LA CHEMINÉE
CHAGALL
CHAGALL (Marc), né à Vitebsk (Russie) en 1890. Expose au Salon des Indépendants.
Le plus extraordinaire imaginatif et le plus merveilleux enchanteur de la couleur. Ce peintre-là a tout osé : s’il a dessiné et peint toutes les légendes de la Russie immense, il a osé, aussi, peindre ses rêves les plus extravagants, ses hallucinations les plus terribles ou les plus bizarres. Avec Chagall, on n'est jamais en équilibre. Il vous « déplace » toujours; il vous inquiète; il vous divertit; il vous traîne avec lui parmi les paysages les plus inquiétants ou dans les « intérieurs » les plus farouches.
Toutes les fantaisies des autres peintres sont simples caprices, confrontées avec les créations les plus ingénues en apparence de ce dangereux
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
homme. Rien n’est banal chez lui : le plus sommaire objet, le plus usuel, prend forme d’objet de sorcier, d’objet maléfique et redoutable. Pour beaucoup aimer Chagall, il faut, une fois pour toutes, s’attendre à une mise en scène toujours voisine de la folie. Car personne au monde ne peut dans une composition rassembler plus d’objets hétéroclites, plus de personnages ou d’animaux, n’ayant, à première vue, aucune raison de vivre ensemble. Et tout cela, cependant, est ordonné, est placé, est -situé; — mais, voilà, il y a ici, on ne sait pourquoi, un chat énorme — et, là-bas, sans plus de raison, un soldat casqué regarde, par exemple, un train qui glisse au-dessus de sa tête. Cela admis — et tant d’autres, des centaines d’autres fantaisies déréglées — on assiste, avec Chagall, à tous les spectacles les plus baroquement divertissants du monde. Et toujours un dessin inattendu, souple, quand cela est voulu, jusqu’à l’incroyable; et toujours une merveilleuse couleur générale, faite de mille tons, de mille nuances qui n’appartiennent qu’à cet homme unique.
CHACALL
Collection Gustave Coquiot Photo Ollendorff
CHAGALL
Aussi, dans son œuvre à ce jour, il y a tous les sujets, toutes les choses terrestres et même célestes. Et des tableaux d’une cocasserie funèbre, et des tableaux d’une intimité mystérieuse, inquiétante, et des toiles enfin où tous les cauchemars accourent se tapir et s’épanouir.
Chagall, c’est, en un mot, un fabuleux peintre détenu comme otage par — et parmi les sorciers et les nécromants des maisons hantées et des
steppes.
DENIS
DENIS (Maurice), né à Grandville, le 25 novembre 1870. Expose au Salon des Indépendants, au Salon de la • Société Nationale et au Salon d’Automne.
A notre époque de parfaite pourriture, au moment où chacun s’abandonne, il est bien certain qu’un peintre sacré s’impose. M. Denis assume ce rôle-là.
Et jamais il ne rate ses entrées. A des moments précis, on le voit toujours surgir avec un lot de toiles ou de dessins dits sacrés. Anges, saints, apparitions célestes, visions séraphiques et processions pour d’hypothétiques rachats, tout est entre ses mains pieuses pour être ensuite accroché dans des galeries que hantent mercantis de tout acabit et prêtres interdits.
Ce spectacle nous réjouit nous-même. Le Christ fut naguère vendu à un si bas prix qu’il
BENIS
est sain de le voir re-livré et revendu à un prix plus rémunérateur. Car M. Denis connaît les hauts prix de la jeune Peinture. Pas d’archange, fût-ce Saint-Michel lui-même, dont le prix de vente n’atteint pas quelques milliers de francs! Pas de Vierge aux petits angelots qui ne fasse le maximum, comme on dit dans ces boîtes industrielles qu’on appelle théâtres !
Je me rappelle que cet état de choses, que ce sacré état de choses indignait fort, naguère, l’agressif J. -K. Huysmans. Sur ce point, je ne pouvais pas l’apaiser. Il comprenait fort bien que l’époque était rongée par tous les chancres du « mécréantisme »; mais qu’on pût vendre le Christ, la Mère, cela le dépassait! Il me répétait :
« Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que ce sont les athées surtout qui se jettent sur ces viles huiles-là I Si encore c’était pour les insulter, pour les souiller, à la rigueur je comprendrais, je m’expliquerais une telle folie se prolongeant par delà les siècles; ce serait comme la durable rage d’une secte maudite ; mais non, au contraire, c’est pour déposer ces sacrées toiles au beau milieu de collections qui
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
attendent, sans colère, que tout cela monte pour de prochaines ventes! Quelle bassesse d’âmes, mon pauvre ami ! »
A la vérité, M. Denis présente tout ce monde d’anges, d’archanges et de Vierges sous des aspects aimables — et ainsi tout s’explique. Si l’on ne voyait pas, dans ses tableaux, des ailes blanches et des nimbes dorés, on ne supposerait pas du tout que l’on a devant soi des personnages célestes, mais simplement, au contraire, des promeneurs endimanchés ou des gens goûtant des joies sereines dans leur « intérieur ». On ne croirait pas à des « apparitions », mais à des visites de bon ton, de bonne éducation; et l’on appellerait ces « communions », simplement des « prises de remède » dans un hôpital bien tenu.
Enfin, il faut bien dire que M. Denis nous offre, pour nous présenter toute cette brocante divine, un dessin aimable et un coloris d’ensemble plutôt gai. Il ne nous épouvante pas, lui, M. Denis, par des spectacles affreux, par des compositions infernales; il nous présente, au contraire, la Religion, sous des dehors enga-
DENIS
géants, comme de bonnes petites histoires à écouter, le soir, au coin du feu. Pas de flammes dévoratrices, pas d’écroulements de villes, pas de glaive flamboyant nous jetant hors des Paradis terrestres; non, jamais ces terreurs-là; mais de jolies petites aventures, je vous le répète : un ange, par exemple, vous offrant des fruits au détour d’un chemin fleuri de roses — ou encore une Vierge vous versant à boire, au moment où, harassé, fourbu, vous revenez de la chasse!
Que voilà donc un sacré peintre bien à sa place, enfin! Notre pauvre foi ne réclame pas autre chose. Et ainsi se justifie tout le succès de M. Denis. Il est bien le peintre de notre époque. Il sait même poudrer la mer bleue et le clocher noir. Lui livrerait-on le Père, il en ferait un bon père noble de la Comédie-Française ; quelchose comme M. Bernard recouvert, comme de neige, d’acide borique. On ne peut pas pousser plus loin le respect que l’on doit à son prochain. Oui, par là, M. Denis est vraiment votre sacré peintre, ou votre peintre sacré, puisqu’il vous en faut un, à tout prix, mes bas contemporains ;
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
et il faut, une fois de plus, remercier la Providence, cette douce Mère, qui ne nous abandonne jamais au moment des lourdes calamités terrestres. Gloire donc à M. Denis, peintre officiel et accrédité des Dominations et des Puissances de notre époque!
DERAIN
Collectioa de M“‘ G. Coquiot
Photo Ollendorff