‹ Cultes militaires de RomeChapitre 22 sur 61 · LE DRAGON · texte numérisé non relu

LE DRAGON

Pour en revenir aux influences Barbares, c'est à elles qu'est dû l'emploi dans les armées romaines d'une enseigne nouvelle : le dragon. Il apparaît surtout dans les légions impériales du iir et du iv'' siècle. Primitivement il avait été sans doute une enseigne de cohortes auxiliaires. C'est l'opinion de M. vonDomaszewski : il cite un texte intéressant de l'Histoire Auguste,

racontant une fête militaire du iii^ siècle, sous Gallien. Dans la description du défilé figurent les cent vexilles des collèges militaires, les dragons que M. D, considère même à cette époque comme étant encore des enseignes d'auxiliaires barbares, puis les images des dieux et les signa deslégions^ Peut-être dès celte époque les dragons avaient-ils été introduits dans les légions elles-mêmes et étaient-ils devenus déjà les signa particuliers aux cohortes : c'est ce qu'ils sont sans aucun doute au IV'' siècle. Végèce nous apprend que la première enseigne commune à toute la légion est l'aigle, confiée à Taquilifère, qu'ensuite viennent les dragons à raison d'un par cohorte : ils sont portés au combat par les dragonnaires. Les dragons sont bien les enseignes les plus importantes après l'aigle : l'auteur latin, dans l'énumération des signaux muets, cite successivement les aigles, les dragons, les vexilles; quand il parle déporte-enseignes, les dragonnaires passent avant lessignifières et après les aquilifères^.

Nous pouvons nous faire une idée de l'aspect des dragons romains d'après les enseignes des Daces ou des Sarmates figurées sur les monuments. La colonne Trajane et la colonne Antonine en fournissent de nombreux exemples^. « C'est un

1 Ilist. Aiig-., Treh. Poil. Gnllieni duo, ch. 8. f-f. Domasz., Uniersuch. zur rcini. haisergesch., in Hhein. Mus. f. phil., t. 57, 1902, p, 5ii. Voici le texte des mss. : « ... vexilla centena praeterea. qiiae collegiorum craiit, dracones et signa temploriim omaiunique Icgionum ibant. » A mon avis, l'auteur veut dire qu'on a fait figurer dans cette pompe les enseignes consacrées dans les temples en même temps que les enseignes et les dragons de toutes les légions.

' Voici les textes de Végèce : 1, 20 : « draconarii atcjue signiferi... 1, 23 ; intra quam porlam praetoriam] primae centuriae, hoc est cohortes, papiliones tendunt et dracones et signa constituunt. » II, i.'î : « primum signum tolius legionis est aquila, quam aquilifer portât; dracones etiam per singulas cohortes a draconariis feruntur ad proelium. . » 11, 7 : définition des « aquiliferi, des imaginarii [qui imperatoris imagines feruntj » et des dragonarii que l'auteur semble confondre ici avec les signiferi, tandis qu'il les en distingue. 1. 20. — 111,5 : H muta signa sunt aquilae, dracones, vexilla, flammulae, tufae, pinnae. » Cf. pâte de verre du Musée de Berlin, sur laquelle sont représentés deux serpents fixés sur des hastes; Arch. Zeilung., 1849, p. 60, pi. 6, <).

^ Colonne Trajane : Gichorius, TraJ .-Saule, pi. LVll; forteresse dace sur

serpent en étoffe rouge ou bariolée, fixé sur une lance, la gueule béante, comme s'il allait prendre part au combat. Lorsqu'il flotte au gré du vent, son corps imite les enroulements du reptile vivant et doit répandre la terreur dans les rangs de l'ennemie » Celte description concorde assez bien avec celle que

FiG. jQ. — Enseignes au dragon dans une forteresse dace. (D'après Gichorius.)

nous a laissée Suidas des enseignes scythiques-. D'ailleurs les auteurs du n"^ siècle ont fait des allusions assez nombreuses aux dragons romains. Ammien-Marcellin^ les a dépeints dans

laquelle flottent un dragon et un vexille avec un serpent brodé ou peint sur l'étofTe. PI. XVII-XIX; bataille : parmi les Daces, un vexille en étofTe avec franges et deux dragons. PL XXIX; combat nocturne : trois chariots daces; sur le deuxième est plantée une enseigne au dragon. Colonne Antonine : Petersen, Marciis-Saule, pi. LXllI, B, LXIV, A et B, LXV, A : trophées dans lesquels figurent des enseignes Sarmates au dragon. ' Frohner, Col. Trnj., t. I, p. V.

- Suidas, GTiixsïa Ix-jOr/â- ■j^âajj.aTa px?>, ■îT£i;oixt),[i.lva, a sîç tSsav (lâXtffxa ôcplwv £Îxa(7T0(i... y.où Ti •/.al Yjysî Ttpo; tvîv cjy/ivYjatv ÛTtô xr^ ttvo^ 5i£0/0!J.£vr] pîa

- Amm Marc, XVI, lo; 'c j)urpurois sul)t(Miiinibus texli dracones, liastarum summitalibus illigali, hiatu vasto perflabilcs et ideo vclut iraperciti sibilantes caudarumcjuc volumina relinquenles in vcnlum. »

son histoire et Glaudien * dans ses poèmes sur les Consulats d'Honorius.

Hi volucres lolhinl nquilas, hi picla draconum Colla levant, mulliisrive lumel per nuhila serpens Iratus, slimulanle ?\olo, virilque receplis Flalibus, e( varia menfiliir sihila Iraclii.

FiG. 40. — Enscij^nes barbares au dragon dans un trophée. (D'après Cichorius, pi. LXXVIII.)

Il est très difficile de préciser l'époque à laquelle Tenseigne au dragon fut introduite dans les armées llomaines. Ce qui est sûr, c'est qu'elle resta longtemps guidon d'auxiliaires avant de

*■ Claiid., De Tert. cuns. lion., v. i3(S sq.; cf. de ijuarl. cons., v. 54'> ; de scxL cens., V. 5G<) sq.

devenir signiim de cohorte dans la légion. Un indice à ce sujet nous est fourni par les documents numismatiques. Il n'y a pas, à notre connaissance, de types monétaires où figure le dragon des cohortes du iv*^ siècle, mais plusieurs monnaies de César portent un éléphant foulant aux pieds un serpent ou un dragon. (3r l'éléphant est l'emblème de César dont le nom en langue punique, d'après les anciens, signifiait éléphant. Quant au serpent, c'était probablement l'animal sacré qui ornait les enseignes d'Arioviste, battu par César en 58 avant Jésus- Christ. Dès la même époque il y avait dans les armées romaines des turmes de cavaliers germains, qui avaient conservé sans doute leurs enseignes nationales. Peut-être quelques-uns de ces vexilles d'auxiliaires portaient-ils déjà l'image du dragon qui devait servir trois siècles plus tard de signum aux cohortes.

Mais si le serpent ou le dragon^ a servi d'emblème militaire et conduit à la bataille les guerriers Germains, c'est qu'il était ou avait été l'objet d'un culte parmi les populations de l'Europe. Voici cjuelques faits pour appuyer cette hypothèse.

Les Langobards, après qu'ils avaient reçu le baptême, nous dit l'auteur de la vie de saint Barbatus, adoraient encore au vii° siècle une ancienne idole en or représentant une vipère. Le saint avec ses idées chrétiennes ne manqua pas d'y voir une incarnation du diable ; il se fît remettre le serpent d'or par Theodorada, femme du chef Romuald et le livra aux orfèvres avec l'ordre de le fondre et d'en faire des clefs^. Les anciens habitants de la Prusse nourrissaient en l'honneur de Potrimpos un gros serpent, auquel les prêtres offraient tous les jours du lait en grande pompe. Les Lettons appelaient les serpents

* Il n'y a pas de différence ossenliellc entre le serpent el le dragon, chez les anciens. Servius, qui est d'une grande autorité pour celte époque, ne nous dit -il pas que draco est le terme par lequel on désigne le serpent considéré au point de vue religieux lorsque, par exemple, il apparaît dans un temple; sur un sol quelconque on l'appelle serpens et, dans l'eau, anf/uis. (Aen,, II, 204)-

'^ Grimni., D. M., t. II, p. 541 et Sfig.

« mères au lait ». Les Lithuaniens adoraient des serpents et sacrifiaient en leur honneur des victimes humaines '.

Des survivances de cultes analogues se rencontrent dans les traditions populaires. En Souabe, à l'époque moderne, beaucoup de paysans croyaient encore que les serpents portaient bonheur aux maisons qu'ils fréquentaient, et racontaient diverses histoires où apparaissaient le roi ou la reine des serpents avec leur couronne d'or. Les couleuvres, dit-on aussi, viennent quelquefois boire le lait à la même écuelle que les enfants; elles portent des couronnes d'or qu'elles déposent et oublient parfois ; elles gardent les petits au berceau, les défendent contre les maléfices, et, en leur faisant du mal, on attirerait toute espèce d'infortunes sur hi maison. Quand on tue un serpent près d'un berceau, l'enfant dépérit et meurt. Parfois aussi les serpents indiquent aux hommes le lieu où sont cachés des trésors. Ce sont des serpents ailés ou des dragons qui gardent jalousement l'or dans les légendes germaniques. Dans les traditions populaires des provinces roumaines il est question d'êtres fantastiques appelés buluuri, dragons si énormes que, lorsqu'ils ouvrent la gueule, leur mâchoire supérieure touche presque au ciel. Enfin chacun connaît les guivres, vouivres, vouavres, et les tarasques du moyen âge, dernière forme des dragons qui ouvraient leurs gueules menaçantes en haut des enseignes Daces et Sarmates ou des plus récents signa de cohortes romaines.

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