LES ENSEIGNES PRIMITIVES DES ROMAINS
Le nombre et la nature des anciennes enseignes à représentations animales nous sont exactement connus, grâce au texte de Pline l'Ancien, précédemment cité '. C'étaient des loups, des chevaux, des sangliers, des minotaures et des aigles. Nous examinerons successivement ces cinq catégories, mais nous n'essaierons pas de déterminer à quel culte postérieur peut correspondre chaque animal. Il n'est nullement nécessaire que tout totem soit en rapport direct avec un dieu de l'âge qui a suivi. Celte régularité serait extraordinaire. Beaucoup d'historiens des religions ont une fâcheuse tendance à expliquer d'après une règle uniforme l'évolution de tous les cultes, à supposer surtout que chez un même peuple tous les dieux se sont développés et transformés d'âge en âge par un processus identique. Or il nous semble que rien n'est plus contraire à la réalité. Parmi les cultes d'une époque, les uns peuvent subsister tels quels ou en ne subissant que des changements sans importance ; ils sont tout au plus relégués au deuxième plan et ne jouent qu'un rôle effacé dans une civilisation nouvelle aux besoins de laquelle ils cessent de répondre : telles, à Rome, les chapelles des Argées ou le culte de la Louve. Les autres se modifient peu à peu au point de ne rien garder pour ainsi dire de leur ancien aspect, et le morceau de bois ^à peine dégrossi qui sert de fétiche au sauvage devient parfois un dieu aux formes harmonieuses : le Mars romain est sorti peutêtre d'un très ancien culte de la lance.
D'autres encore sont absorbés et s'accommodent tant bien
1 Plin.. //. .V., X, 5.
que mal aux cultes nouveaux : les totems peuvent devenir les objets ou les animaux consacrés à des divinités plus jeunes et n'avant d'ailleurs avec eux aucun rapport direct d'origine : Taigle totémique de telle peuplade latine s'est réfugié sans doute aux pieds de Jupiter pour y prendre la place du messager ailé que les Grecs avaient donné à Zeus.
Mais ces interprétations diverses ne s'excluent pas l'une l'autre pour une même religion ; aussi faut-il éviter les identifications hâtives : ni les animaux représentatifs du clan ne deviennent par une évolution fatale des dieux anthropomorphiques, ni l'animal sacré d'un dieu classique n'est forcément un vieux totem désaffecté.
D'ailleurs des confusions peuvent se produire : le dieu Mars par exemple est commun à un grand nombre de peuples latins et sabelliques. Dans plusieurs tribus son culte a pu être en rapport avec celui d'un animal totémique, soit qu'une de ces manifestations religieuses ait absorbé l'autre, soit que l'ancien totem se soit juxtaposé à la divinité nouvelle, en gardant auprès d'elle le rang inférieur d'animal sacré. C'est un clan de Loups sans nul doute qui a consacré le loup à Mars, tandis qu'une tribu du cheval lui attribuait le cheval, et ainsi de suite. On s'explique de cette façon comment Mars n'a pas un seul, mais plusieurs animaux sacrés, le cheval, le loup, le pic, le taureau ^ Le loup tient parmi eux une place prédominante, peut-être parce que la principale peuplade de la Rome primitive était un -clan de Loups. Il n'est donc pas nécessaire de trouver une correspondance régulière entre un animal totémique et une divinité postérieure bien déterminée. Dans certains cas, il peut y avoir un rapport sûr et précis, comme par exemple entre l'aigle et Jupiter ; d'autres fois, il règne une certaine confusion comme dans les cultes de Mars. M. Domaszewski, dont les travaux sont du reste toujours documentés et les conclusions si souvent ingénieuses, va peut-être un peu
* Wissowa, Bel. u. Kull. der Rom., 1902, p. iSa et notes.
trop loin, lorsqu'il essaie d'établir la proportion mythologique suivante : le loup est à Mars comme l'aigle est à Jupiter, le sanglier à Quirinus, le cheval à Jupiter Feretrius, le taureau à Jupiter Stator'. Les deux derniers rapprochements en particulier paraissent hasardeux, bien que l'auteur apporte quelques arguments intéressants à l'appui de sa thèse.
i. LE LOUP
Le culte du loup a laissé des traces chez presque tous les peuples européens. Dans la mythologie germanique on en trouve plus d'une survivance : deux loups ou deux corbeaux étaient associés à AVuotan ; plus tard on expliqua ce trait en disant que le dieu de la victoire était suivi naturellement des bêtes voraces qui accourent sur les champs de bataille pour dévorer les cadavres; on disait du même dieu qu'il avait les loups pour chiens de chasse. Une autre divinité germanique, Fenris, un des enfants de Loki, ne se manifeste que sous la forme d'un loup-.
Les Lithuaniens avaient pour le même animal un respect superstitieux ; en décembre, solennellement, ils offraient aux loups des chèvres en sacrifice, au carrefour des routes, pour les empêcher de nuire au bétaiP.
Chez les Gaulois, le dieu au maillet, père de la race celtique
* Domasz., R., p. ii8 sq.
« La première des représentations animales [énumérées par Pline lo, 5] symbolise Jupiter, la seconde (le loup) Mars, le deuxième dieu du panthéon militaire postérieur... Ces emblèmes animaux nous reportent à un stade bien plus archaïque de la religion romaine. Ils datent d'une époque oîi les Latins voyaient encore leurs dieux incarnés dans des bêtes. » M. D. montre ensuite pourquoi le sanglier peut correspondre à Quirinus, pour des raisons qui d'ailleurs ne me paraissent point convaincantes (p. 119); il émet enfin sous forme d'hypothèse, bien peu probable à mon avis, cette opinion que les deux autres figures animales (taureau et cheval) symbolisent Jupiter Feretrius et Jupiter Stator (p. 1 19-120).
* Cf. Grimm., Deutsch. Myth., t. I, p. 122 et p. 202 sq. 3 Usener, Gotternamen, p. 104.
d'après une tradition conservée par César \ est en rapport avec le loup : dans les représentations qui nous sont parvenues, il est souvent vêtu d'une peau de loup-, et il a quelquefois à ses pieds un animal qui, dans certains cas, est sans aucun doute un chien, mais qui a fort bien pu être à l'origine un loup^.
En Grèce, le loup est, comme on sait, en rapport avec le culte d'Apollon. D'autre part, une très ancienne tradition religieuse obligeait l'Athénien qui tuait un loup à lui faire des funérailles d'après un rite particulier. Il y a là une survivance lotémique bien caractérisée, qui rappelle des coutumes analogues chez les Indiens de l'Amérique du Nord par exemple. — Les monnaies autonomes de l'Argolide témoignent aussi de l'importance symbolique du loup . Il est clair que chaque école peut interpréter selon sa fantaisie ces documents relativement peu anciens, ils n'en sont pas moins intéressants, à condition qu'on n'essaie pas de leur faire rendre plus qu'ils ne peuvent donner. Les monnaies autonomes et impériales d'Argos offrent continuellement une protome de loup, ou bien un loup courant, ou encore une tête de loup. Ce dernier symbole se rencontre fréquemment aussi dans les médailles autonomes de Thyrea (Argolide). En Crète, la ville de Phaestus a quelquefois pour emblème un loup marchant. Enfin faut-il voir une influence Romaine dans le symbole de la louve allaitant un enfant, que présentent les monnaies de ïégée (Arcadie) et de Cydonia (Crète)? Peut-être, bien que la présence d'un seul enfant, au lieu des deux jumeaux de Rome, fasse penser plutôt à une légende locale.
La lycanthropie enfin et la tradition des hommes loups, si vivace dans certains cantons de la Grèce, nous est encore une
» Caes., B. G., VI, i8.
2 Plus souvent encore d'une peau de lion; mais la tradition a pu être altérée à l'épotiue romaine, les anciens ayant assimilé ce dieu à Hercule; de plus, la nature do la peau de fauve qui couvre les épaules du dieu est en général difficile à déterminer.
3 Cf. S. Heinach A. N., lironz. /'kj., p. i4i, i53, 17."), iGo à i65, etc.
preuve de l'importance religieuse du loup. Il est évident, je le répète, que la plupart de ces faits ne sont pas proprement totémiques. Du reste on a vu pendant longtemps dans toutes ces histoires mythologiques un symhole de la puissance des ténèbres, en antithèse avec le dien du jour ou de la lumière. Mais les documents grecs ont été trop déformés pour ne pas se plier facilement à toutes les interprétations : les faits fournis par les Latins, conservés sons une forme assez primitive, sont plus précis et plus clairs.
D'abord on trouve des clans de loups, dont le nom indique clairement l'origine, chez les populations sabelliques. Le mot sabin hirpus équivaut au mot latin lupus ; ei nous connaissons deux peuplades qui portaient Tune le nom de Ilirpi, l'autre celui de Ilirpini.
Les Hirpi, clan sabin, habitaient le territoire Falisque, près du mont Soracte, à deux pas de Rome. Voici la légende que nous conte Servius à propos de ce peuple^ « Un jour que, sur le mont Soracte, on célébrait un sacrifice en Tlionneur de Dis Pater..., des loups survenant tout à coup enlevèrent les entrailles [de la victime]. On les poursuivit longtemps, jusqu'à une caverne qui exhalait un souffle empesté au point de tuer ceux qui s'en approchaient. Il en sortit une pestilence, en punition de la poursuite des loups. L'oracle répondit qu'on ne pourrait faire cesser le fléau qu'à condition d'imiter les animaux, c'est-à-dire de vivre de rapines. Ainsi lîrent-ils et ils prirent le nom deHirpi Sorani, car les loups en langue sabine s'appellent Ilirpi. D'autre part Sorani vient de Dis qu'on appelle Pater Soranus ; ce sont donc en quelque sorte les loups de Dis Pater. » Cette légende contient plusieurs renseignements intéressants, d'abord sur le nom des habitants du mont Soracte, qui s'appelaient les Loups, puis peut-être sur des offrandes aux animaux totémiques, analogues par exemple à celles des Lithuaniens dont il a été question plus haut (de là
* Serv., Aen , XI, 785.
sans doute l'histoire des loups qui enlèvent la chair des victimes), enfin sur l'interdiction pour les //iV/)/ de tuer des loups (une peste résulte de la désobéissance à cette loi totémique). Quant à la réponse de l'oracle, elle a bien Fair d'une addition tout à fait postérieure ; c'était probablement une manière d'incorporer à la légende l'explication donnée par les anciens du nom des Ilirpi : ceux qui, à la façon des loups, vivent de rapines. J'ajoute que l'appellation Hirpi Sorani suppose qu'il y a eu, sans doute dans le voisinage, d'autres Hirpi: les Loups Soraniens n'étaient qu'un clan d'une tribu de Loups.
Cette peuplade doit être distinguée des Hirpini, tribu samnite, de race sabellique également, et dont les clans disséminés habitaient le pays de Bénévent. Festus raconte qu'ils étaient venus s'établir sur leur territoire à la suite d'un Printemps sacré, en prenant comme guide un loup : dans les légendes antiques, c'est souvent l'animal-totem qui conduit le clan totémique ou son chef prédestiné jusqu'au lieu où il doit se fixer.
Or un clan de loups eut certainement une très grande part, sinon la plus grande, dans la formation de la Cité Romaine et, à Rome, le nom du loup se perpétua dans un certain nombre de surnoms, soit latins, soit sabins K Les peuplades toté-
1 Voici quelques-uns de ces cognomina.
Ilirpinus. Pline (H. N., IX, 82 [56]) parle d'un Q. Fulvius Ilirpinus qui eut le premier l'idée, au I^'' siècle avant Jésus-Christ, d'installer des parcs d'escargots.
Lupus. Surnom très fréquent dans la gens Cornelia et dans la gens Rutilia (ainsi L. Cornélius Lentulus Lupus, consul en 598 de Rome, P. Rutilius Lupus dans Cic, N. D., I, 23.)
Lupulus, Lupillus.
Lupercus, doublet de Lupus, qu'on trouve dans la gens Munalia (Q. Munatius Lupercus).
Lupercn et LupercUla. (inscr.)
Lupio (-ionis) (inscr.).
D'ailleurs je ne cite que pour mémoire ces cognomina, de provenance et d'âge divers. Certains d'entre eux peuvent avoir une origine totémique, et voilà tout. Ils ne constituent pas un argument, mais sont un simple fait d'appoint.
miques demandent souvent des avertissements et des conseils à l'animal dont elles portent le nom et qui est leur parent ; elles tirent des indications de sa présence ou de son absence, de ses faits et gestes. Ainsi s'expliquent peut-être les présages qui, chez les Romains, sont une des survivances les plus probables du totémisme ; le loup en fournit un assez grand nombre.
Parmi les présages variés qu'on notait soigneusement à Rome et qu'on expiait tous ensemble avec solennité lors du renouvellement de l'année religieuse, figurent souvent des faitsdivers où les loups jouent un rôle. — En 207 avant Jésus- Christ, un de ces animaux s'introduit pendant la nuit dans la ville de Capoue et dévore le gardien d'une porte. — En 197, à Formies, deux loups pénètrent dans l'enceinte et mordent un certain nombre de personnes; à Rome, il en entre un dans le Gapitole. — L'année suivante, prodige du même genre: un loup, dit Tite-Live, s'introduit dans l'enceinte parla porte Esquiline, du côté le plus populeux de la ville, descend jusqu'au Forum, continue par la rue Etrusque et s'échappe par la porte Capène, presque sans blessure -. — En 177, la répétition du même fait jette de nouveau l'émoi dans la ville; cette fois l'animal, toujours en plein jour, traverse Rome de la porte Colline à la porte Esquiline. Tive-Live semble considérer cet avertissement des dieux comme le plus grave de tous ceux qu'il énumère et qui nécessitent, pour leur expiation, l'immolation par les consuls des grandes victimes et une supplication d'un jour à tous les pulvinars ^. — En i()-j, sur l'Esquilin et le Quirinal on vit en plein midi des loups, qui furent poursuivis et chassés; grâce à une lustration de la ville, rien de fâcheux n'arriva. — En i36,
* L'apparition du totem dans un temple, une maison ou un village, lorsqu'elle est anormale, passe chez beaucoup de peuplades totémiques pour un mauvais présage : on se figure par exemple que le tolem-animal vient chercher son parent humain; c'est peut-être pour une raison de ce genre qu'à Rome on expiait l'entrée de loups dans la ville.
2 Liv., XXVII, 37; XXXII, 29; XXXIII, 26; XLI, 9.
80 CULTES MILITAIRES DE ROxME
à Minturnes, un loup déchire une sentinelle et parvient à s'échapper. — En 98 on en tue un à Rome dans une maison particulière. — On en revoit d'autres en pleine ville, en ()5. — En 121, une bande de loups avait dispersé les bornes qui servaient à marquer la division des terres établie par G. Gracchus: la même année, celui-ci fut tué sur l'Aventin K
Pendant la guerre l'apparition de l'animal totem était un signe dont on tenait toujours le plus grand compte. Ici encore les sauvages modernes nous renseignent utilement sur l'état d'esprit des hommes d'autrefois. « Les totems samoans donnaient des signes à leurs parents humains : si un hibou volait devant les hommes-hiboux allant à la guerre, c'était un ordre de poursuivre le chemin, mais s'il les croisait ou volait dans la direction opposée, c'était un signe de se retirer. Quelquesuns gardaient un hibou apprivoisé comme animal d'augure en cas de guerre ^. » On verra un peu plus loin que l'aigle jouait exactement le même rôle chez les Romains que le hibou chez les Samoans. Mais le loup donnait lui aussi des présages aux o-uerriers.
Quand il pénétrait dans le camp, qui était une sorte de temple militaire, c'était un signe funeste : il venait alors annoncer la mort à sa race^. Ainsi^ en 218, au moment où Annibal a franchi les Alpes et rencontré la première armée qui s'oppose à sa marche en Italie, deux prodiges effraient les Romains : un essaim d'abeilles se pose sur un arbre dans le prétoire, et un loup, après avoir pénétré dans le camp et mordu plusieurs soldats, parvient à s'échapper. Aussi, malgré les sacrifices expiatoires, Scipion est battu sur les bords du Tessin\ A la
' Jul. Obseq., 72, X6, lor), 12,'}, g'.); cf. aussi 112.
2 Frazcr, Tolem., tr. fr., p. 35.
3 J'enlcnds que lello devait être l'inlcrprctation primitive. Il est clair qu'à l'époque historique les présages donnés par le loup ne sont plus que de loinlaines survivances.
* Liv., XXI, 4fi. De même, la veille de la l)ataille de Leuctres, des loups avaient dévoré les chèvres qui guidaient le troupeau de victimes accompagnant l'armée Lacédémonienne. Paiisan., IX, i3, 2.
même époque, en Gaule ^, d'après les annalistes, un loup lire du fourreau le glaive d'une sentinelle et l'emporte. Ici encore le présage est facile à interpréter : l'animal désarme les Romains en présence de l'ennemi. Pour faire voir combien étaient enracinées dans la religion militaire ces survivances totémiques, un seul fait suffira. En 402, quelques années avant la prise de Rome par Alaric, un présage fourni par des loups inspire de grandes inquiétudes. « Un jour qu'Honorius exerce ses chevaux dans la plaine, deux loups^ en présence du prince, se jettent sur l'escorte ; on les reçoit à coups de traits et ils manifestent un prodige inouï, un merveilleux avertissement de l'avenir : deux mains humaines sortent de leuis flancs entr'ouverts; dans le ventre de lun était la gauche, dans celui de l'autre, la droite ; et ces deux mains, les doigts étendus, semblaient encore vivantes. Or la vérité, si on veut l'atteindre, c'est que le sauvage messager de Mars annonçait la défaite de l'ennemi sous les yeux mêmes d'Auguste. De même que des mains pleines de vie apparurent dans ces ventres ouverts, de même la valeur romaine triomphe des Alpes franchies. Mais la frayeur, mauvaise interprète, tirait de cet augure un sens funeste, d'après lequel ces membres mutilés et cet animal qu'on trouve au berceau de Rome étaient une menace pour la ville et pour l'empire-. » Ainsi, après onze cents années, la louve romaine présidait encore aux destinées de son clan.
Jusqu'ici on a vu le loup se manifester aux armées romaines sous un aspect plutôt fâcheux; pourtant il donne aussi des signes favorables. Le meilleur des présages, d'après Pline l'Ancien, c'est la rencontre d'un loup qui coupe à droite le chemin d'une troupe en marche, surtout s'il a la gueule pleine^. C'est
1 Liv., XXI, Go.
- Claudian., De bello Pollentino, v. 249 sq. En réalité, l'opinion publique, comme le reconnail Claudien lui-même, accueillit ce présage comme un signe funeste; mais le poète, par flatterie, essaie d'en donner une interprétation favorable.
3 Plin., //. X, VIII, 34.
une application de la loi magique d'analogie : le semblable attire le semblable. Le loup a passé portant sa proie : donc l'armée ramènera du butin.
En 293, la victoire de Sentinum sur les Samnites et les Gaulois coalisés est annoncée par un présage assez complexe. Une biche poursuivie par un loup traverse le champ de bataille et va se jeter dans les rangs des Gaulois qui la tuent. Le loup effrayé se dirige vers les Romains qui le laissent passer. Aussitôt, dit Tite-Live, un soldat donna l'interprétation de ce fait merveilleux. « La fuite et le carnage passent là-bas, où vous voyez le cadavre de la bête consacrée à Diane. Ici est vainqueur le loup de Mars, sain et sauf, nous rappelant notre fondateur et que nous sommes de la race de Mars*. »
L'animal symbolique de Rome, n'est-ce pas en effet la louve, nourrice des divins jumeaux? Et cette légende n'est-elle point d'aspect nettement totémique ? Les Romains sont d'abord les fds de la louve ; à une époque où cette tradition est mal comprise, la louve devient la mère, puis la nourrice du héros ou de l'ancêtre éponyme. Ce symbolisme a été pieusement conservé à travers l'histoire de la Ville, et les monnaies de toutes les époques offrent des types nombreux de la louve romaine ^. Tantôt elle occupe tout le champ de la pièce et elle est représentée allaitant les deux jumeaux ; tantôt elle est aux pieds de la déesse Roma ; quelquefois elle paraît seule, sans ses nourrissons,, et il est curieux de retrouver ainsi, au i^'" ou au ii« siècle de l'ère chrétienne par exemple, l'animal-totem du clan préhistorique des Loups ^.
1 Liv., X, 27.
2 Cf. Babelon, Monn. delà Rcp. Rom., t. I, p. i3, p. 20, p. 3i,p. 72, p. 474; t. II, p. 474> ^iT), etc. Il est superflu de ciler des exemples des nombreux types analogues de Tépoque impériale.
3 En Italie, on retrouve peut-être le symbolisme du loup dans les monnaies d'autres villes, par exemple Populonia en Etrurie, Tuder en Omhrie, Iladria dans le Picenum (Mionnet, Suppl., t. I, p. 201, 211 sq.). Mais ces exemples sont peu concluants, parce iju'il est difficile de dire si on a affaire à un chien ou à un loup.
La légende de Romulus s'est formée à une époque où le totémisme proprement dit avait disparu depuis longtemps pour faire place à des cultes anlhropomorphiques. Aussi, d'après la tradition, le jDère du fondateur de Rome est un dieu à forme humaine, et la vieille louve ancestrale a été reléguée au rang de nourrice. La légende du fondateur de Préneste a gardé un caractère plus archaïque peut-être que celle du fondateur de Rome. La sœur de deux chefs était assise près du foyer, lorsqu'une étincelle en jaillit et pénétra dans son ventre. Elle conçut, et exposa son enfant ; des femmes qui allaient à la fontaine le recueillirent; il gisait à côté d'un feu, et c'est pourquoi on le dit fils de Vulcain, 1\ devint le chef d'une troupe d'hommes, demi-bergers, demi-brigands, avec lesquels il fonda la ville de Préneste. Comme elle était insuffisamment peuplée, il invita les tribus voisines à des jeux, et les exhorta à rester auprès de lui, se vantant d'être le fils d'un dieu. Mais on n'ajoutait pas foi à ses paroles; il pria donc Vulcain de manifester sa paternité et aussitôt toute l'assemblée fut entourée d'un immense feu. A la suite de ce miracle, les hommes réunis là devinrent ses sujets ^ Il est inutile d'insister sur les analogies nombreuses que présente celte histoire avec celle de Romulus. La naissance miraculeuse de l'enfant, son exposition, sa vie parmi des pâtres-brigands, la fondation de sa ville, et jusqu'aux procédés qu'il emploie pour la peupler, voilà autant de traits communs entre les deux mythes. Tous deux ont été brodés sur une trame totémique ; le totem seulement était différent : d'un côté le loup, de l'autre le feu.
Mais les survivances totémiques sont plus nettes encore dans un mythe qui nous a été conservé par Denys d'Halicarnasse^. On peut le résumer en deux mots : c'est la fondation de Lavinium, la plus vieille cité du Latium que la tradition nous fasse connaître, par les clans du Loup et de l'Aigle, malgré l'oppo-
» Serv., Aen., VII, 678.
* Dion. Halic, I, .59.
sition du clan du Renard. Voici la version de l'historien grec :
« On dit que, lors de la fondation de Lavinium, les signes suivants se manifestèrent aux Troyens : un feu s'étant allumé de lui-même dans la forêt, un loup apporta dans sa gueule du bois sec qu'il jetait dans la flamme, tandis qu'un aigle qui avait volé jusque-là, l'attisait en agitant ses ailes ; par contre^ un renard, s'opposant à leurs projets, essayait d'éteindre ce feu avec sa queue trempée dans la rivière; et tantôt triomphaient ceux qui tâchaient d'allumer, tantôt celui qui voulait éteindre. A la fin, les deux alliés l'emportèrent, et l'autre s'en alla, réduit à l'impuissance... Il reste un souvenir de ces présages sur le forum des Laviniens : ce sont des images en bronze des trois animaux, qu'on y conserve depuis un temps immémorial. »
Cette légende totémique était dans son ensemble trop naïve et trop puérile pour se perpétuer, du moins sous cette forme, jusque dans la mythologie littéraire. On ne trouve de traditions aussi primitives que dans les récits des sauvages ou dans les contes populaires. A l'époque historique les Romains, s'ils avaient retenu la légende autrement qu'à titre de curiosité archaïque, l'auraient adaptée à leurs nouveaux cultes, en substituant aux animaux totémiques des dieux anthropomorphes. Peut-être Ovide pensait-il au vieux mythe Lavinien et l'a-t-il simplement traduit en une forme plus moderne, lorsqu'il parle des dieux qui assistent Romulus dans la fondation de sa ville.
Condenli, luppiter, urbem, Et genitor Mavors Vesfaque Mater ^ ades^.
Jupiter et Mars, père du fondateur, prennent ici la place de l'aigle et du loup ; la déesse du feu sacré, du foyer de la ville? Vesta, succède à la flamme qui brûle d'elle-même^ ; quant au
' Ovid., Fasl., IV, 827; (/., pour ce rapprochement, Preller, t. II, p. 327, note.
« lIOp xjtÔ|j.5(tc(/ dans la version de Denys.
renard hostile, il n'a pas de raison d'être, du moment qu'il s'agit de Rome et non plus de Lavinium ^
Mais le loup totémique a laissé d'autres survivances encore dans les cultes postérieurs des Romains, et un certain nombre de rites, recueillis çà et là, remontent peut-être jusqu'au clan des Loups qui les pratiquait bien avant l'époque où la forme humaine fut donnée à l'ancêtre éponyme pour le mettre en harmonie avec les nouveaux dieux, et où naquit la légende de Romulus, lîls ou nourrisson de la Louve. Voici quelques-unes de ces survivances ; les traditions populaires en ont gardé plusieurs, la lycanthropie d'abord, dont nous parle Pline l'Ancien ; les loups-garous en Italie s'appelaient versipelles ; mais cette croyance, très vivace dans le peuple, n'avait pas produit de mythes en Italie et notre auteur en est réduit à raconter des légendes grecques^.
On croyait aussi chez les Romains que le regard du loup était nuisible, et que, s'il voyait un homme avant d'en être vu.
* Le renard hostile aux fondateurs de Lavinium représente sans doute le clan des Rutules, c'est-à-dire des [hommes] Roux (rutilus ou rutuhis); de même, le renard dans les contes du moyen âge est appelé souvent le vilain roux. Chez le même peuple on trouve d'autres traces de survivances totémiqucs : le nom de la ville d'Ardéc, capitale des Rutules, indiquerait peutêtre qu'elle a été fondée par un clan de hérons (ardea, le héron); cette origine totémique semble confirmée par deux traditions de l'époque historique : Ilygin raconte que la ville d'Ardée a été appelée ainsi à cause de l'oiseau augurai ardea (le héron) J^Serv., Aen., VII, 412J; d'autre part, Ovide, dans les Métam., suppose cju'Ardée, incendiée par Ilannibal, fut changée par les dieux en son oiseau éponyme [.V(?^, XIV, 074). Que cette dernière légende soit de l'invention du poète, ou qu'elle ait pris naissance au iii^ siècle dans l'imagination des habitants d'Ardée, peu importe : elle montre dans les deux cas que les anciens établissaient un rapport mythique entre l'oiseau et la ville].
2 Plin., H. iV., VIII, 22," 34; cf. Virg., Ed., VIII, ij-j. Pétrone (Sat., C2), raconte, lui, une véritable histoire de loup-garou, analogue à celles qui ont cours dans nos campagnes : un soldat, après s'être dépouillé de ses habits dans un cimetière, à minuit, et avoir uriné en cercle tout autour, se transforme en loup; il va égorger des moutons dans une bergerie, mais reçoit un coup de lance à l'épaule ; cette blessure persiste, lorsqu'il a repris la forme humaine et elle permet de le reconnaître.
Umv. de Lyon. — Renel. 6
il le privait momentanément de la voix. Virgile a utilisé cette superstition dans une de ses églogues.
Vox quoque Moerini Jam fagit ipsa ; lupi Moerim videre priores^.
C'est de là qu'est né, selon Servius, le dicton latin lupus in fabula. On dit : « C'est le loup de la fable », quand la personne de qui l'on parle, se présente inopinément et vous coupe ainsi la parole^. Or la peur d'être regardé par l'animal totémique est fréquente chez les sauvages modernes : certaines peuplades évitent, soit de regarder, soit de rencontrer leur totem ^. Naturellement on ne doit ni le poursuivre ni le tuer, sauf quand luimême se met en contravention, si je puis ainsi dire, en pénétrant dans la maison de son parent humain. Ainsi les soldats de Rome cherchent à tuer un loup qui s'est introduit dans leur camp, mais ils épargnent et laissent fuir un loup rencontré en rase campagne. Si des chasseurs poursuivent un loup, nous dit Pline, et que les chevaux qu'ils montent mettent le pied dans ses traces, ils sont aussitôt frappés de torpeur^. Peut-être y at-il là un dernier ressouvenir d'une antique interdiction totémique.
Par contre, dans certaines circonstances solennelles, on sacrifie le totem et on en mange la chair en grande cérémonie et par exception rare. Sa tête, fichée sur un pieu de l'enclos ou accrochée en haut de la hutte, protège contre les maléfices ; différentes parties de son corps ou quelques-uns de ses os, portés en amulettes, garantissent contre les dangers ou sont un remède contre les souffrances physiques. Le totem en un mot est une médecine très efficace contre les enchantements et les maladies, qui pour le primitif sont de même nature. Un grand
» Virg., Ed., IX, 53.
2 Cf. Cic, ad AU., i3, 33; Ter., Ad., IV, i, 21.
^ Frazer, Totem, p. 24.
* Plin., //. A'.. XXVIII, 44-
nombre de faits montrent que le loup a bien joué ce rôle chez certaines populations primitives du Latium, et la médecine, au temps de Pline l'Ancien, était encore encombrée de remèdes magiques empruntés sans doute aux vieux totems tribuaux.
« Il est utile, nous dit l'auteur latin, aux femmes qui vont accoucher de manger de la chair de loup, ou, quand le travail commence, d'avoir près d'elles quelqu'un qui en ait mangé, tant le loup a de vertu contre les maléfices ^ » De même, on frotte la matrice avec de la graisse de loup pour l'amollir et on fait prendre un peu de foie de loup pour calmer les douleurs de la vulve. Il y a là des traces probables du rôle qu'a dû jouer jadis l'animal totémique dans les cérémonies qui accompagnaient la naissance d'un de ses parents humains. Des coutumes de ce genre se retrouvent chez différents peuples. « Quand une femme, chez les Slaves du Sud, a donné la vie à un enfant mâle, une vieille femme sort en courant de la maison et s'écrie : « Une louve a mis bas un loup ! » Et on lire l'enfant à travers une peau de loup, comme si réellement il descendait d'un loup. On coud en outre un morceau de l'œil et du cœur d'un loup dans la chemise de l'enfant, ou bien on pend ces parties autour de son cou^. » De même, dans certains districts de rilalie, les nouvelles mariées avaient l'habitude d'oindre avec de la graisse de loup les poteaux des portes pour qu'aucune influence mauvaise ne pût entrer dans la maison^ : elles mettaient ainsi la demeure, dans une circonstance importante de la vie, sous la protection des esprits.
Les paysans romains croyaient qu'en sacrifiant un loup selon certains rites, on empêchait les autres individus de l'espèce de pénétrer dans une propriété. « Les loups n'entrent pas
» Plin., H. X., XXVIII, 77.
^ Plin., /TTAVP^X VI II, '^-•, Scrv., Aen., IV, 458 : « ii tarncn, qui de nuptiis scripsisse dicuntur, tradunt, cum nova nupta in domum mariti ducitur, solere postes unguine lupino oblini, quod hujus ferao et unguen et membra mullis rébus remedio sunt. Alii hoc Romuli dicunt temuoribus institutum, quod Romulus et Remus lupino lacté nutriti sunt. »
dans un terrain si, après en avoir pris un, lui avoir brisé les pattes et l'avoir égorgé, on répand peu à peu son sang autour des limites du terrain, et qu'ensuite on Tenterre à l'endroit même où on a commencé à le traînera »
On a vu plus haut que chez presque toutes les populations du Nord de l'Europe le cheval était solennellement sacrifié et que la tête surtout avait des propriétés magiques spéciales. La tête du loup avait la même puissance dans le vieux Latium, et, au temps de Pline, on voyait encore des mufles de loup desséchés cloués aux portes de certaines fermes. La peau du cou. pourvu qu'elle fût conservée tout entière, servait au même usage, « tant est puissante, ajoute l'auteur ancien, la vertu de cet animal^! ». Les cendres mêmes d'une tête de loup brûlée étaient un remède énergique et une sorte de panacée ". Du reste presque toutes les parties du corps de cet animal étaient utilisées dans la médecine antique, et il est permis de supposer que certaines de ces pratiques, tout au moins, remontaient à l'âge totémique, où pour Tune des tribus ayant fondé Rome le loup avait été l'animal sacré.
Voici quelques échantillons des remèdes étranges que signale Pline dans son XXVIIP livre (remèdes tirés des animaux j. La graisse de loup, avec laquelle les jeunes mariées frottaient la porte de leur nouvelle demeure, servait aussi à guérir les ulcères ; et il n'était pas de préservatif plus sûr contre Tophtlialmie^. La pharmacopée du loup était du reste fertile en remèdes pour les maladies des yeux. Pour la cataracte on recommandait les frictions avec des excréments de loup, et la cendre de ces mêmes excréments, mêlée à du miel, était bonne pour la vue trouble '. La toux pouvait se traiter par un foie de loup pris dans du vin chaud, et les douleurs de
• Plin., //. .V., XXVIII, 81.
2 Id., 44.
■' Id., 49-
* Id., 37.
•• Id , 47
foie par le môme organe, desséché et incorporé à du miel ; enfin le foie de loup avec du vin était aussi un des remèdes de la phtisie'. Pour les fièvres intermittentes, il était indiqué d'arracher l'œil droit d'un loup et, après l'avoir dûment salé, de le porter en amulette-. A défaut d'un loup à quatre pattes, qu'on se procure parfois difficilement, on pouvait prendre une espèce particulière d'araignée, que les anciens appelaient Loup. Le nom restant le même, le remède gardait sa valeur. On appliquait cette araignée avec sa toile en compresse sur les tempes, ou bien on l'enfermait dans un tube de roseau qu'on suspendait à quelque partie de son corps.
Le loup (mammifère et non plus insecte) fournit plusieurs amulettes de ce genre qui sont, plus évidemment encore que les autres remèdes, des survivances religieuses. Ainsi les petits os qu'on trouve parfois dans les déjections de l'animal, si on se les attache au bras, guérissent les maladies de l'intestin, à condition toutefois qu'ils n'aient point touché la terre ^. Les dents de la bête se portent aussi en amulette. Elles empêchent les enfants d'avoir peur et les préservent des maladies de la dentition. La peau de loup produit d'ailleurs le même effet*. Ces derniers faits sont de curieux exemples de médecine religieuse. A l'origine on portait la peau de son totem pour s'assimiler ses qualités, en l'espèce le courage : d'où la peau de loup calmant les frayeurs des enfants. D'après le principe de l'analogie et partant de ce fait que le semblable agit sur le semblable, la mère faisait porter à son petit, pour lui donner de bonnes dents, une dent du totem. Plus tard, on continua d'appliquer ces remèdes par tradition, alors que ceux qui s'en servaient étaient devenus complètement étrangers à toute conception directement totémique. Cependant les recettes médicoreligieuses des différentes tribus confondues dans la Cité
* Plin., H. .V., XXVIII, .-.3 et 6(i.
* Id., XXX, 3o
3 Id., XXVIII, 5(j.
* Id., XXVIII, 7«.
Romaine s'ajoutaient les unes aux autres ; car tous les primitifs sont éclectiques en fait de médecine et, aujourd'hui encore, les gens non instruits se figurent que plus ils multiplient les remèdes, plus ils augmentent les chances de guérison. De là cette accumulation prodigieuse de formules médicales qu'offre Pline l'Ancien dans ses XXVIIP et XXIX'^ livres : tous les animaux des airs, des bois et des champs y apportent à l'homme, pour guérir ses innombrables maux, quelque partie de leur corps.
Le culte du loup, si sensible dans le symbole de la Louve Romaine, si visible aussi dans certaines survivances de médecine totémique, a laissé encore quelques traces dans les rites religieux de Fâge classique.
Jusqu'à l'époque du pape Gelasius, c'est-à-dire jusqu'à la fin du v^ siècle (exactement 492 après Jésus-Christ) on célébra, sur l'emplacement même où la louve, d'après la légende, avait allaité les divins jumeaux, et près de l'antre, où, surprise par les bergers, elle avait cherché une retraite, un culte qui passait pour le plus ancien de Rome, que les bergers du Palatin pratiquaient avant la fondation de la ville, et dont les historiens anciens rapportaient l'origine à l'Arcadien Evandre. Les rapports de ce culte avec le loup ou avec un dieu-loup sont marqués par les mots mêmes qui désignent la fête, le lieu où elle se déroulait, les prêtres qui y prenaient part: Lupercalia, Lupercal, Luperci.
Lupercus est à lupus comme noverca est à nova ; c'est en somme un doublet de lupus, plutôt qu'une sorte de diminutif comme le veulent certains érudits^ Les Lupercalia étaient donc des fêtes du loup, le Lupercal un antre du loup ou de la louve, les Luperci des hommes-loups. La fête d'expiation ou de propitiation périodique des Lupercales avait lieu au mois de février. On sacrifiait d'abord, dans l'antre de la Louve,
* Dans juvencus (^ juvonicus), c'est le thème qui signifie petit, Jeune; — amicus, civicus,priscus,ncsont nullement des diminutifs, pas plus que noverca ou que lupercus.
un bouc OU antérieurement une chèvre, et on amenait près de Tautel deux jeunes gens de famille noble : les prêtres leur touchaient le front et sans doute leur faisaient une incision légère avec les couteaux sanglants qui avaient servi à égorger la victime, puis on essuyait le sang avec de la laine imbibée de lait. Les sacrificateurs découpaient ensuite en lanières la peau de la victime et, ces lanières à la main, couraient tout nus autour du Palatin, c'est-à-dire autour de l'emplacement occupé peut-être à l'époque préhistorique par le clan du loup. Ils s'appelaient eux-mêmes les Loups (Luperci '), de même que les jeunes fdles qui participaient au culte d'Artémis Brauronia, à Athènes, se nommaient les Ourses ; car le prêtre primitif porte souvent le nom ou le costume de son dieu, étant son incarnation momentanée ou tout au moins le dépositaire de sa puissance -, Dans les cultes totémiques, c'est presque une règle que ceux qui célèbrent une cérémonie se déguisent en leur totem, soit en se couvrant de sa peau, s'il s'agit d'un animal, soit en s'ornant de son feuillage, si c'est une plante.
Les pasteurs du Palatin sacrifiaient une bête au dieu-loup ou à la divinité qui l'avait remplacé, avec l'espérance qu'il se contenterait de celle-là et empêcherait les autres animaux de l'espèce loup de nuire à leurs troupeaux. Le rite des jeunes gens touchés au front avec des couteaux pleins de sang rappelle peut-être d'anciens sacrifices humains au loup totémique ^.
A l'époque historique, c'est en l'honneur de Faunus que sont célébrées les lupercales. Ce dieu n'était-il qu'une transformation de l'animal totémique, ou bien certains rites du loup
* Wissowa, Die Religion der Rorner, p. 483, note, cite à ce sujet un texte de Cic. (pro Cael., 26) : « Luperci fera quaedam sodalitas et plane pastoricia alque ag^restis germanorum lupercorum. »
- Cf. Hubert et Maus., Essai sur le Sacrifice, p. 53.
' Il nous semble inutile d'insister plus longuement sur le culte très connu des Lupercales. Nous renvoyons pour les références soit aux articles de Roscher ou de Saglio, soit aux livres de Preller (3« éd., t. I, p. 126, note, p. 388 sq.) ou de Wissowa (p. 4^3 sq.)
onL-ils été confondus avec ceux d'un culte postérieur, n'ayant d'ailleurs avec Tautre aucun rapport, c'est ce qu'il est bien difficile de dire de façon précise : on ne saurait faire à ce sujet que des hypothèses. Voici, à titre de simple indication, quelques faits à l'aide desquels on pourrait essayer un rapprochement entre le loup totémique et le dieu Faunus. Faunus (de fav-eo) a la même signification que Faustus ou Faustulus, nom du père adoptif de Komulus, mari de la nourrice humaine du héros éponyme. Or, si cette nourrice est un doublet anthropomorphe de la Louve', le berger Faustus ne serait-il pas un substitut du loup ?
On a confondu de très bonne heure le dieu de l'antre lupercal avec Ilav Auxaioç, dont le culte aurait été apporté, selon une légende explicative postérieure, par l'Arcadien Evandre. Or k\jy,y.ïoç est diversement interprêté, mais une élymologie souvent proposée rapporte ce mot à Auxoç — [lupus); Auxaïoç et Lupercus seraient alors équivalents. Or Faunus était adoré sous deux aspects, comme veillant à la reproduction des troupeaux et des êtres en général — il s'appelait alors Faunus Inuus^, et comme protégeant les animaux domestiques contre les attaques des loups — on l'invoquait en ce cas sous le nom de Faunus Lupercus^. Il est possible que deux dieux primitivement tout à fait distincts, Inuus et Lupercus, aient été confondus dans le concept plus général d'un dieu nouveau Faunus, parce que tous deux étaient considérés comme favorables (fauni). Evidemment cette confusion se serait faite bien après l'âge totémique, à une époque où les dieux de la mythologie
* Liv., I, 4 : « Sunt cjui Larentiam vulgato corporc liipam inler paslores vocalam putent ; » — cf. pour il'a litres rapproclicments, arl. de Saglio : Acca Lauentia, p. i5, col ?..
2 Iiiuus, le mrde qui saillit les femelles, ab ineundo.
•* Lupercus, le loup; — fausses étymologies antiques : ([ui liip-os arc-ci, ou qui luit pcr hircum (à cause du bouc qu'on lui sacrifiait); étymologie moderne très contestable : qui lueni parcit; Preller (II. 38o). réfute cette étymologie.
sont déjà manifestés et où peuvent se former des mythes de langage.
Inuiis semble, du reste, avoir été lui aussi dans les temps préhistoriques un totem animal, bélier ou boue. Le caractère particulièrement lascif de ces bêtes suffirait à expliquer le surnom d'Inuus, « celui qui saillit. » Car souvent on n'appelle pas le totem par son nom, mais on le désigne, soit par respect, soit par crainte, à l'aide de périphrases. Trois tribus d'Indiens Delawares s^appelaient Pieds-Ronds, Uampeurs, et Ceux-quine-mâchent-pas, noms qui correspondent respectivement au loup, à la tortue et au dindon. En Suède, le peuple appelle couramment le loup le Silencieux, Pattes-Grises ou Dent-d'Or', et c'est une croyance populaire commune à presque tous les pays qu'en prononçant à haute voix le nom d'un animal, on risque de le faire venir. Dans beaucoup de contes, quand le héros appelle quelque bête désirée ou redoutée, celle-ci apparaît.
Nombre de points obscurs du culte de Faunus s'éclairent si on admet que cette divinité provient de la juxtaposition, puis du mélange, grâce à une qualité ou à une épitliète commune, de deux anciens totems, le Bélier et le Loup. La confusion de ces deux animaux totémiquessous un vocable unique (Faunus) rendrait bien compte de la double nature de ce dieu des champs et des forêts, bouc toujours en quête de femelles et protecteur des troupeaux contre les loups, terreur des nymphes bocagères qui craignent sa lubricité, espoir du paysan qui met les bêtes sous sa garde. Les rites aussi sont mêlés : à Faunus Inuus il faut rapporter le sacrifice du bouc, de l'animal solennellement immolé pour aider, au moment du renouveau, la poussée du rut, et pour stimuler la fécondité du troupeau et de la famille, des hommes et des bêtes. Qu'on se rappelle le rite des Luperques, frappant avec leurs lanières coupées dans la peau du bouc-victime le dos des femmes qu'ils rencontrent sur
* Frazer, Toi., p. 24.
leur chemin. Celles-ci viennent d'elles-mêmes offrir leur échine, car elles croient que c'est là un remède infaillible contre la stérilité. D'Inuus encore vient la forme semi-humaine, semi-animale que la mythologie a parfois donnée à Faunus et aux Faunes, ses enfants^ Le dieu qui a succédé au bouc totémique a gardé de l'animal les cornes et les jambes velues terminées par des sabots, car c'est ainsi qu'Ovide nous décrit la divinité qu'il appelle semicaper ou bicornis Faunus^. A Faunus Lupercus, on doit rattacher le nom même de la cérémonie annuelle et des prêtres qui Taccomplissent, — le sacrifice qu'on faisait parfois au dieu d'un chien, substitué peut-être à un loup, — et le pouvoir magique d'écarter les fauves. Cette double conception s'est perpétuée dans la mythologie et la littérature latine, et elle est exprimée dans l'ode qu'Horace consacre à Faunus^ : « Faune, amant des nymphes qui te fuient, puissent mes enclos et mes champs brûlés du soleil avoir ta visite clémente, puisses-tu en partant te montrer favorable aux petits de mes bêtes... Le loup [grâce à toi] erre parmi les agneaux pleins d'assurance ; sous tes pas la forêt se dépouille de son agreste parure... »
Il y a donc des rapports étroits entre le culte préhistorique du loup et les rites classiques du dieu des Lupercales ; mais les Romains n'en avaient plus conscience, et le loup n'était à leurs yeux que l'animal sacré de Mars. Horace se félicite de ce que, grâce à la protection de Faunus, ses chèvres ne craignent « ni les vertes couleuvres, ni les loups Martiens* ». C'est qu'il y eut sans doute, à une époque très ancienne qu'il nous est impossible d'atteindre, une assimilation du loup totémique de certains clans avec un dieu de la guerre adoré plus tard par
* La mnlliplicité des Faunes dans la mythologie est encore un argument en faveur de notre hypothèse.
- Ovid., Fast., V, 99 et loi ; cf. lier , V, 137 ; — si ces détails ont été tous empruntés parles Romains à la mythologie et à l'art grec, l'emprunt a été du moins singulièrement facilité par la nature même de Faunus Inuus.
3 Ilor., Od., III, 18, première et dernière strophe; cf. Od., I, 17, 8 à 10.
* Od.. I, 17, 9 : lupos Martiales.
les mêmes tribus. Les Hirpins, par exemple, à la suite d'un printemps sacré., avaient été conduits vers de nouvelles demeures par le hirpus, le loup sabin. A Rome le rapprochement a pu avoir lieu par le mélange de deux légendes, dont Tune faisait de la louve la mère ou la nourrice des jumeaux divins, tandis que l'autre en attribuait la paternité à Mars. Le loup ou la louve serait ainsi devenu l'animal sacré du dieu, de préférence au cheval ou au pic auxquels l'avaient lié les rites d'autres clans. Le symbolisme, si à la mode chez les anciens pour rendre compte des mythes, confirma cette attribution. La bête de proie qui sème la panique parmi les troupeaux, est comparée naturellement au dieu avide de butin qui jette la terreur dans les armées, si bien qu'on ne sait plus à Fàge postérieur, si lupus Martius veut dire loup belliqueux ou loup de Mars ; le sens est le même d'ailleurs, puisque le nom du dieu est synonyme de combat'. Aussi, quand les poètes antiques cherchent une comparaison pour orner un récit de guerre, l'image du loup se présente souvent à leur esprit.
Inde lu pi ceu
raplores aira in nehnla qiios improba venfris exegit caecos rahics
per tela, per hostes
vadimus haut duhiam in mnrteni-.
Le rapprochement de Mars et du loup a été illustré par l'art aussi bien que par la poésie. Au commencement du iv' siècle de l'ère chrétienne, on trouve encore des monnaies au type de Mars avec la louve ^. Mais ce rapport symbolique était facilité surtout par la présence, dans les camps, des enseignes à figures
' Serv., Aen , IX, 5G3, commente ainsi Maitius Lupus : aut cruentus, aut Marli dedicatus.
- Aen., II, 355 ; commentaire de Sei-vius : « bene belli negotium lupo comparavit, qui est in tutela Martis, dei bellici, » — cf. Serv., Aen., I, ajj.
' Sous Maxence par exemple : Cohen, t. VI, p. 28, n° i5 : Mars casqué debout donne la main à une femme tenant une haste ; entre eux la louve allaittant Romulus et Rémus.
de loups, qui avaient été peut-être l'emblème totémique particulier du clan auquel appartenaient les fondateurs de Rome. Le loup Martien était donc la béte romaine par excellence au même titre que l'aigle était l'oiseau romain. On verra plus loin comment le messager de Jupiter a remplacé le carnassier de Mars, comme signum principal et bientôt comme enseigne animale unique, à la tête des légions.