TROISIEME LEÇON LA RUPTURE AVEC LE JUDAÏSME
La mort do Jésus coupait court au développement de son rôle messianique. Le bruit de sa résurrection, confirmé par des visions individuelles et des suggestions collectives, permit à ses disciples de croire qu'il reparaîtrait prochainement, dans des conditions surnaturelles, pour établir le royaume de Dieu. Dès lors son supplice put être présenté comme une immolation volontaire, dont l'explication se trouvait, conformément aux idées du temps, dans la nécessité d'un sacrifice expiatoire, pour racheter les péchés des hommes. Jésus paye à Satan la rançon de l'humanité.
Les disciples restés à Jérusalem prirent l'habitude de se réunir pour s'entretenir du Messie, de ses enseignements, de son retour imminent. En dehors de ces réunions, où se produisaient fréquemment des phénomènes d'inspiration et d'extase, attribués à l'intervention de l'Esprit-Saint, ils appliquaient rigoureusement la loi mosaïque, participaient au culte du Temple et de la synagogue, observaient les jeûnes et se gardaient de toute souillure légale, ne différant des autres groupes messianiques que par la croyance à une première apparition du Messie dans la personne de Jésus.
L'adhésion à cette croyance était la seule condition qu'ils exigeaient de leurs néophytes pour les admettre au baptême. Ce n'en était pas moins un premier pas vers la substitution de la foi en Jésus à la foi de Jésus. Ce baptême, administré au nom du Christ, lavait l'homme de ses transgressions antérieures pour le faire pénétrer dans la Communauté des saints, qui réalisait dès ce monde les conditions morales du rovaume de Dieu.
La propagande des Apôtres, à peine entravée par le mauvais
250 AnCIlKOLOGTE ET IITSTOIRE RELIGIEUSES
vouloir des autorités sacerdotales, lit des progrès rapides tant à Jérusalem que dans les régions voisines. Comme la secte prati- ([uail jusqu'à un certain point la communauté des biens, elle contractait par cela même l'obliu^ation d'organiser l'assistance des veuves, des iniirmes, des vieillards. Un des diacres choisis à cet ell'et, Etienne, appartenait à ces Juifs dits hellénistes, (jui, familiarisés, par un long établissement à l'étranger, avec les éléments de la culture grecque, apportaient une certaine largeur dans l'interprétation et l'application de la Loi.
Accusé, comme Jésus, d'avoir blasphémé contre le Temple et contre la Loi, Etienne fut traîné devant le Sanhédrin, condamné et lapidé. Ses adhérents, forcés de fuir Jérusalem, s'en allèrent propager 1 Evangile parmi les synagogues de Chypre et d'Asie Mineure, tandis (|ue les Apôtres conservaient à Jérusalem leur situation plus ou moins tolérée.
Les pharisiens, qui avaient plutôt défendu les Apôtres contre les persécutions des saducéens, s'étaient montrés les plus acharnés contre les hellénistes. Au cours de l'an 35, un jeune et ardent pharisien, Saul — plus tard Paul — de Tarse, reçut du Sanhédrin des lettres pour les synagogues de Damas, en vue d'y organiser la répression des novateurs.
Chemin faisant, il eut une vision qui changea l'orientation de ses idées. 11 se serait fait baptiser, dès son arrivée à Damas, mais il ne commença pas immédiatement son apostolat. Durant trois ans il se retira en Arabie ; puis, après un court séjour à Jérusalem, où il fît la connaissance des Apôtres, il rentra dans sa ville natale. C est là que, en 49, il reçut de Barnabas l'invitation de se rendre à Antioche, pour y seconder l'œuvre d'évangélisation entreprise par les réfugiés hellénistes, non seulement parmi les Juifs, mais encore parmi les Gentils.
Trois faits importants caractérisent cette première extension de la propagande évangélique :
1^ C'est à Antioche que les disciples prirent pour la première fois le nom de chrétiens ;
2^ Les païens désireux de se convertir ne durent plus se faire Juifs au préalable ;
3^^ Des missions furent organisées pour prêcher l'Evangile en terre païenne.
C'est ainsi que Paul et Barnabas s'en allèrent, Tannée suivante, fonder des ecclésies à Chypre et dans plusieurs provinces de l'Asie Mineure, en Pamphylic, en Pisidie et on Galatie.
Les innovations d'Antioclie émurent les disciples de .lérusalem, alors dirigés par Jacques, le frère de Jésus. Quelques-uns se rendirent à Antioche, en l'an o2, pour soutenir que le païen baptisé ne pouvait être sauvé, s'il ne se faisait circoncire. Après leur avoir tenu tête, Paul les suivit à Jérusalem, pour se plaindre de leur intervention et revendiquer ses droits d' Apôtre.
Une conférence eut lieu, où Paul obtint l'appui de Pierre. Après une vive discussion, Jacques lit prévaloir un compromis qui réservait la question de principe. Il fut convenu que les nouveaux chrétiens, s'ils étaient Juifs, continueraient à observer la Loi ; mais qu'ils pourraient s'en dispenser, s'ils étaient d'origine païenne ; sauf qu'ils auraient à s'abstenir des viandes fournies par les- bêtes sacrifiées aux idoles, du sang, de la chair des animaux étouffés, enfin du mariage dans certains degrés de consanguinéité. Paul était admis comme Apôtre des Gentils ; de son côté, il reconnaissait une certaine primauté à l'Eglise de Jérusalem, pour laquelle il s'engageait à collecter périodiquement parmi les Eglises en terre païenne.
Les trois années suivantes furent consacrées par Paul à évangéliser, en compagnie de Silas et de Timolhée, la Phrygie, la Macédoine et la Grèce. Partout il s'adressait d'abord aux Juifs, s'efforçant de leur démontrer que la mort et la résurrection du Christ formaient l'accomplissement des prophéties messianiques. Lorsqu'il était expulsé des synagogues — ce qui arrivait tôt ou tard, et souvent avec violence, — il se tournait vers les païens, en insistant sur la conformité de ces mêmes faits avec les données religieuses et morales de la conscience universelle. Là où ses adhérents étaient assez nombreux, il les groupait, sans distinction d'origines, dans une ccclésie, plus ou moins organisée sur le plan des synagogues.
La thèse essentiellement mystique de Paul se grelfe sur la doctrine que le Christ est un second Adam, qui inaugure, par sa résurrection, une nouvelle humanité. En s'unissant à Jésus par la foi, c'est-à-dire par une communion mystique, les fidèles sont morts au péché avec le Christ et ils sont ressuscites avec lui à
une vie spirituelle, d'où a disparu l'idée de transprression et, par suite, de Loi. A l'objection (ju'ainsi tombent les obli«i^ations morales imposées par la Loi, Paul répond que pour le croyant, assimilé au Christ, il y a impossibilité lo^^ique de pécher : appelé à la liberté par la foi, le chrétien redevient esclave par l'amour {Galatrs,\. 13-15).
Il n'y en a pas moins là une nouvelle modification du christianisme oriii^inaire. Dans la conception paulinienne du Messie, l'enseignement de Jésus passe au second plan; l'œuvre de la régénération de l'humanité se concentre dans la mort et la résurrection du Christ ; c'est la toi dans ce double t'ait qui sauve, plus que la pureté tlu ccvur et 1 amour du prochain ; bien que. en réalité, Paul ne disjoigne pas ces dill'érents éléments de la vie chrétienne.
Quoique Paul, par une certaine inconséquence, ait continué à observer personnellement, et même avec zèle, les prescriptions de la Loi, dans les milieux juifs, là où elles n'étaient pas un obstacle à la communion entre chrétiens, sa conception du salut aboutissait forcément à la conclusion que la mort du Christ, ayant mis lin à l'ancienne Alliance, rendait désormais les observances mosaïques aussi superflues pour les Juifs (|ue pour les Gentils. D'autre part, l'atFluence des convertis d'origine païenne, réduisant de plus en plus l'importance de l'élément juif, devenait une menace pour la prépondérance que l'Eglise de Jérusalem prétendait assumer au sein de la chrétienté.
Dans ces conditions, le compromis de Jérusalem ne pouvait être de longue durée. En l'an 35, des judaïsants de l'entourage de Jacques vinrent préconiser à Antioche le rétablissement intégral des prescriptions légalistes. Pierre lui-même se laissa persuader de ne plus prendre part aux agapes en compagnie de non-circoncis et il fut, pour cette défaillance, vivement pris à partie par Paul. Celui-ci n'hésita pas à alïîrmer dans cette controverse toutes les conséquences de son principe : <( Si la justification nous vient d'une Loi quelconque. Christ est mort pour rien » (Galates, ii, 21).
Repoussés d' Antioche, les judaïsants organisèrent des contremissions qui s'en allèrent miner l'influence de Paul jusque dans les Eglises qu'il avait fondées. C'est pour les combattre, qu'il rédigea, de 56 à 58, les principales épîtres où il développe sa thèse
de la justification par la foi (Ep. aux Galates, aux Corinthiens, aux Romains),
En même temps, il parcourt la Phrygie, la Galatie, l'Asie, la Macédoine, la Grèce, tant pour raffermir ses Eglises que pour en établir de nouvelles. Quand, en 58, il arriva à Jérusalem pour les fêtes de la Pentecôte, sa visite ne laissa pas d'embarrasser les fidèles de Jacques. Celui-ci lui demanda de se rendre au Temple, pour y accomplir certaines cérémonies de consécration, en vue d'attester son orthodoxie judaïque. Paul accepta. Mais, dénoncé par des Juifs arrivés de l'Asie Mineure, il eût été massacré par le peuple sans la prompte intervention des soldats romains qui l'entraînèrent dans la citadelle, puis le transférèrent à Gésarée. Le Sanhédrin réclamait le prisonnier sous une double accusation de sacrilège et de sédition. Le gouverneur romain, après une enquête assez confuse, comme Paul en appelait au tribunal de l'Empereur, en sa qualité de citoyen romain, l'embarqua pour Rome sous escorte.
Arrivé à Rome, après diverses péripéties, Paul y jouit d'une liberté relative, qui lui permit de se mettre en rapport tant avec les chrétiens qu'avec les juifs et les païens. Sa propagande parmi les Juifs ne donna que des résultats médiocres. Aussi les dernières paroles qui lui sont attribuées sont-elles la constatation de ce que, les Juifs ayant repoussé la parole de Dieu, « celui-ci s'est adressé aux Gentils qui l'écouteront » (Actes, xxviii, 27-28).
Néanmoins, le conflit des deux principes était loin d'être tranché, lorsqu'en 63, Paul disparaît brusquement de l'histoire. Ce furent la ruine de Jérusalem et la destruction du Temple, en 70, qui émancipèrent définitivement le christianisme de la loi mosaïque. A la fin du siècle, les chrétiens judaïsants ne sont plus qu'une petite secte confinée en Palestine, où ils s éteindront sous la dénomination de nazaréens et à'ébionites.
Tout en maintenant l'autorité de l'Ancien Testament, surtout en vue d'établir la légitimité du Messie par l'interprétation des prophéties, les nouveaux chrétiens se refusèrent désormais à regarder les Juifs comme le peuple élu. Tout au plus lui reconnaissaient-ils ce privilège pour le passé, ajoutant ([u'il l'avait perdu en crucifiant le Messie. Un certain nombre prétendaient même qu'il ne l'avait jamais possédé [Epitre de Barnabas).
254 AIîCIUUjLOGIE ET UISTOIHK HKLIGIEUSES
Il y eut, dans certaines Eglises, une période transitoire, souvent très courte, entre le moment où elles laissèrent tomber la Loi juive et celui où elles s'ouvrirent à la philosophie grecque.
La Diclachè nous révèle cet état en quelcjue sorte idyllique du christianisme, confiné dans la pratique d'un messianisme moraliste. La théolo^i^ie s'y borne à la foi dans l'unité de Dieu, le ministère de Jésus et la proximité de son retour. On y réprouve la superstition, nuiis on i^çnore l'hérésie. L amour de Dieu et des hommes y est l'unicpie voie de salut. Toutes les aspirations s'y résument dans le mot de passe : M;if'n/},'i//in (le Seigneur arrive!) (cf. I, Cor. XVI, 22).
QrATHIÈME LEÇON