LE CHEVAL
Si le culte du loup a laissé des traces nombreuses chez les Romains, il n'en est pas de môme du culte du cheval, dont on ne trouve que d'assez rares survivances. Mais il a été si répandu et il s'est perpétué si longtemps chez la plupart des peuples de l'Europe et de l'Asie que les quelques faits fournis par les Latins en acquièrent par induction une singulière importance.
On sait le grand rôle que joue le cheval dans la mythologie de l'Inde ancienne; dans les rites du même pays le sacrifice açvamedha passait pour le plus solennel et le plus efficace de tous. En Perse, les étalons blancs du soleil étaient l'objet d'un culte particulier, et le grand roi dans ses expéditions avait toujours avec lui une troupe de ces animaux. Dans la mythologie grecque le cheval apparaît souvent ; il est surtout lié à certains dieux, comme Poséidon, Déméter, Héra, Aphrodite, Ilélios. Dans les rites il a aussi son rôle : les Lacédémoniens, sur le mont Taygète, immolaient un cheval aux Vents qui étaient chargés ensuite de disperser les cendres de la victime aussi loin que possible sur tous les points du territoire, sans doute pour y apporter la fertilité et le bonheur. Les Rhodiens précipitaient tous les ans dans les flots de la mer un quadrige tout attelé en l'honneur du Soleil.
Mais c'est surtout chez les peuples du Nord de l'Europe, Celtes, Germains, Slaves, que se manifeste l'importance religieuse du cheval. Ce culte était commun à tous les habitants de
la Gaule, de la Germanie et des steppes orientales. Les écrivains grecs témoignent qu'il existait chez les Scythes, Tacite le siixnale chez les Germains et César chez les Gaulois'.
Chez lesltaliques, les survivances, pour être peu nombreuses, n'en sont pas moins caractéristiques. On ne rencontre pas, il est vrai, ces traces presque certaines de totémisme qu'oll'rent, pour ce qui est du loup, le nom même des Hirpins par exemple^ et le cycle légendaire de la louve romaine. Mais les présages, les rites sacrificiels ou magiques, et enfin les mythes
* On le trouve particulièrement en rapport avec les rites de la guerre, comme je l'ai montré plus haut. — Pour le culte du cheval dans l'Europe septentrionale, on trouvera toutes les références (textes anciens et documents du moyen âge) dans Grimm, D. M., t. Il, p. 546 sq., et t. III, p. iG sq. — En ce qui concerne les (iaulois, se reporter à ce qui a été dit précédemment ; cf. aussi S. Reinach, A. X., Bronz. fig., p. aôo (image d'un cheval sacré, (jui semble fait pour être porté dans quchpie procession religieuse) et p. 283 sq. (représentations diverses, dont quelques-unes sont des amulettes avec amicaux de suspension).
* Je ne connais pas d'appellation de peuple Italique qui se rattache d'une façon certaine au nom du cheval. Comme nom de lieu on peut citer Equustuticus ou Equumtuticum, petite ville très ancienne,;» 22 milles romains de Bénévent. En Osque, (iilicus signifie grand. 11 n'est pas impossible que la ville ait été fondée par quelque clan du Grand-Cheval. Les deux éléments du mot se sont toujours déclinés isolément (Cic.,a(f ^//., G, i : Equolutico). — lly a peu de cognomina romains tirés du nom du Cheval (Equitius, Ecpiiculus, Caballus). — Mais le cheval figure, comme symbole de peuples ou de villes, sur un grand nombre de monnaies; je n'ai pas la prétention de citer ici-tous les types, mais seulement de donner quelques exemples.
Etuurie — Cosae. Tète de cheval avec un frein 'Mionnet, t. I, p. 97 ; Siippl.,
Nuceria. Cheval debout [Suppl,, t. 1, p. ii5j. Apulie. — Arpi. Cheval en course [ï, p. 129 ; Suppl., I, p. 259).
Salapia. Cheval debout [I. p. i33; Suppl., I, p. 268]. LucANiE — Thurium. Cheval en course [I, p. 170].
Grumentum. Cheval bondissant [I, p iTn]. Sa.mnum. — Beneventum. Cheval en course [I, p. 108].
Le cheval sur un certain nombre de monnaies à l'effigie de Q.Labienus Parthicus (de la famille plébéienne Alia) semble être un symbole parthe moderne et non un emblème ancien. C'est du moins ce que parait indiquer le surnom même de Parthicus. Ces monnaies sont du rr siècle (vers 4°) avant Jésus- Christ.
de l'âge littéraire fournissent une ample moisson de docii-
ments
Les auteurs anciens citent quelques présages fortuitement donnés par les chevaux. Un jour qu'on célébrait les jeux plébéiens, un cocher fut précipité de son char; néanmoins ses chevaux continuèrent à courir, montèrent au Gapitole et, selon l'usage, firent trois fois le tour du temple. On considéra aussi comme un signe d'une haute valeur religieuse l'arrivée au Gapitole, dans les mêmes conditions, des chevaux d'un certain Ratumena, vainqueur à Véies. Ils entrèrent, avec la palme et la couronne, mais sans leur maître, par la porte qui depuis porte le nom de Ratumena ^ Sur les bords du Tessin, au moment où Flaminius donnait l'ordre de lever les enseignes et de marcher contre Annibal, comme il venait de sauter sur son cheval, l'animal s'abattit et le consul, précipité à terre, tomba sur la tête. Ses officiers virent là un présage détestable^. Je ne parle pas des expiations nécessitées par la naissance de poulains à cinq pattes ou à deux têtes, car c'est le cas tératologique et non l'animal en lui-même qui constitue ici le prodige. Entre les années 2o5 et 199, Tite-Live^ signale trois de ces phénomènes à Réate, en Lucanie et dans le Bruttium. Mais dans tous ces exemples nous avons affaire à des présages occasionnels, comne en aurait pu donner fortuitement tout autre animal. Les véritables présages sont ceux qu'on suscite expérimentalement, si je puis dire. Ceux-là étaient demandés par les Romains aux oiseaux surtout ou aux victimes dans les sacrifices. Les Germains, au contraire^ entretenaient des chevaux pour les présages. « Ce qui est propre à cette nation, dit Tacite, c'est de faire produire aux chevaux des signes et des avertissements. On élève dans les forêts et les bois sacrés, aux frais du peuple, des chevaux blancs qu'on ne profane
* Plin., //. A'., VIII, 65.
2 Liv., XXII, 3.
3 Liv., XXX, 2; XXXI, 12; XXXII, i.
jamais au service des hommes; on les attelle à un char sacré que le prêtre et le roi ou le chef de la tribu accompagnent pour observer les frémissements et les hennissements des animaux. Aucun auspice n'est plus accrédité, non seulement auprès de la plèbe, mais même chez les grands et les prêtres; ils resfardent les chevaux comme les confidents des dieux dont eux-mêmes sont les ministres*. » A l'autre bout du monde connu des anciens, chez les Perses, le hennissement du cheval était aussi un présage. C'est lui qui donna l'empire à Darius, fils d'Hystaspe ^.
Chez les Latins, le culte du cheval est heureusement confirmé par d'autres faits que les présages. Le plus intéressant est sans contredit le sacrifice hippique qu'on célébrait à Rome, une fois l'an, dès la plus haute antiquité. « On appelle cheval d'Octobre [equus Ocloher), dit Festus^, celui qu'on immole dans le Champ-de-Mars, au mois d'octobre. Il était de tradition que sa tête fût chaudement disputée entre les habitants de Suburre et ceux de la via Sacra, les uns voulant l'accrocher aux murs de la Ilegia, les autres à la tour Mamilia ; quant à la queue, on la porte à la Regia avec tant de célérité qu'ien arrivant) le sang coule encore et tombe dans le foyer... » Il est inutile d'insister sur les analogies extraordinaires que présente cette cérémonie avec les rites, décrits plus haut, des Germains et des Scandinaves. Ce qu'il faut surtout mettre en lumière, c'est le rôle magique de la tête de cheval ; il est ici très clair
* Tac, Germ., lo; sur les différents auyures par les chevaux chez les Germains, cf. Griram, D. M., p. 548.
- Hérodot., III, 87 ; cf. les oracles et les présages donnés par les chevaux divins d'Achille qui parlent, c'est-à-dire hennissent.
•* Fest. (octob. eq.) : « October equus appellatur, qui in Gampo Martio mense Oct. immolatur. De cujus capite non levis coiitentio solebat esse inter Suburanenses et Sacravienses, ut hi in Regiae pariete, illi ad turrim Mamiliam id figèrent; ejusdemque cauda tanta celeritate perfertur in Regiam, ut ex ea sanguis destillet in focum parlicipandae rei divinae gratia... Equus potius quam bos imniolabatur, quod hic belle, bos frugibus pariendis est aplus. » Cf. Plut., Quaest. Rom., 97. — Voir à propos de ce sacrifice du cheval à Rome, Preller, t. I, p. 366. — Wissowa, p. i.'h.
iOO CULTES MILITAIRES DE ROME
el, de même que chez les Barbares du Nord, ne peut guère s'expliquer que comme une survivance tolémique.
Il est beaucoup plus obscur dans l'Inde Védique, où nous retrouvons la tête de cheval mêlée à une légende compliquée qui doit être en partie d'origine verbale. Dadhyac était un sage des temps anciens qui possédait le secret de l'ambroisie. Or quiconque révèle ce secret doit payer ce crime de sa tête. Cependant Dadhyac, par piété pour les Açvins, leur communiqua ce qu'il savait. Il eut la tête tranchée, mais les deux médecins divins la lui remplacèrent par une tête de cheval. Plus tard Indra, pour combattre les Asouras, eut besoin de cette tête qu'il iînit par trouver dans le lac Caryanavat; avec les os de Dadhyac, il mit en fuite les Vritras. D'après une autre forme de la même légende, Dadhyac consent à mourir pour qu'Indra se serve de sa tête chevaline comme arme magique.
En général, les védisants expliquent ce mythe d'après les seules données du Rig-Véda'. On peut dire par exemple que le feu entrant en contact avec la libation est d'abord étouffé par elle et que les flammes en s'éteignant semblent coupées par la base, c'est à dire en langage symbolique que Dadhyac a la tête tranchée après avoir découvert l'ambroisie. Les Açvins interviennent alors et font se manifester à nouveau le dieu caché, dont les flammes s'élancent comme des chevaux. Le feu naissant, c'est la tête du cheval igné ; c'est pourquoi l'on dit que les Açvins ont donné à Dadhyac une tête de cheval. Cette idée de la tête de cheval émergeant des flots a joué un grand rôle dans la mythologie brahmanique ; on en retrouve l'obscur symbole dans une légende du Ramayana^: le lac de Brâhma, que visite Hanuman, a la forme d'un museau de cheval. De même dans le folk-lore d'autres pays, la découverte d'une tête de cheval enfouie est interprétée comme un présage de
* Big-Véda, ii^i, la; 117, 22; 84, i3. 2 Ramay, VI, :>i.
richesse lors de la fondation d'une ville. Dans un conte kalmouck et dans un conte russe, il est aussi question d'une tête de cheval ou de jument, source de prospérités diverses. Donc, si l'on considère les rapports de ce mythe indien avec les rites de l'ancienne Europe, particulièrement avec ceux du Latium ou de la Germanie, il est difficile de croire que la légende védique de Dadhyac ne repose pas sur un fond totémique, ce qui n'empêche point d'ailleurs l'explication verbale et symbolique de rester vraie en partie, car elle seule peut rendre compte de l'état du mythe sous sa forme littéraire.
Chez les Latins, le culte du cheval n'a subi aucune déformation mythologique ; il s'est perpétué avec sa signification première dans le sacrifice d'octobre, et les propriétés magiques de la tête de cheval ont trouvé chez les Romains plus d'une application. Ainsi, pour préserver les jardins contre l'invasion des chenilles et des insectes, on fichait sur un pieu de l'enclos un crâne de jument ^ Ceci rappelle les têtes de chevaux que les Germains accrochaient aux arbres près de leurs huttes pour attirer la prospérité sur le village.
Les remèdes empruntés au cheval sont aussi en partie des survivances totémiques. Ils sont fournis par le sang d'étalon, le lait ou l'hippomane de jument, l'urine, le crottin, l'écume delà bouche, ou bien par le fiel et la présure, par les crins, les poils ou les dents, par la langue, par la cendre des sabots ou par les callosités des jambes. De pareils remèdes ne pouvaient avoir qu'un caractère magique et supposent par conséquent le culte du cheval, du moins à l'origine. Plus tard, ils se sont généralisés, sans doute par voie d'emprunt, comme j'ai essayé de le montrer à propos du loup.
Le sang de cheval a, particulièrement chez la femelle, une force septique ; il ronge et élargit le bord des ulcères^ ; par
1 Plin., //. A'., XIX, lo.
* /f/., XXVIII. 41. — Le sang de taureau passait de même pour un poison. U.Mv. iiE Lyon. — Renel. 7
contre, il guérit les tumeurs et l'asthme ^ L'écume de la bouche est excellente pour Térésipèle et la surdité ; il convient aussi de s'en frotter pour guérir les écorchures produites par l'équitation^, Lurine et le lait de jument servent dans l'épilepsie^. Le croltin a des usages fort variés : absorbé sec, il facilite l'accouchement d'un enfant mort; d'autre part la cendre de crottin arrête la dysenterie ; mêlée à de l'huile et appliquée en frictions, pourvu que les déjections soient récentes, elle guérit la surdité'^. On connaît les vertus magiques et aphrodisiaques de l'hippomane, dont il est question si souvent chez les auteurs anciens^. La présure est une panacée pour l'intestin, car on l'emploie indifféremment contre la constipation ou la dysenterie^. La langue séchée et absorbée avec du vin est souveraine contre les affections de la rate^. L'adénite est guérie par le procédé suivant : on place dans les plaies trois crins de cheval noués de trois nœuds. Les poils de la tête en compresse arrêtent l'hémorragie, ainsi que la poudre provenant de dents de cheval pilées. De même une dent malade dont on scarifie la crencive avec une dent tirée de la mâchoire d'un cheval mort et de l'ordre de celle qui fait mal, cesse aussitôt d'être douloureuse-. La cendre des sabots est un remède fréquemment employé : prise dans de l'eau ou du vin, quarante jours de suite, elle expulse les calculs ; appliquée en compresse avec de l'huile, elle résout les tumeurs et guérit l'érésipèle; la fumée de sabots de cheval est recommandée quand dans un accouchement on s'aperçoit que l'enfant est mort^. Enfin les tubérosités calleuses des jambes du cheval, absorbées
1 Plin., II.N., XIX, r)5 et 6i.
2 Id., Gij, 48. 6o.
3 Id., 63.
* Id., 78, 58 et 48.
s /c/., 80 et 49.
• Id., 57.
» Id., 60, 73, .58 et 49.
° Id., 60, 61, <H), 78.
avec du vin, sont efficaces pour expulser les calculs, pour guérir l'ëpilepsie, pour faciliter la venue d'un fœtus mort^
La plupart de ces remèdes sont fondés sur le principe de l'analogie. Les callosités des jambes du cheval expulsent les calculs parce qu'elles ressemblent elles-mêmes à des espèces de calculs sortis des membres de l'animal. Un crin de cheval auquel on a fait un certain nombre de nœuds guérit l'adénite, parce que les tumeurs de l'aine sont comme les nodosités d'un chapelet de glandes. L'homme qui souffre de diarrhée ou de dysenterie absorbe du crottin, pour que ses déjections ressemblent à celles du cheval, c'est-à-dire deviennent sèches. De même avec une molaire de cheval mort on guérira une molaire d'homme vivant. Mais tous ces raisonnements analogiques ne sauraient être efficaces que si l'animal auquel ils s'appliquent est doué d'une puissance surnaturelle. C'est le culte totémique du cheval qui a inspiré à l'origine tous les remèdes tirés du cheval. Ainsi s'explique d'une part la variété des emplois magiques qu'on a pu faire d'une même partie de l'animal sacré et, d'autre part, la diversité des remèdes hippiques utiliséspour combattre la môme maladie. Par exemple, on se servait de la cendre de sabots de cheval dans les mahidiesdela vessie, dans le traitement de l'épilepsie, des tumeurs de toute nature, de l'érésypèle et dans l'accouchement en cas de mort du fœtus. Mais, pour guérir l'épilepsie seulement, on employait tantôt la cendre de sabots ou les callosités des jambes, tantôt l'urine, tantôt le lait de jument.
Pline rapporte une tradition curieuse concernant le liquide qui s'échappe des cavales après qu'elles ont été saillies : ce liquide, dit-il, brûlé dans des lampes, fait paraître les assistants monstrueusement affublés de têtes de cheval ^. Cette croyance ne pourrait-elle pas avoir sa source dans le souvenir de quelque cérémonie totémique, où les exécutants s'affublaient réelle-
» Plin., //. X., XIX, 60, 63, 7!
2 Id , XXVIII, 49.
lOi CULTES MIL[TAIRES DE ROME
ment de têtes de cheval ? On pourrait citer un grand nombre de fêtes religieuses où les non-civilisés revêtent la dépouille ou une partie de la dépouille du totem. Mais je n'insiste pas, car il s'agit là d'une simple hypothèse.
A Rome. la gens Julia présente un certain nombre de survivances dim ancien culte hippique. Elles sont doublement intéressantes, d'abord à cause de la prépondérance que prit cette famille dans l'Etat romain, à partir du i'"'" siècle avant Jésus- Christ et aussi par la nature des faits observés. Pline raconte qu'Auguste éleva un tombeau à sa monture préférée * et Suétone nous dit que César avait un cheval extraordinaire, avec des pieds presque humains et des sabots fendus en forme de doigts. Il était né dans les écuries de César et les haruspices déclarèrent qu'il présageait à son maître l'empire du monde. On l'éleva donc avec grand soin; il ne supportait pas d'autre cavalier que César, qui l'avait monté le premier et qui, dans la suite, consacra son image en avant du temple de Vénus Genitrix ^. — De même César, au moment de passer le Rubicon et de commencer la guerre civile, c'est-à-dire lorsqu'il accomplissait un acte tout à fait décisif dans sa vie, consacra une troupe de chevaux, qui désormais errèrent sans gardes, comme les chevaux sacrés des Germains. R continua de s'intéresser au sort de ces animaux, qu'il considérait en quelque sorte comme lié au sien, et la tradition rapporte que, quelques jours avant sa mort, les chevaux sacrés s'abstinrent de pâturer et laissèrent couler d'abondantes larmes ^.
Ainsi de nombreuses survivances confirment l'hypothèse d'un culte du cheval chez certaines tribus préhistoriques du Latium. R reste à examiner ce que devint ce culte à l'époque mythologique et comment il s'accommoda des dieux nouveaux. R est probable que dans certains pays le cheval-totem se transforma purement et simplement en dieu-cheval. Plusieurs
1 Plin., //. X., VIII, G4.
2 Suet, Caes., 6i : cf. Plin., H. N., VIII, 42.
» Suet, Caes., Si ; cf. Phit.; Caca., G:\ et Dio Cass., XLIV, 17.
léirendes nous ont conservé les difïerenls stades d'une évolution qui va de l'animal au dieu anthropomorphe en passant par le monstre mythologique à double nature. Il suffira d'en rappeler quelques-unes.
Deux divinités de l'Inde védique semblent intimement liées au culte du cheval par leur nom et par leur histoire : ce sont les Açvins. Açvin n'est qu'un adjectif formé sur açva; les Açvins sont donc essentiellement des dieux-chevaux. M.Oldenberg * suppose qu'à l'origine ces deux dieux ont été seulement des chevaux divins ^. Leur mère Saranyû ^ les conçut, après qu'elle eut pris la forme d'une cavale, du dieu Vivasvat. « Lorsque Saranyû le reconnut sous l'apparence d'un étalon, elle s'approcha pour le rut et il la saillit. A cause de leur mouvements brusques, la semence tomba parterre. Mais la jument, dans son désir de procréer, la sentit, et ainsi lui vinrent comme progéniture Nàsatya et Dasra, honorés sous le nom d'Açvins ^ ».
La mythologie grecque offre aussi des exemples de dieux apparaissant sous la forme de chevaux. « Kronos, métamorphosé en étalon, s'unit à Philyra, fille d'Okéanos et de là naquit l'hippocentaure Khiron-'. » — Diodore raconte d'après l'histoire
1 Oldenberg, Die Reiig. des Veda, p. 7!}.
- Dans un ouvraij^e publié il y a quel(|ues années sur les Açvins, nous sommes arrivé à la même conclusion, mais à l'aide d'interprétations verbales et symboliques : les flammes du sacrifice, comparées à des clievaux, seraient devenues les dieux Açvins. Celle explication, toute formelle, des textes védiques n'est pas inconciliable avec l'hypothèse de survivances totémiques par exemple; les phénomènes reli^'-ieux auxquels s'appliquent les deux interprétations sont d'âge différent, simplement. Beaucoup de léjj^endes du Rig- Véda peuvent, à la rigueur, laisser supposer des survivances totémiques, mais ces survivances, à la suite de transformations et de déformations verbales, se sont développées et enrichies à tel point que souvent elles sont devenues indiscernables.
-* Sayàna, dans son commentaire, l'aiipelle aussi arvinî, c"est-;i-dire la Chevaline; Rig-Véda, 843, i.
' Sayàna, Rig-Véda, 843, 2.
•" Schol., Âpoll. Rhod.,\, .")r)4.
mythique que Xanthos et Balios, les chevaux d'Achille, furent d'abord des Titans; lorsque leurs frères montèrent à Tassant de rOlympe, ils combattirent du côté des dieux, mais se transformèrent en chevaux pour n'être point reconnus. Zens en fit don à Pelée, et Xanthos, comme on sait, prédit à Achille sa mort ^ — Poséidon Hippios fut sans doute à l'origine un dieu-cheval; selon la tradition postérieure, quand Rhéa eut enfanté Poséidon, elle dit à Kronos qu'elle avait mis au jour un cheval et elle lui donna un poulain à manger à la place de son enfant^. — D'après la théogonie d'Hésiode, Poséidon posséda Méduse, après que Persée lui eut coupé la tête ; or il emprunta sans doute la forme chevaline, car de Méduse naquit Pégase, le cheval ailé^, — De même Poséidon, amoureux d'Erinys, se change en cheval et s'unit à elle en Béotie, près de la source Tilphousa ; « devenue grosse, elle mit au monde un
cheval, qui à cause de son excellence fut appelé Arion
Monté sur ce cheval, Adraste seul fut sauvé lors de la guerre de Thèbes... Cette histoire est contée par les poètes cycliques '^ . » — Le souvenir de l'origine hippique de Déméter Erinys s'était perpétué dans un culte Arcadien ; « à Phigalie est un antre consacré à Déméter, et dans cet antre il y avait autrefois un xoanon : la déesse était représentée assise sur une pierre ; elle ressemblait à une femme pour le reste du corps, mais elle avait la tête et la crinière d'un cheval '•". » — Ce xoanon de Déméter Hippia, mi-femme, mi-cavale, permettrait
1 Diod. Sic. VI, 3.
2 Paus., VIII, 8, 2.
2 Pégase, de it»y ; dans Vllia.de, noy^î est emploj'é deux fois en parlant du cheval (I, 124 et 26G); Ttr.YXTo; serait donc le [cheval] fort, vigoureux.
■* Schol., Ilom., //., 'F 346. Pausanias (VIII, 25, 4, et 42, 1), nous a conservé une variante de cette histoire. Quand Déméter eut perdu sa fdle, elle se mit à errer dana les monts et Poséidon la suivait, brûlant de désir. Pour échapper à cette poursuite, Déméter se changea en jument et vint se cacher dans les troupeaux d'Onkos. Poséidon, prenant à son tour la forme d'un cheval, posséda la déesse et, de cette union, naquirent Despoina et Ariôn.
'■' Paus., VIII, 43.
de supposer que le fameux cheval de Troie consacré par les Grecs n'était peut-être que la représentation pure et simple d'Athéné Hippia, sous sa forme la plus ancienne. De même, dans la religion celtique, la cavale totémique a pu devenir une déesse chevaline, puis une déessedes chevaux, à forme humaine, Epona \
Malheureusement la mythologie romaine n'offre rien de pareil et nous ne pouvons pas dire avec précision si le cheval sacré, à Rome, s'est transformé directement en un dieu, ou si des survivances totémiques, conservées à travers les siècles, se sont juxtaposées simplement à d'autres légendes divines. La seconde hypothèse nous semble très admissible, étant donnée la pauvreté d'imagination et le tempérament conservateur des Romains. On trouve dans leur religion le cheval en rapport avec plusieurs dieux, notamment avec Consus et Mars.