DEUXIÈME LEÇON LA « BONNE NOUVELLE » CHEZ LES JUIFS
Les Israélites, quand ils étaient encore à l'état nomade, avaient conclu avec Jahveh, le dieu jaloux et sévère du Sinaï, un pacte
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d'alliance qui leur garantissait, en échang-e de leurs hommages, le triomphe sur leurs ennemis, — plus tard, l'empire du monde. — Même au milieu de leurs pires désastres, ils ne renoncèrent pas à cette croyance, qui puisa une nouvelle force dans leur retour de la captivité et plus tard dans leur affranchissement de la domination gréco-syrienne. De là, sortit le courant d'idées connu sous le nom de messianisme :
Un Messie, un « oint du Seigneur » — que les uns tenaient pour un futur descendant de David, les autres pour une personnification symbolique de la race juive, ou bien même pour un personnage céleste que Dieu enverra à son heure — viendrait établir le Royaume de Jahveh. Toutes les nations accepteront sa loi, sous rhégémonie du peuple élu. Les méchants seront anéantis; la justice, la prospérité et la paix régneront parmi les hommes. Même les justes, morts depuis les commencements, ressusciteront en chair et en os, pour participer à la félicité générale.
Telle était, du moins, la doctrine des pharisiens, le parti rigoriste, qui joignait aux pratiques de la législation mosaïque les minutieuses observances élaborées depuis l'exil par plusieurs générations de commentateurs, scribes, docteurs et rabbins. De leur côté, les saducéens ou parti sacerdotal, groupés autour du Temple, plaçaient en première ligne les intérêts du culte public, n'allant pas au delà des prescriptions formelles de la Loi et plus portés à composer avec les exigences du monde extérieur.
Cependant les progrès de la puissance romaine menacèrent bientôt de nouveaux dangers les prétentions de la théocratie juive. Après la mort dTlérode le Grand, la séparation de son royaume en trois tronçons, la réduction de la Judée au rang de simple ethnarchie, les imprudences et les exactions des procurateurs, le contact continuel et forcé avec des étrangers païens, suscitèrent, en Palestine, une intense fermentation à la fois politique et religieuse. Des prétendus Messies provoquèrent des insurrections qui furent noyées dans le sang.
Déjà antérieurement, des Juifs pieux, désespérant de réaliser intégralement la Loi au c urs de la vie ordinaire, s'étaient détachés du sacerdoce olTi ciel qu'ils tenaient pour impur, et s'étaient réfugiés dans le désert, pour y organiser des communautés ou y vivre en
ascètes. Tels furent les Esséniens, (jui visaient à réaliser la pureté absolue dans leurs mœurs, leurs vêtements, leur nourriture.
Tel encore Jean le Baptiste qui, à l'imitation du prophète Elie, se retira dans les solitudes voisines de la Mer Morte, avec des disciples aux([uels il enseignait à se préparer pour la venue du Messie. A l'en croire, cet événement, qui devait coïncider avec la lin ou plutôt la rénovation du monde, débuterait par d'épouvantables cataclysmes; ensuite viendrait le Jugement universel. Alors malheur à ceux qui n'auraient pas pratiqué la piété envers Dieu et la justice envers les hommes.
Jean soumettait ses disciples à un rite communément appliqué aux néophytes du judaïsme, mais qu'il investit d'une importance particulière, comme symbole de régénération morale : le baptême par immersion.
C'est parmi ses disciples qu'apparaît d'abord Jésus.
Il n'est pas possible de contester sérieusement l'existence historique du fondateur du christianisme, en tant que réformateur juif, héritier spirituel des anciens Prophètes, né sous le règne d'Auguste et crucifié à Jérusalem sous celui de Tibère. Les Epîtres de Paul suffiraient à attester ces faits.
Il est probable que Jésus naquit à Nazareth. Son père était charpentier. Sa mère se nommait Marie. Il eut des frères et des sœurs que les évangélistes nous font connaître. Lui-même reçut dans la synagogue l'instruction ordinaire des enfants juifs; il exerça quelque temps la profession de son père (Marc, vi, 3). — Tous les autres détails sur son enfance, ainsi que sur sa généalogie semblent purement légendaires, si même ils ne sont empruntés aux mythes des cultes ambiants.
Sa carrière publique se divise en quatre périodes :
1° Son séjour près de Jean le Baptiste ;
2'^ Ses prédications en Galilée ;
3** Son vo^-age à Jérusalem et sa propagande dans cette ville;
4** Sa passion et sa mort.
Il approchait de la trentaine, lorsque Jean le baptisa dans le Jourdain. Après être resté un certain temps près du Précurseur, il fît une retraite au désert ; puis, assumant à son tour le rôle d'un inspiré, il se rendit en Galilée pour y annoncer la « Bonne Nouvelle. »
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Par là, il onteiulait ravènement prochain du Royaume de Dieu, que devait instaurer le Messie. Pas plus que, semble-t-il, dans la pensée de Jean, il ne s'a^j^it d'une royauté politi(jue, mais plutôt d'une révolution morale et sociale, qui changera les conditions de l'humanité : les hommes deviendront semblables à des anges, sous l'hégémonie du peuple d'Israël.
Comme Jean, mais avec moins d'àpreté dans ses dénonciations, Jésus estime que ce royaume est réservé aux pauvres et aux humbles, mais surtout aux justes et aux bons. Gomme Jean, il engage les hommes à s'y préparer par le repentir et par la charité ; mais il s'abstient d'exiger le jeûne ou autres austérités. Tout ce qu il réclame, c'est la pureté du cœur et 1 amour du prochain. Il fait surtout ressortir que le règne de Dieu sera préparé par la conversion intérieure des individus qui, dès lors, peuvent immédiatement le réaliser en eux-mêmes.
Pour Jean, Dieu est un juge. Pour Jésus, Dieu est un père; c'est cette idée de paternité divine, entraînant la fraternité humaine, qui constitue l'essence et l'originalité de sa doctrine (Marc, XII, 28-34). — Sans doute la justice veut que les méchants soient punis; mais, à l'encontre de la vieille théorie biblique, ce sentiment n'implique, de la part du Père, ni haine ni colère. Les hommes doivent suivre son exemple, en aimant jusque leurs persécuteurs {Mafth., v, 43-48).
L'abolition de la loi mosaïque et même de toutes observances rituelles, la suppression des organisations sacerdotales, la séparation de la religion et de la métaphysicjue, la substitution de la conduite ou plutôt du sentiment à la croyance comme fondement de l'association religieuse et voie du salut; toutes ces innovations sont en germe — mais seulement en germe — dans le mysticisme de Jésus. Peut-être en entrevoyait-il la réalisation dans le futur royaume de Dieu. Cependant lui-même resta soumis toute sa vie aux prescriptions de la loi mosaïque, qu'il disait vouloir compléter et non abolir [Mat th., v, 17). De fait, il ne se trouva guère en contact qu'avec les Juifs et « les brebis égarées de la maison d'Israël. » — Il se borne à déclarer que les pratiques rituelles ne sont pas la vraie piété et que le reste est bien autrement important [Marc, ii, 21: vu, 15 et ss. ; Matth., v, 23-24). Lui-même ne paraît pas avoir baptisé ses adhérents.
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Ses premiers disciples provenaient peut-être de l'entourage de Jean. Le nombre s'en accrut rapidement, surtout parmi les familles de condition modeste. Il en choisit douze, dont il lit ses Apôtres ou missionnaires. Cette ébauche de groupement n "avait rien d'ecclésiastique; il se refusa toujours à y établir une hiérarchie quelconque {Marc, ix, \V,')\ x, 35 44).
La petite troupe parcourait les bourgades et les campagnes, alors peuplées et riantes, de la Galilée, où les mœurs simples et hospitalières rendaient la vie facile. Jésus mettait à profit l'organisation des synagogues, où chacun avait le droit de prendre la parole pour commenter la Loi et les Prophètes. D'autres fois, il discourait sur les places publiques, au bord des fontaines, sous l'ombre des grands arbres, au cours des solennités privées, se tenant au niveau de ses auditeurs par la forme imagée et suggestive de son langage.
La tradition rapporte qu'il guérissait les malades et délivrait les possédés, comme le faisaient tous les inspirés de son temps. Les miracles qu'on lui attribue ne sont que le récit amplifié de ces phénomènes psychiques, quand ils ne sont pas des légendes introduites après coup pour accroître son prestige. Lui-même, tout en cédant à des illusions qu'il partageait, se refuse à fonder sur des prodiges ses titres à la foi de ses auditeurs {Marc, viii. 11).
D'un abord ouvert et sympathique, il ne manquait pas, quand on lui décernait des qualifications trop enthousiastes, de demander qu'on les réservât à Dieu, vis-à-vis duquel il n'hésita jamais à affîrmer sa propre subordination [Marc, x. 18; xiii. 32; Matth., XH, 31-32, xxvT, 36-i4).
Cependant, faisant bon marché des observances superflues, dénonçant sans hésitation les insufïîsances et les hypocrisies de ceux qui croyaient obtenir le salut par des pratiques extérieures, fréquentant des héréti(|ues, des péagers, des gens réputés impurs, il ne pouvait éviter d'entrer en conflit avec les pharisiens, qui le dénoncèrent comme un fou ou un possédé. A la suite de la propagande qu'il tenta sans succès dans son bourg natal, ses proches cherchèrent à le saisir comme ayant perdu la raison; ce qui l'amena à les renier violemment {Marc, m, 21-35).
Jésus, parlant de lui-même, s'appelle de préférence le Fils de l'Homme. D'autre part, la foule commençait à s'entretenir de
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lui comme du Messie. Du fond do la prison où le tétranjue Antipas avait jeté Jean le Baptiste, celui-ci lit demander à Jésus s'il n'était pas le Christ. Peu de temps après, ses Apôtres le saluèrent eux-mêmes de ce titre, et pour la première fois Jésus l'accepta, en leur recommandant toutefois le secret {^farc, vin. 27-30).
C'est alors qu'il forma le projet de se rendre à Jérusalem, sans se dissimuler les dillicultés et les périls qui I'a' attendaient. Son voyage à travers la Judée et son entrée à Jérusalem, au printemps de l'an 33, eurent un caractère triomphal, qui acheva de le désigner à ses adversaires comme un personnage dont il fallait se débarrasser à tout prix. La violence avec la(|uelle, en un accès d'indignation, il dispersa les marchands installés dans l'enceinte du Temple, souleva linitalion des saducéens (jui dominaient au sein du grand Sanhédrin. D'autre part ses polémi(jues (juotidiennes avec les pharisiens, en devenant de plus en plus véhémentes, achevèrent de cimenter contre lui l'union des partis.
Comme on n'osait pas l'arrêter en plein jour, par crainte dune émeute, la police du grand-prêtre, avertie par un traître, vint le saisir dans un jardin du mont des Olives, où il se retirait chaque nuit avec ses fidèles. C'était le jeudi 2 avril de l'an 33, le soir même du jour où il avait célébré la Pàque juive en compagnie de ses Apôtres. Après un semblant d'interrogatoire, on le traîna, le lendemain matin, devant le Sanhédrin, sous l'accusation d'avoir prédit la ruine du Temple et de s'être déclaré le Messie. Ayant fièrement revendiqué ce dernier titre, il fut condamné à mort .
Les condamnations capitales devaient être ratifiées par l'autorité romaine. Le grand-prêtre jugea habile de représenter Jésus au procureur Pilate comme un séditieux qui avait voulu se faire proclamer roi des Juifs. C'est de ce chef, qu'après quelques tergiversations, Pilate le condamna au supplice romain de la crucifixion. Il fut exécuté le jour même.
Les dernières paroles que lui prête la tradition : « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » semblent indiquer que, jusqu'à la dernière minute, il avait espéré une intervention surnaturelle en sa faveur.
Ici disparaît le Jésus de l'histoire. De son tombeau, sortit un
Jésus qui n'a plus rien crhislori(|ue, mais qui n'en constitue pas moins, dans révolution relit^ieuse et morale des âges suivants, un facteur primordial dont l'histoire doit tenir compte.