‹ Cubistes, futuristes, passéistesChapitre 10 sur 34 · FORMES DYNAMIQUES DU CORPS HUMAIN · texte numérisé non relu

FORMES DYNAMIQUES DU CORPS HUMAIN

LES PEINTRES FUTURISTES

et à leur tour les maisons se précipitent sur l’autobus et se fondent avec lui.

« Le désir d’intensifier l’émotion esthétique fondant en quelque sorte la toile peinte avec l’âme du spectateur, nous a fait déclarer que celui-ci « doit être placé désormais au centre du tableau ».

« Il n’assistera pas, mais il participera à l’action. Si nous peignons les phases d’une émeute, la foule hérissée de poings et les bruyants assauts de la cavalerie se traduisent sur la toile par des faisceaux de lignes correspondant à toutes les forces en conflit, en suivant la loi de violence générale du tableau.

« Ces lignes-forces doivent envelopper et entraîner le spectateur qui sera en quelque sorte obligé de lutter lui aussi avec les personnages du tableau.

« Tous les objets, suivant ce que le peintre Boccioni appelle heureusement transcet i dent alisme physique^ tendent vers l’infini par leurs lignes-forces , dont notre intuition mesure la continuité.

« Ce sont ces lignes-forces qu’il nous faut dessiner, pour reconduire l’œuvre d’art à la vraie peinture. Nous interprétons la nature en donnant sur la toile ces objets comme les commencements ou les prolongements des rythmes que ces objets mêmes impriment à notre sensibilité.

« Après avoir donné par exemple, dans un tableau, l’épaule ou l’oreille droite d’un bonhomme, nous

CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES

trouvons absolument oiseux et vain de donner également l’épaule ou l’oreille gauche de cette figure. Nous ne dessinons pas les sons, mais leurs intervalles vibrants. Nous ne peignons pas les maladies, mais leurs symptômes et leurs conséquences.

« Eclairons encore notre idée par une comparaison tirée de l’évolution de la musique.

« Nous avons non seulement abandonné d’une façon radicale le motif entièrement développé suivant son équilibre fixe et par conséquent artificiel, mais nous coupons brusquement et à plaisir chaque motif par un ou plusieurs autres motifs, dont nous n’offrons jamais le développement entier, mais simplement les notes initiales, centrales ou finales.

« Gomme vous voyez, il y a chez nous non seulement variété, mais chaos et entrechoc de rythmes absolument opposés, que nous ramenons néanmoins à une harmonie nouvelle.

« Nous parvenons ainsi à ce que nous appelons la peinture des états d'âmes.

« Dans la description picturale des différents états d’âme d’un départ, des lignes perpendiculaires, onduleuses et comme épuisées, çà et là accrochées à des silhouettes de corps vides, peuvent facilement exprimer la langueur et le découragement.

« Des lignes confuses, sursautantes, droites ou courbes qui se mêlent à des gestes ébauchés d’appel

LES PEINTRES FUTURISTES

et de hâte exprimeront une agitation chaotique de sentiments.

« D’autre part, des lignes horizontales, fuyantes, rapides et saccadées, qui tranchent brutalement des visages aux profils noyés et des lambeaux de campagnes émiettés et rebondissants, donneront l’émotion tumultueuse de celui qui part ».

Impassibles, obstinés, les Futuristes continuaient :

« Il est à peu près impossible d’exprimer par des mots les valeurs essentielles de la peinture.

« Le public doit aussi se convaincre que, pour comprendre des sensations esthétiques auxquelles il n’est pas habitué, il lui faut oublier complètement sa culture intellectuelle, non pour s'emparer de l’œuvre d’art, mais pour se livrer à elle éperdûment.

« Nous commençons une nouvelle époque de la peinture.

« Nous sommes désormais sûrs de réaliser des conceptions de la plus haute importance et de la plus absolue originalité. D’autres nous suivront, qui avec autant d’audace et d’acharnement conquerront les cimes que nous ne faisons qu’entrevoir. Voilà

CUBISTES, FUTURISTES ET PASSÉISTES

pourquoi nous nous sommes proclamés les primitifs d'une sensibilité complètement rénovée ».

« Dans quelques-uns des tableaux que nous présentons au public, la vibration et le mouvement multiplient innombrablement chaque objet. Nous avons ainsi réalisé notre fameuse affirmation au sujet du « cheval courant qui n'a pas quatre jambes, mais vingt ».

« On peut noter, en outre, dans nos tableaux des taches, des lignes, des zones de couleur qui ne correspondent à aucune réalité, mais, suivant une loi de notre mathématique intérieure, préparent musicalement et augmentent l’émotion du spectateur.

« Nous créons ainsi en quelque sorte une ambiance émotive en cherchant à coups d’intuition les sympathies et les attachements qui existent entre la scène extérieure (concrète) et l'émotion intérieure (abstraite). Ces lignes, ces taches, ces zones de couleur apparemment illogiques et inexplicables : voilà les clefs mystérieuses de nos tableaux.

« On nous reprochera sans doute de trop vouloir définir et exprimer d’une façon évidente les liens subtils qui unissent notre intérieur abstrait à l’exté-r rieur concret.

oo

LES PEINTRES FUTURISTES

« Gomment voulez-vous, d’autre part, que nous accordions une liberté absolue de compréhension à un public qui voit toujours comme on lui a appris à voir, avec des yeux faussés par la routine?

« Nous allons détruisant chaque jour en nous et dans nos tableaux les formes réalistes et les détails évidents qui nous ont servi à établir un pont d’intelligence entre nous et le public. Pour que la foule jouisse de notre merveilleux monde spirituel qui lui est inconnu nous lui en donnons la sensation matérielle.

« Nous répondons ainsi à la curiosité grossière et simpliste qui nous environne, par les côtés brutalement réalistes de notre primitivisme.

« Conclusion : notre peinture futuriste contient trois nouvelles conceptions de la peinture :

« i° Celle qui résout la question des volumes dans le tableau, s’opposant à la liquéfaction des objets selon la vision des impressionnistes;

« 2° Celle qui nous porte à traduire les objets suivant les lignes-forces qui les distinguent, et par laquelle on obtient une puissance de poésie objective absolument nouvelle;

« 3° Celle (conséquence naturelle des deux autres) qui veut donner l’ambiance émotionnelle du tableau, synthèse des différents rythmes abstraits de chaque

CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES

objet, d’où jaillit une source de lyrisme pictural, inconnue jusqu’ici ».

Et cette profession de foi était signée par :

UMBERTO BOCCIONI,

Page 1