PORTRAITS
BONNARD
BONNARD (Pierre), né à Fontenay-aux-Roses (Seine), le 3 octobre 1867. Expose au Salon des Indépendants, au Salon de la Société Nationale et au Salon d’Automne.
Quand tout a été à peu près examiné dans l’œuvre si célèbre de Pierre Bonnard, on arrive à conclure que les décorations proprement dites constituent la part la plus considérable de cette œuvre.
Ce qui porte Pierre Bonnard vers les tableaux dits décoratifs, c’est que, dans ce cas, la principale et la plus haute de ses facultés, c’est-à-dire la fantaisie, peut se développer jusqu’à l’extrême. Et cet extrême, ce n’est pas de l’invraisemblance ni du désordre, mais une ingénieuse mise en scène d’inventions inattendues, surprenantes, merveilleuses.
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
Vous vous souvenez, certainement, des trois panneaux décoratifs, intitulés Méditerranée , exposés au Salon d’ Automne de 1911, maintenant à Moscou, (au deuxième musée d’art occidental— naguère collection Ivan Morosoff). Moi, je revois plus nettement encore dans mon souvenir ces autres panneaux décoratifs qu’il nous présentait au Salon d’ Automne de l’année précédente.
Dans des encadrements féeriques de singes gambadant, se bousculant, se pendant la tête en bas par la queue, et d’oiseaux pensifs, orgueilleux, tout ornés de perles enroulées en colliers, — imaginez des palais de rêve, de légères constructions des Mille et une Nuits, des fontaines jaillissantes, des arbres touffus, des accessoires charmants, tels que vases gonflés de fruits et de fleurs, et, dans tout cela, des nus candides de petites baigneuses ou d’autres femmes dansant dans les balancements de leurs voiles; imaginez sur une mer lourde une nef du haut de laquelle des passagers regardent avec étonnement des sirènes qui s’ébattent au creux de l’eau, tandis qu’un Chinois, tel qu’il figure sur les paravents
BONNARD
d’Extrême-Orient, songe et regarde avidement, lui aussi, les dos, les bras, les nuques des remuantes nageuses; imaginez une île toute peuplée de paons, de pélicans, d’antilopes, de gazelles, d’éléphants et de flamants; et imaginez, bien entendu, que tous ces animaux ont reçu de Bonnard, leur créateur, les formes les plus étranges, les plus fantaisistes, les plus spirituelles, et, en même temps, les plus vraies peut-être pour qu’ils soient reconnus tout de même des jeunes femmes qui les considèrent; imaginez une large vallée coupée en triptyque par des troncs d’arbres, et au bord de laquelle des femmes nues se groupent, tandis que des petits faunes jouent du cornet à bouquin et qu’une de ces jeunes femmes s’apprête à rouler dans une sorte de char traîné par deux graciles antilopes; imaginez cette fois toute la fantaisie la plus débridée, la plus espiègle, la plus inédite certainement, la fantaisie d’un conteur arabe guidant la pensée et la main d’un peintre ayant l’invention d’un enfant émerveillé et la sûre technique d’un maître; imaginez tout cela s’ordonnant, se composant comme pour des
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reposoirs de rêves; imaginez de l’immatériel construit, de l’illusion établie, du désordre discipliné; imaginez tout cela et mieux encore, et surtout une grâce, une ingénuité, un goût précieux de l’arrangement — et surtout, surtout, un abandon inconcevable de toutes les vertus aimées des autres peintres; imaginez, tout cela, passionnément, voluptueusement, frénétiquement; et vous crierez, je crois, au chef-d’œuvre!
Oui, un chef-d’œuvre! Il faut une tranquille hardiesse pour concevoir des scènes aussi féeriques, dans une espèce de confusion, dans cette sorte de désordre enchanté. Et de quelle saveur particulière, tellement originale, est l’harmonie totale de ces compositions ! Tous ceux qui chérissent la peinture comprirent qu’un peintre désormais allait nous émerveiller par des miracles sans cesse renouvelés ; — car ils seraient produits, ceux-là, par une ingéniosité savante, et avec une abondance sans réserve.
BONNARD
Sans doute, il y a maintenant chez Bonnard, comme chez tous les vrais peintres, une évolution. En réaction instinctive contre l’exaltation de la couleur, réalisée techniquement par Renoir et par Monet, principalement, — Pierre Bonnard, avec ses camarades Roussel et Vuillard, a cherché d’abord à 'peindre gris, en étouffant les chantantes sonorités des tons, en s’en tenant frénétiquement, presque laborieusement, à la nuance toujours atténuée, toujours descendue d’un ou de plusieurs degrés. C’est, chez lui, la période des tableaux où il ne craignait pas les noirs et les bleus ternes et les chairs mates et les gris des atmosphères lourdes. Ces tableauxlà sontvantés; mais un aspect quasi poussiéreux les présente sans profondeur et sans appel à nos sens. Combien nous préférons les tableaux de ces dernières années, dans lesquels Bonnard se réjouit, lui aussi, des fastueuses fêtes de la couleur, des admirables fêtes qu’il discipline toujours sans perdre la tête, mais où enfin appa-
CUBISTES, FUTURISTES ET PASSÉISTES
raissent les beaux tons heureux d’une fantaisie plus libre, plus ailée et messagère de plus de joies et de bonheurs. Et Roussel et Vuillard eux-mêmes ont compris qu’ils ne devaient plus bouder contre les beaux présents qu’offre la merveilleuse, l’exaltante couleur à ceux-là de ces peintres qui savent, clairvoyants amants, la bien accueillir.
BRAQUE
BRAQUE (Georges), né à Argenteuil (S .-et-O.), en 1881. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d1 Automne.
M. Georges Braque a le sens très net du style décoratif. Il est le seul qui puisse faire accepter le cubisme. Alors que Picasso apporte, dans cet ordre d’idées, la plus extrême confusion et le plus bizarre désordre de lignes, M. Braque, lui, sait toujours nous retenir et nous intéresser par une mise en place des choses, singulière sans doute — puisqu’il s’agit de cubisme volontaire — mais mise en place tout de même fort lisible et attachante. Enfin, la couleur générale de tous les tableaux de M. Braque est attirante. Ses verts, ses gris, ses noirs sont bien à lui — et tout cela, souvent, compose une sorte de tapisserie aussi réussie que les plus rares tapis.
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
M. Braque a d’incontestables dons de peintre; et, quand il se libérera tout à fait du cubisme, où il ne peut que se répéter, il nous donnera de très belles toiles. On peut tout attendre de son intelligence, de son goût et de son métier.
Il a peint de nombreuses natures mortes, plus rarement des figures et des paysages; il ne donne pas une grande importance au choix des objets. Il ne compte que sur battrait de sa « mise en page » et sur le plaisant aspect de la couleur dans l’ensemble de son tableau.
M. Braque est aussi un fécond dessinateur, précis, âpre, qui, en ceci, ne recherche pas davantage le sujet. Au fond, il aime beaucoup mieux — puisqu’il faut donner des titres à toutes les choses! — les appeler simplement natures mortes plutôt que de leur accorder ces noms : ï Arlequin, le Violon, la Guitare, le Compotier , etc., etc. Répétons-le : c’est à M. Georges Braque que l’on doit de pouvoir, avec sérénité, considérer le cubisme.
BRAQUE
Photo Galerie Simon