LES PINS AU BORD DE LA MER
SIGNAC
est à la longue trop connu, il n’est plus question de nier la luminosité qu’ils ont, à pleines couleurs complémentaires, jetée sur leurs toiles; et M. Paul Signac, leur chef actuel, n’a point négligé pour cela l’équilibre des masses et l’ordonnancement décoratif de ses sujets.
Mais voilà, je crois qu’orc lui garde toujours rancune d’avoir voulu, lui aussi, s'expliquer au moyen d’un petit livre célèbre, qui a pour titre : D’Eugènè Delacroix an néo-impressionnisme. On, je veux dire : les confrères et les amateurs. Car, pour la plupart de ces « cervelles de hameau », expliquer quelque chose avec intelligence, c’est accumuler sur soi toutes les plus basses rancunes et les plus sournoises attaques! Donc,M. Paul Signac a peut-être eu tort d’écrire!
Mais c’est que personne n’a cherché plus loin — M. Henri-Matisse pour lui-même, bien entendu, excepté! — les raisons de peindre comme il peint.
M. Paul Signac a eu vraiment, sur ce sujet qui en valait, on en conviendra, la peine, toutes les préoccupations. C’est ainsi qu’un jour il fut trouver au Muséum le sénile Chevreul, chimiste-
CUBISTES, FUTURISTES ET PASSÉISTES
sorcier de la couleur. Il s’agissait pour M. Signac d’obtenir des révélations sensationnelles, de ces conseils enfin qui révolutionnent tout un art. Chevreul écouta, s’étonna, et enfin il dit : « Mais, Monsieur, à la peinture je n’y entends goutte! si vous voulez avoir sur ce sujet des conseils précieux, il vous faut sans tarder aller trouver mon collègue de l’Institut, M. Bonnat ! »
M. Signac ne se le tint pas pour dit. Il chercha, questionna, encore, fureta dans les bouquins diserts et ennuyeux; et il fut tout heureux « d’avoir adopté une facture dans laquelle l’habileté de main n'a aucune importance », quand il put lire, toujours dans Ruskin :
« Seulement, dans ce système de dessin méticuleux, de lignes consciencieuses et appuyées, de couleurs mates, une à une dissociées et laborieusement posées point par point, de pignochage net, précautionneux et probe, quel rôle jouent la largeur de la facture, la fluidité savoureuse de la touche, la virtuosité de la main, la liberté du pinceau? Elles n'en jouent aucun, parce qu’elles n’en doivent pas jouer. Le virtuose est un pharisien qui se complaît en luimême et non enla beauté... C’est un équilibriste qui jongle avec ses ocres, ses outremers, ses cinabres, au
SIGNAC
lieu de les apporter en tribut devant la Nature sans égale et devant le ciel sans tond. Il dit : « Voyez mon adressse, voyez ma « souplesse, voyez ma patte 1 » Il ne dit pas : « Voyez comme Elle est belle et comme Elle passe tous nos pauvres artifices humains! »
Et M. Signac d’ajouter : « Ces lignes ne sont-elles pas la meilleure réponse que l’on puisse faire aux critiques qui reprochent aux néo-impressionnistes la discrète impersonnalité de leur facture ? »
Mais M: Signac est trop modeste. Il est, lui, très personnel, au contraire; d’une originalité même très caractérisée. Rien de commun, par exemple, avec ses savantes marines, et les paysages laborieusement secs et désagréables de M. Théo Van Rysselberghe.
Quant à ses dessins et à ses aquarelles, le tout en est extrêmement admirable. Ses dessins sont solides, toujours d’un bel ensemble décoratif; et ses aquarelles sont délicates, très vives, très colorées, très chatoyantes, très libres aussi — la mise en œuvre de la « touche divisée » proprement dite en étant généralement absente.
Il est regrettable toujours que l’on ne fasse point appel au talent de M. Signac pour décorer
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une salle des fêtes, un casino, etc. Un jour, je me souviens, ce peintre excellent prit part à un concours pour la décoration de la mairie d’Asnières. Ce fut naturellement un médiocre qui obtint le prix. Il avait eu pour lui les suffrages des membres du jury, — irréductibles ganaches, parce que jurés!...
UTRILLO
UTRILLO (Maurice), né à Paris, le 25 décembre 1 883 . Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne.
Les façades lépreuses, les murs rongés, les toits chancelants, tout le déchet des faubourgs d’une grande ville, les exostoses des plâtres mous, les dolentes silhouettes des arbres grêles, les pourritures des vieilles petites maisons ; — puis, tout d’un coup, l’éclatant aspect d’une blanche muraille, le roux qui chante d’une boutique repeinte, le noir d’un locatis dont les planches gondolent et pètent, — voilà ce que Maurice Utrillo le plus souvent a peint avec une tendresse simple et spontanée.
Il a trouvé tout cela sur cette Butte Montmartre que les démolisseurs assaillent maintenant avec des férocités de goujats. Il a célébré
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un quartier qui demain sera jeté tout entier aux gravats, avec les autres ordures de la Ville. Il a peint, non pas Montmartre qui s’égaye, mais Montmartre qui se putréfie; et les murs verdis de décomposition, les eczémas des plâtres, personne ne les avait vus et exprimés comme lui.
A bien dire, il commença par peindre — aux côtés de sa mère, Mme Suzanne Valadon — des paysages empâtés, des paysages vraiment rustiques — un peu, sans qu’il s’en doutât, à la manière de Pissarro et de Raflaëlli. Et, tout de suite, ses réussites, dès ces débuts, furent éloquentes, d’un attrait sûr. D’autres vertus bientôt étonnèrent : ce furent sa fécondité naturelle, son ingénuité déconcertante, une barbarie qui allait de plus en plus vers la force et l’aisance d’un rare métier de peintre.
Et tout ce beau miracle s’accomplissait seul. Car Utrillo subissait une vie bien trop désordonnée pour suivre qui que ce fût, pour voir les expositions des tableaux des autres peintres. On peut dire vraiment de lui qu'il a peint dès les premiers jours dans les ténèbres de ses rêves et poussé par la seule contrainte de sa sensibilité.
UTRILLO
UTRILLO
Quand le goût lui vint de se libérer de Montmartre, il se dirigea, aussi naturellement, vers d’autres paysages; et, là encore, il se révéla tel qu’un unique peintre. Car, dans son petit atelier si étroit, n’importe où, d’ailleurs, il peut inventer les tons les plus poignants, les harmonies les plus savantes. Ce peintre qui a l’air de ne rien approfondir reste toujours un merveilleux enchanteur du monde de la couleur.
Il a peint des églises, des cathédrales, des plaines, des monts, des îles fouettées par les mugissantes écumes. Il a peint les rues de Paris et les ruelles des villages, les hospices et les casernes. Il sera un jour, au musée du Louvre, aux côtés des plus hauts paysagistes. Nul ne nous donne plus d’émotion — et nul, dans une apparente naïveté, ne nous apporte plus de force et plus d'amour.
UTTER
UTTER (André), né à Paris, le 20 mars 1886. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’ Automne.
Souvent, quand je revois André Utter, je pense à Vincent Van Gogh. Evidemment un Vincent Van Gogh plus équilibré, plus sage; mais André Utter, a, physiquement, du rare peintre venu de Hollande pour nous stupéfier, le même air un peu « braque », agressif, rageur, hostile. Puis, tout s’arrange; André Utter parle — et s’il a été sage, car lui aussi, hélas! aime trop les cocktails! — on a devant soi un esprit amusant, cultivé, d’une franchise absolue, un peu mal léchée, mais personnelle.
Les débuts de ce peintre — en somme grincheux! — c’est une peinture aigrelette, acide, sèche; mais cela rassemble de vraies qualités,
UTTER
annonce une sorte de réaliste dont les toiles offrent presque toujours un singulier et bizarre attrait.
Tout de suite, nous avons pris goût à cette peinture-là. Nous nous souvenons de paysages parisiens, peints rue Cortot — ou, plus exactement, d’un logement donnant sur des jardins et sur un vaste panorama de l’énorme ville — qui sont autant d’hommages farouches à la gloire de Paris. A la campagne, en pleine campagne, André Utter perd un peu de ses rares qualités; il faut que ce peintre soit surexcité, qu’il bougonne et qu’il grognonne pour qu’il réalise vraiment des tableaux d’un ordre enviable.
Ses nus, toutefois, sont, peut-être, la partie de son œuvre que nous préférons. Quand ils sont réussis, ils sont avidement barbares et d’une sensualité à s’y démolir les reins, si l’on peut dire. Ils sont presque toujours un peu archaïques, vomis d’on ne sait quelles cavernes pourhurler de sanguinaires et bestiales étreintes. Nous imaginons que votre terrible moine, que votre Odon de Cluny, ô Huÿsmans, eût henni de joie devant ces sauvages orgueils de sexe.
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Le tableau d’André Utter, que nous reproduisons ici, est un exemple parfait de ces bêtes ouvertes que l’on appelle femelles — et que Cézanne, lui, cataloguait, décisivement, en disant : « Pour moi, toutes les femmes sont des veaux /» Cette longue fille, dont le bassin — c’est le principal ! — apparaît d’une solidité à toute épreuve, et qui pose, orgueilleusement, devant la courtine d’un humble lit, est, certainement, une des plus étonnantes toiles de la jeune Peinture. Elle voisine, cette toile-là, avec quelques-unes des plus féroces gravures d’Albert Dürer. Elle ne vient pas d’un misogyne: elle sort au contraire, toute brûlante et inapaisée, du pinceau d’un insatiable chevaucheur. Il faut, certes, adorer la Femme pour la pourchasser jusque dans cette épouvante; et les vrais galopetêtons savent bien que ce sont ces haridelles qui vous infligent les plus mémorables et les plus cuisantes voluptés.
Dans ses natures mortes, André Utter apporte un extrême souci d’ordre et de netteté. Dans ses paysages, il se laisse aller, maintenant, vers le fondu, vers le cotonneux. Mais ses nus et ses