thonniie est saisi devant le mal, devant le péché, ainsi que du désir (juil éprouve d'en expliquer l'existence, et, s'il est possible, de le détruire. »
Ici, toutefois, il y a une distinction à faire : celle du mal physique ou soulfrance et du mal moral ou péché. Pour M. de Pressensé, c'est toujours le mal moral qui semble en jeu, même chez les peuples placés au degré inférieur de l'échelle : « L'idée morale, écrit-il, n'est jamais totalement séparée de l'idée religieuse, » et, à l'appui de cette assertion, il fait valoir que parmi tous les peuples, même les plus arriérés, se retrouve la croyance à une certaine rétribution après la mort. Mais cette croyance est loin d'être aussi générale qu'il veut bien le dire ; il ne serait pas difficile de montrer qu'elle constitue, au contraire, une exception chez les peuples non civilisés et qu'elle apparaît seulement dans un état relativement avancé de l'évolution religieuse. En fait, la morale et la religion semblent, à l'origine, absolument indépendantes l'une de l'autre : l'auteur lui-même ne le reconnaît-il pas, quand, s'appuyant sur l'étude du sauvage actuel pour reconstituer les croyances primitives, il écrit : « Le divin lui apparaît surtout sous la forme d'esprits malfaisants qu'il lui faut conjurer dans la vie d'abord et surtout dans la mort? »
Même à une étape supérieure de l'évolution religieuse, si nous prenons les religions historiques dans leurs débuts, nous en trouvons plus d une où lidée de rétribution morale est encore absente. Sans doute, le sentiment du péché éclate de bonne heure, et en accents parfois sublimes, dans certains hymnes des Chaldéens, des Egyptiens, des Hindous; mais il faut remarquer que ces documents datent d'une époque déjà assez avancée dans le développement religieux de ces peuples. Nous serons des premiers à reconnaître que, dans toutes les religions, on en est venu à regarder le divin comme la plus haute personnification de la vérité et de la justice. Mais ce progrès témoigne d'un état religieux
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déjà fort éloigné des commencements, et c est alors seulement qu'a surgi le problème du mal moral, c'est-à-dire la difficulté de réconcilier avec l'omnipotence divine la présence de la soull'rancc et du péché.
Comment échapper au terrible dilemme de la métaphysique (jui met en cause soit la bonté, soit la puissance de Tordre divin? Le moyen le plus sinqDle est fourni par le dualisme, où les pouvoirs du bon principe sont limités par ceux du mauvais. Mais la conscience se contente rarement de cette solution (ju'adopta la religion de Zoroastre. Ainsi que le dit M. de Pressensé, « la spéculation a toujours pour mission de ramener à l'unité les conceptions de Fesprit humain, » et alors reparaît la {|uestion : cette divinité suprême, uni(jue, qui est le dernier mot de la théologie, faut-illa tenir pour injuste ou impuissante?
Les héritiers des rishis védi([ues, une fois lancés dans les voies du panthéisme, se tirèrent d atfaire en faisant du monde une simple fantasmagorie, un rêve divin, où. à part l'Etre universel, rien n'a de réalité, ni les hommes ni les choses, ni par conséquent le bien et le mal. Les bouddhistes allèrent plus loin encore en niant la divinité elle-même. Quant aux Grecs, ils se trouvèrent préservés des solutions nihilistes par leur « humanisme, » c'està-dire par leur tendance esthétique et morale à retrouver dans le divin les caractères les plus nobles et les plus élevés de l'idéal humain. Aussi cherchèrent-ils à s'expliquer 1 existence du mal par l'hypothèse d'une faute à expier. Que cette faute soit le fait de rindividu lui-même ou de ses ancêtres, qu'il l'ait commise dans cette vie ou dans une existence antérieure, les dieux vengeurs lui en infligeront le châtiment, soit sur la terre, soit au delà du tombeau, à moins qu il ne réussisse à se laver de la tache ou à désarmer la vengeance céleste. De là, les sacritices expiatoires et les cérémonies purificatrices des mi/stèrcs qui passaient pour ouvrir aux initiés, en les régénérant, les portes de la vie éternelle. Mais ces procédés étaient insuffisants pour donner satisfaction au besoin de réparation une fois éveillé. H fallait, pour efîacer les dernières traces de la coulpe ([ue les hommes sentaient de plus en plus peser sur leurs épaules, un Dieu plus grand que toutes les divinités positives, un sacrifice plus élevé (|ue tous les sacrifices humains. Ainsi l on en airiva
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i\ (.'oiin)tor .sur la voiiiio d'un èlro siuiialiuel, d un médiateur, ([ui piit non sculenuMil dévoiler à Ihoninie le eheniin vers le Dieu inconnu, nuiis encore s'ollVir en holocauste pour ellectuer la réconciliation du pécheur avec la perfection divine.
L'auteur nionti'e ([ue cette notion de faute et de rachat se rencontre même dans les religions orientales. Les Chaldéens et les Assyriens invocpiaient l'intercession d'un médiateur près du dieu mystérieux, pour obtenir le pardon de leurs péchés. Les Phéniciens coimaissaient plus ou moins les cérémonies exj)iatoires. Les Perses croyaient à la défaite éventuelle d'Ahiiman (pii devait linir par succond)er sous les coups d'un héros divin, Craosha. Les Hindous fondèrent leur théorie des avatiirs sur la croyance ([ue le dieu suprême s'incarne d âge en Age pour rétablir l'ordre, « chaque fois ([u il y a défaillance de la vertu et renaissance du vice. » Seuls peut-être les Egyptiens, si pénétrés de l'idée morale qu'ait été leur religion, sont restés trop satisfaits d'eux-mêmes pour aspirer à un libérateur chargé de mettre fin aux misères de ce monde. Mais, nulle part, le sentiment de l'imperfection humaine n a abouti à des résultats aussi décisifs (pie chez les Grecs et les Juifs, parce (pie, dans aucune des religions orientales, l'esprit humain nu pu débarrasser ses dieux de leurs attaches naturistes; pour ces religions, le mal dans la nature est fatal, et on ne peut s'y soustraire (pi'en cessant d'exister : le nirvana est le dernier mot du naturisme.
Kn dévelopj)ant de main de maître ce tableau de l'évolution morale cpii prépara ravènement du christianisme, l'auteur complète, pour ainsi dire, l'œuvre de M. Havet, ([ui n'a peut-être pas suffisamment insisté sur ces côtés de la (piestion, dans sa description de 1 état moral et religieux du monde ;inti(pie. Mais M. de Pressensé, à son tour, fait-il une part suffisante, dans l'élaboration de la religion nouvelle, aux influences intellectuelles et philosoplii(pies du monde gréco-romain? Il nous retrace bien l'histoire de la pensée grec(pie depuis Thaïes jiis(prà Plutanpie, et il n'hésite pas à reconnaître ([ue l'œuvre de la j)hilosophie grectpie a été d'une valeur « inappréciable » pour la préparation du christianisme. Mais il semble qu'à ses yeux cette valeur ait surtout consisté dans Finsuflisance de tous les systèmes philosophi([ues ou pliit(^)t dans le fait (pi ils se réfutèrent les uns les autres. Sans
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doute le christianisme, comme le dit M. de Presseiisé, tut « plus (ju'une révélation tliéori([ue sur Dieu et sur Tlionmie, » ce fut une organisation nouvelle de la vie, un idéal nouveau pioposé à la conscience et à la société. Mais il n'en eut pas moins sa théologie, et ici nous croyons que l'auteui' passe ti-op légèrement sur l'action directe des systèmes en vogue. Aj^rès avoir démontré ({ue le dernier terme du mouvement philosophi({ue aux approches du christianisme était dans une « accentuation » du platonisme ({ui, ayant creusé plus profondément encore la distance entre la création et l'Etre inconnaissable, s'efforçait de combler cet abîme par l'idée de divinités intermédiaires, il ajoute cpie « cette idée essentiellement orientale devait enfanter plus tard Témanatisme néo-platonicien et le gnosticisme. » — N'a-t-elle pas concouru à enfanter autre chose encore ?
Quoiqu'il en soit, pour apprécier définitivement les vues de l'auteur à cet égard, il convient d'attendre le volume suivant, où il sera nécessairement amené à examiner les rapports du néo-platonisme avec le judaïsme et le christianisme alexandrins. Bovnons-nous, pour le moment, à constater la sévérité de ses jugements à l'égard des tentatives, tant religieuses que philosophiques, ([ui marquent les derniers temps du paganisme. A l'entendre, le contact des cultes orientaux n'avait produit qu'un double courant de superstition et d'impiété. Le syncrétisme, c'est-à-dire la tentative de réunir et de fondre ce c[ue tous les cultes en présence renfermaient de meilleur, était une œuvre condamnée d'avance, car elle ne pouvait aboutir (ju'à rendre plus poignante l'insuftisance de ces religions. Le culte de Mithra n'était qu'une infiltration des superstitions orientales. Apollonius de Tyane était un pur charlatan, un « magicien rusé, » « un faux Messie. » — Nous ne pouvons, sous ce rapport, qu'en appeler au judicieux ouvrage de M. Jean Réville sur La Religion sous les Sévères ; on y trouvera, de même f[ue chez M. Renan, une appréciation plus juste des mouvements religieux qui tendaient à épurer le [)aganisme et ([ui furent comme son chant du cygne.
Cependant rien n'est plus contraire aux dispositions et aux habitudes de l'auteur (jue l'étroitesse de sentiments ou d'idées. Dans son livre sur les Origines^ où il passe en revue à peu près tous les systèmes de philosophie c()ntem[)oraiiis, M. de Pressensé
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a donné la mesure de la loyaulé avec lacjuelle il sait résumer les vues de ses adversaires et rendre justice à leurs ell'orts. Le présent t)uvrage fournil une nouvelle preuve d'indépendance de pensée, parla thèse (pi'il adopte relativement à l'orig-ine ou plutôt à la première forme des religions. 11 y a peu de problèmes (|ui mettent davantage aux prises la crilicjue indépendante et la criti([ue orthodoxe. Nous pensons tpie hi solution s en trouve dans l'étude des phénomènes religieux chez les peuples placés au dernier degré de 1 échelle civilisée. Mais le droit d Opérer ce rapprochement, bien cpie de plus en plus admis dans la science, est encore vivement contesté, et par ceux qui, à l'instar de M. Maurice Vernes, repoussent toute application de la méthode ethnographicpie dans 1 histoire des religions, et par ceux cpii persistent à faire du sentiment religieux le produit d'une révélation surnatuielle, directe et primordiale. Aux yeux de ces derniers, c'est faire acte d'athéisme et de matérialisme (pie de demander aux peuples les plus arriérés le secret des premiers balbutiements de la religion dans la conscience de l'humanité. \ oici pourtant un penseur — dont personne ne contestera les convictions spiritualistes ni même la croyance au caractère révélé du christianisme — qui nous donne 1 étude des sauvages dans les deux mondes pour le meilleur moyen de « construire avec quelque précision l'état social et religieux de la rude enfance de l'humanité, car les sauvages en sont les survivants. »
M. de Pressensé croit, il est vrai, qu'à l'origine de l'histoire, l'humanité n était plus dans son état i< normal, » qu'elle était (( déchue, » par sa propre faute, enfin qu'avant cette déchéance elle avait peut-être possédé une religion parfaite. Mais il lïen déclare pas moins s'en tenir aux faits constatés par l'observation, et, par suite, accepter pour point de départ de l'évolution religieuse « la phase préliminaire du développement religieux f[ue nous retrouvons en plein chez les peuples sauvages, » sous cette seule réserve (pie le germe de ce développement soit cherché dans la conscience morale et non sinq)lement dans la contemplation de la nature. — Sans doute, cpiand il affirme ([lie lidée monothéiste lend à « reparaître » même parmi les sauvages, nous écririons plutôt : apparaître ; quand il montre, jiis(jue dans le culte le j)lus grossier, un sentiment de « déchéance » nous mettrions :